LE MEURTRE DE PAUL I
puissances, pour combattre la tyrannie maritime de l'Angleterre : a L'Empereur de Russie, rapporte un journal du temps, a vivement témoigné sa satisfaction de la réponse ferma du gouvernement prussien à la note britannique; il a envoyé le grand cordon de Saint-André au jeune prince royal de Prusse, ainsi qu'au ministre d Etat, le comte de Haugwitz. Paul I" a chargé en même temps le baron de Kriidner, son ambassadeur à cette Cour, de faire agréer à S. M. la Reine le grand ordre de Catherine. Pour répondre à ces témoignages d'amitié et de bonne intelligence, le roi de Prusse a donné le grand cordon de l'Aigle rouge au baron de Kriidner. On voit par là que l'union entre les Cours du Xord est loin de s'afOiiblir, comme le publiaient quelques journaux anglais (1). 5^ Ces informations, venues de Berlin, portent la date du 15 mars. Le 1 1 du même mois, le Tsar avait enjoint à la Prusse d'envahir le Hanovre, et c'est le 23 que Paul succombait sous les coups de ses assassins.
Les présomptions s'appuient également sur cet autre fait que lord Whilworth, ambassadeur britannique à Saint-Pétersbourg, fréquentait assidûment, sur le pied d'une intimité quelque peu compromettante, Mme de Grebow (2), sœur des Zouboff, les ennemis acharnés de Paul I". Ces intrigues du ministre anglais ne paraissent pas avoir échappé aux soupçons de l'empereur russe qui, sous l'influence d'une sorte de pressentiment, exigea son rappel, en février 1800, dans les termes suivants : « Ayant lieu depuis longtemps d'être mécontent de la conduite du chevalier Whilworth... Pour éviter les conséquences désagréables qui peuvent résulter du séjour à ma Cour de ministres menteurs, je désire que le chevalier Whitworlh soit rappelé... (3). »
C'est dans la maison de la grande amie de l'ambassadeur
(1) Journal de Paris du 8 germinal an I\.
(2) Buixo.v, I, 433 et suiv. ; Armand Lkiebi re, I, 13.3.
(3) F. DE ALîRTEMS, Recueil dés traités delà Russie, XI ; Angleterre, (i.
anglais qu'après le départ de celui-ci fut réglée la mise en scène de la tragédie du Palais d'Hiver. " L'assassinat de Paul I", dit un écrivain prussien, a élé commis par le parti russe qui ne voulait pas rompre avec l'Angleterre (I). "
Le Tsar avait été averti, par des rapports de contre-police, du péril qui le menaçait. Il fil mander le comte Pahlen, gouverneur de Saint-Pétersbourg, chef supérieur de la police. Celui-ci, principal organisateur de la conjuration, ne se décontenança nullement devant les questions de son souverain. Il eut même un mot d'une audace inouïe qui mérite d'être rapporté :
«< Il se forme un complot contre moi, dit Paul, l'ambassadeur d'Angleterre en est le premier moteur. Les conciliabules ont lieu chez Mme de Grebow. Le prince Zouboff en est un des plus ardents acteurs. — Je le crois, répondit le comte Pahlen. — Alon fils Alexandre est d'accord avec les conjurés, continua Paul I". — Je le crois, répondit encore laconiquement et avec le même calme le comte Pahlen. — Mais vous-même, vous en êtes? — Si je n'en étais pas, dit en l'interrompant le comte Pahlen, comment pourrais-je en épier la marche et vous sauver (2)?... » Ce sang-froid imperturbable en imposa au malheureux Paul I". Sortant du palais, le comte Pahlen courut prévenir le prince Zouboff, le comte Orloff et le général Beningsen du danger imminent qui planait sur leurs tètes. Tous quatre se rendirent aussitôt chez le grand-duc Alexandre, oîi fut résolue une action immédiate.
La scène du crime a été racontée de façon assez pittoresque dans les Mémoires de Joseph de Maislre, qui avait connu à Saint-Pétersbourg les principaux conjurés : « Beningsen, rapporte-t-il, a dit à une personne que je connais particulièrement, et dans le temps où les acteurs se faisaient une gloire de parler de l'affaire : « La déposition et la réclusion étaient indispen-
(1) Vertraute Rriefe, etr.^ I, 147.
(2) AIo\THOLON, Récits de la captivité^ II, 31.