LA FIÈVRE BELLIQUEUSE EX PRUSSE
applaudissait et leur colonel les regardait fiiire eu souriant : « Je regrette, disait-il, que les braves Prussiens se servent de sabres et de fusils ; des gourdins suffiraient pour chasser ces chiens de Français (1). » Un ancien conseiller de guerre sous Frédéric II, Scheffner, tenait tous les paris pour la défaite des Français, " car jamais, disait-il, même sous Frédéric, les troupes n'avaient montré un tel enthousiasme (2) . " « i\ l'armée, dit un rapport de police, on trépigne d'impatience et Dieu sait ce qui arriverait si on ne se battait pas (3). » Tous les journaux de Berlin : « Le Libéral, organe de Kotzebue, rAmi de la maison^ l'Indicateur^ l'Observateur de la Sprée, étaient montés aux notes les plus aiguës. Au Théâtre Royal, la pièce favorite du public était le Camp de Wallenstein de Schiller. Et tous les spectateurs chantaient avec le cuirassier quand il entonnait l'air: «^ Die Trommel ruft, die Fahne iveht... — Le lambour nous appelle, l'étendard gémit au vent. " L'acteur Unzelmann s'était fait une spécialité d'improviser dans ses rôles des propos patriotiques. Il était acclamé lorsqu'il lançait des sarcasmes à l'adresse des Français (4). ^i La fermentation était à son comble, « les têtes ardentes l'avaient emporté, » a pu dire un ministre (5). « Le peuple, mentionne un autre rapport, est dans le plus grand enthousiasme ; il chante, il crie de joie; on ne reconnaît plus le tempérament des Allemands (6). "
Le pays entier était atteint par la fièvre de Berlin : « Partout ou réclamaitla guerre contre Napoléon (7). 55 — « La plupart des personnes, dit Varnhagen Von Ense, se mettaient en fureur contre
(1) EvLERT, Characterzûgc ans dem Lebcn des Kiinigs Friedrich Wilhcîm III, l. I, p 225.
(2) Adami, Luise Kiinigin von Preussen, p. 232.
(3) Archives nationales. Al'', I\', 1V98.
(4) Adami, Luise Kiinigin ron Preussen, p. 172.
(5) Comte de Gardev, Histoire des traités de paix, X, 152. (Manuscrit du chevalier de Genlz.)
(6j Archives nationa'es, AV, IV, 1498.
(7) Massexbach, Historische Denliiourdigkeiten, II, 9.
quiconque osait douter de la supériorité militaire de la Prusse sur la France. Les gens les plus pacifiques par état s'exaltaient; un professeur affirmait que rien ne pouvait plus sauver ce fou de Bonaparte. Si Ton parlait des généraux français, on s'écriait : « Que deviendront, devant nos généraux prussiens qui ont appris « laguerre dès leur jeunesse, ces tailleurs, ces cordonniers impro- « visés généraux par leur Révolution française (l) ?» Quand Massenbach insiste près du lieutenant général PhuI, confident du Roi, afin qu'il appuie près de son maître le projet d'une entrevue de Frédéric-Guillaume avec Napoléon, Phul répond : u Je ne veux pas me charger de la honte qui retomberait sur celui qui parlerait contre la guerre (2). « — « Le Roi, dit un contemporain, aurait essuyé quelque insulte publique s'il avait conclu la paix sans avoir livré bataille (3). ?> Comment résistera cette poussée de déments qui se précipitent vers les catastrophes? L'ange de la paix serait tombé au milieu de cette foule exaspérée qu'elle l'aurait lapidé. Le Roi avait été gagné par l'aberration générale. Ainsi que tous les timorés sortis de leur caractère, il se grisait de sa propre hardiesse, et faisait parade d'une virilité qui l'étonnait lui-même. Marqué déjà par le doigt de la fatalité, il courait éperdument à l'abîme. Un événement, qui eut lieu le 27 août, aurait suffi pour que Napoléon déclarât sur-le-champ la guerre à la Prusse. Ce jour-là, après quelques simulacres de résistance des Prussiens mais en vertu d'une entente irrécusable, le roi de Suède occupait une partie de l'Electorat de Hanovre, le duché de Lauenbourg, au nom du roi d'Angleterre (4). Les propositions amiables de Napoléon ne produisirent à Berlin qu'un seul effet : ce fut de hâter l'envoi d'un ultimatum qui valait une formelle déclaration de guerre.
(1) Varnhatjen vov ExsE, Dciihicnrdnjheiten, II, 121-129.
