‹ Napoléon et la paixChapitre 123 sur 148 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Napoléon à Mayence. — Son travail opiniâtre. — Les adieux à l'Impératrice. — Plan (le la campagne de Prusse. . — L'idlimatum du roi de Prusse. — La fourmilière française et la magnificence du camp prussien. — Incapacité du duc de Brunswick. — Mort du prince Louis-Ferdinand à Saalfeld. — La bigarre de Weimar. — La manœuvre de concentration de l'armée française. — Les efforts incessants de l'Empereur. — Dernière exhortation pacifique de Napoléon à Frédéric-Cîuillaume. — Le jour du repos de l'armée française devient le jour de la plus grande agitation. — Absence de renseignements dans les temps anciens comme dans les temps modernes. — L'ascension de Landgrafeiiberg, réminiscence en Thuriuge du passage des .Alpes. — La revue dans le brouillard. — Le signal de la bataille d'Iéna. — Surprise de l'armée de Hobciilohe. — Imprudence et bravoure du maréchal Xey. — Les cavaliers du général Colbert. — La vieille méthode de guerre des Prussiens. — Deux victoires : léna et Auerstœdt, le même jour et à la même heure. — Vaillance du maréchal Davout. — La justice de l'Empereur l\ l'égard de ce maréchal. — La reine Louise en fuite. — .Alexandre l" au Xapoleonsberg. — La débâcle des deux armées prussiennes. — Les capitulations honteuses. — Fausse nouvelle de victoire à Berlin. — Les Berlinois en fête. — Le médecin de la Reine. — Louise de Prusse éplorée traverse la capitale. — Consternation et panique des Berlinois. — Les clameurs injurieuses contre les chefs de l'armée prussienne. — Le roi de Prusse demande un armistice. — Xapoléon le refuse et propose la paix. — Hésitation et départ du délégué prussien. — L'Empereur an tombeau du grand Frédéric. — Entrée de Xapoléon à Berlin. — L'Kmpercur fait le procès de la Reine devant le Conseil municipal. — Ln interrupteur téméraire. — Les causes des diatribes de Xapoléon contre la Reine. — Les provocations de Louise de Prusse. — Les tiroirs d'une jolie femme. — Les papiers secrets de la Reine. — Fureur de Xapoléon. — Trahison de M. de Hatzfeld. — Clémence de l'Empereur touché par la douleur de la femme du coupable. — La semonce de Joséphine. — Le régiment extraordinaire du prince d'Isenbourg. — Les adulations de la noblesse allemande. — Organisaliiiii de la Prusse conquise. — Concours empressé des fonctionnaires prussiens et des Berlinois. — « La garde déboute achevai, t — Séjour paisible de .Xapoléon dans la capitale prussienne. — Tableau de la vie ù Berlin pendant l'occupation française. — Vin gouverneur bourru bienfaisant. — Le troupier français chez l'habitant. — Relations cordiales des officiers et soldats avec la population berlinoise. — La discipline française. — Les méfaits des alliés de la (îrande Armée. — Témoignages publics rendus par les autorités prussiennes à l'humanité des généraux français. — L'armée française quitte Berlin. — Immo-

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lation (Je la Prusse à Tilsit, sous la présidence d'Alexandre I". — Napoléon victime de ses sentiments d'humanité.

Un corps prussien, commandé par le prince de Hoheulohe, élait entré à Dresde le 13 septembre. Napoléon, selon toutes probabilités, l'apprit du 18 au 20 par son ambassadeur en Saxe. Dès lors, il n'y a plus d'illusion à se faire, la Prusse ne cédera que devant la force des armes. Le 25 septembre vers minuit, l'Empereur partit de Saint-CIoud et arriva le 28 à Mayence, accompagné de Timpératrice Joséphine. Le ministre des Relations Extérieures, Talleyrand, avait reçu l'ordre de le suivre.

A Mayence, Napoléon sans désemparer reprend son travail de préparation de la campagne. Il y passe ses jours et ses nuits. Trente-quatre ordres datés de deux heures du matin, de trois heures après midi ou de minuit (1) attestent qu'il consacra sans répit tout son temps à l'élude de ses cartes, à l'envoi d'es(afettes dans toules les directions. Au milieu de l'une de ces nuits, l'Empereur, arrêtant soudain sa dictée, dit au général Clarke : « Qu'en dites-vous, Clarke? Si en un an vous étiez gouverneur de Berlin et de Vienne (2)? « Cette hypothèse hardie — réflexion subite de l'homme qui embiassedu même coup la mobilisation, la concentration, la bataille, la conquête et jusqu'aux attributions d'emploi — se trouva bientôt réalisée. Le général Clarke fut effectivement gouverneur de la capitale de la Prusse, moins d'un an après qu'il avait exercé les mêmes fonctions dans la capitale de l'Autriche. Le 1" octobre, à Mayence, l'Empereur reçoit l'ultimatum de la Prusse. Sans perdre une minute il ordonne d'atteler les voitures et fait demander l'Impératrice dont il prend congé : « Elle pleurait beaucoup, dit Aime de Rémusat; l'Empereur, touché de ses larmes, la pressa longtemps

(1) Correspondance de Xapoléoti I", XIII, 265 à 293

(2) Mémoires du général de Ségur, III, 8.