(2) Massexbach, Hixtorixc/ie Dcn/itvuidi(jkciten, II, 12. (•i) Baron Erxouf, /es Français en Prusse, p. 10.
(4) Ra.vke, Hardcnbergs eiç/cn/iaiidiye Mcmoircn, III, 123. (LcUre du Roi à Alexandre.) Comte de Garde.v, Histoire des traités de paix, I\, 95.
L'LLTniATUAI DE LA l'RUSSE 555
L'envahissement de la Saxe élait un fait accompli depuis le 12 septembre. C'était, on le sait, la borne que Xapoléon avait assignée à la marche des Prussiens. M. Laforest l'apprit le 21 et ce même jour, conformément à ses instructions, il demandait ses passeports au Cabinet de Berlin. Alors il n'y avait plus de place pour les moyens dilatoires ni pour les mensonges. Le 25 septembre, Frédéric- Guillaume adresse à l'empereur des Français une note par laquelle il demande « que les troupes françaises repassent incessamment le Rhin, toutes sans exception, en commençant leur marche nu jour fixé par le Roi et en la poursuivant sans s'arrêter ; car leur retraite instante, complète, est, au point où en sont les choses, le seul gage de sûreté que le Roi puisse admettre (1) " .
De désarmement pour la Prusse, il n'en est pas question. Il fallait d'abord que les Français se retirassent; la Cour de Berlin aurait jugé ensuite ce qu'elle avait à faire, et le roi de Prusse terminait en disant que c'est en son quartier général, au milieu de son armée, qu'il daignera attendre jusqu'au 28 octobre la soumission du vainqueur de l'Europe. Scipion devant Carthage ne tint pas un langage plus arrogant. Folle outrecuidance qui donne bien la mesure de l'insanité d'une guerre sans raison, sans but, et qui semblait « comme tombée des nues (2) jj , ainsi que l'a dit un des plus grands détracteurs de Xapoléon. Que la responsabilité de l'Empereur soit indemne, cela est avoué par les historiens allemands les plus émiuents. " Cette guerre, dit Ranke, n'était que la lutte du principe de la légitimité des Etats européens contre l'héritier de la Révolution. Comme historien, je dois désapprouver cette lutte. La Prusse, par sa position géographique, avait le rôle de conciliateur (3). »
(1) Arc/iives du ministère des Affaires Etrangères, 1795, f" 87.
(2) Comte de Gardex, Histoire des traités de paix, X, 67. (.Manuscrit du chevalier de Genlz.)
(3j Ranke, Hardenbergs eigenhdndiye Memoiren, 1,625-626.
Par son ullimatuni extraordinaire, dénué même des égards qui sont dus à une grande puissance, Frédéric-Guillaume croyait prendre Napoléon au dépourvu, et avoir assez facilement raison des corps français disséminés en Allemagne où ils étaient demeurés pour surveiller et assurer Texécution du traité de Presbourg. Mais l'Empereur, dont les anxiétés augmentaient journellement, avait décidé de se rapprocher de la frontière allemande et d'aller à Mayence où il attendrait les décisions de la Prusse. Avant de rejoindre l'armée, il s'employait à regagner le temps qu'il avait perdu en traitant avec trop d'indiflerence les armements prussiens. On demeure interdit, comme devant une légende fabuleuse quand on voit la somme de labeur qu'il s'imposa dans les derniers jours qui précédèrent son départ de la capitale. Prenons-le par exemple, le 10 septembre à onze heures du soir, au moment où il a résolu la mise en route de la garde et voyons avec quelle précision prodigieuse il dicte ses improvisations, au milieu du trouble et de la précipitation des événements :
« Le 1" régiment de grenadiers de ma garde partira demain à dix heures du matin, et ira coucher à Claye. Il en partira le lendemain, à la pointe du jour. Le 2^ grenadiers partira à six heures du malin et ira coucher à Meaux. Les chasseurs iront coucher à Dammarlin. Là et à Meaux, il y aura cent charrettes attelées chacune de quatre colliers capables de porter dix hommes. Celles de Meaux seront prêtes sur la place à dix heures du matin; celles de Dammarlin à huit heures. Deux commissaires des guerres partiront demain malin avant deux heures pour régler avec le sous-préfet de Meaux la réunion de ces voitures. Après, ils suivront la préparation de tous les relais sur les deux routes, l'une par iMetz pour les grenadiers, l'autre par Luxembourg pour les chasseurs. La première aura quatorze relais de Meaux à Worms ; la seconde treize, de Dammarlin à Bingen... Chaque cheval sera payé cinq francs parjour. Les pro-