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dans ses bras, paraissant avoir peine à s'en séparer. Il éprouvail une cinolion assez vive, les larmes même le gagnaient; M. de Talleyrand semblait aussi fort préoccupé. » Enfin, « reprenant le dessus, l'Empereur serra la main de M. de Talleyrand, embrassa sa femme une dernière fois et dit à M. de Rémusat : K Les voitures sont là, n'est-ce pas? Avertissez ces messieurs « et marclions ( I ) ! »

A neuf heures du soir, le 1" octobre, Napoléon franchit le Rliin. Il passe trois jours à Wurzbourg, dans le palais de l'Elecleur qui s'était rallié à la cause de la France. Le roi de Wurtemberg vient saluer au passage son puissant allié ; mais, accordant peu de temps aux réceptions à Wurzbourg comme parloul, l'Empereur continue sans relâche à perfectionner les détails de son organisation militaire. " Son ordre du jour, daté de cette ville le 3 octobre, est, dit un critique compétent, un modèle de prévoyance digue d'être étudié par tous les généraux d'armée (2). « Pour la dixième, pour la vingtième fois peut-être depuis qu'il rédige les ordres de celte campagne, il revient sur ces lecommandations relatives aux objets infimes dont tout autre croirait devoir s'épargner le souci, mais qui font partie cependant des éléments indispensables de la victoire. Avant de livrer le combat il veut la certitude que les premiers rôles sont en scène, que les plus petits accessoires sont à leur place. « Il est ordonné, dit-il, à MM. les maréchaux de faire passer par les généraux une revue, à l'effet de s'assurer si chaque soldat a cinquante cartouches et son épinglette; les caporaux, leur tire-bourres, chaque soldat deux paires de souliers dans le sac; si les capotes, les marmites et les gamelles, les outils de campement sont distribués; que ces objets ne sont plus dans les magasins, ni traînés à la suite des corps. On s'assurera que les baïonnettes ne manquent pas et qu'elles sont

(1) Mémoires de madame de Rémusat, III, 61.

(2) Jlathieu Dumas, Précis des événements militaires, 1806, I, 316.

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en état. Chaque corps d'armée doit se tenir en mesure de partir une lieure après l'ordre reçu pour commencer la campagne. Il sera rendu compte du nombre d'outils qui se trouvent dans chaque division ainsi qu'en réserve dans chaque corps d'armée. »

L'homme qui a servi, l'homme qui a gravi tous les degrés de l'avancement, sait ce que valent les prescriptions théoriques repassées le plus souvent avec indifférence du supérieur à l'inférieur. La conception, la dictée d'un ordre n'est rien si celui-ci n'est pas suivi d'immédiate exécution. Il ne suffit pas à un chef d'avoir du génie, il lui faut, ce qui est beaucoup plus rare, la vigueur du génie qui impose ses volontés aussi bien au maréchal qu'au caporal. Mais encore, quelque confiance que Napoléon ait dans son prestige et dans le respect de son autorité, il garde sur tout un contrôle efficace, il exige que du haut en bas de l'échelle chacun vis-à-vis de lui soit engagé et responsable. Et c'est dans ses mains, c'est sous ses yeux qu'il veut voir arriver les états de vérification, la preuve de l'activité de tous. Aussi il ajoute : « Chacun de MM. les maréchaux enverra au quartier général un officier pour y apporter le compte de cette revue (1). »

Et ainsi de tous ses ordres. C'est toujours de plusieurs côtés qu'il cherche l'assurance d'avoir été compris et obéi. On le voit par exemple, le 5 octobre, donner la même mission à deux officiers, l'un est de sa maison, l'autre est aide de camp du général Savary. Au premier, M. de Montesquiou, il écrit : « Vous passerez toute la journée du 6 à Wurzbourg. Vous en partirez le 7 à quatre heures après midi. Vous irez le 7 à midi à la citadelle. Vous verrez le nombre de pièces en batterie. Comptez le nombre de voitures de compagnies d'artillerie et de sapeurs qui s'y trouvent. Vous vous arrangerez de manière à arriver le 8 à Bamberg, en prenant note de tout ce que vous aurez vu (2). )' Le second,

(1) Mathieu Dumas, Précis des événements militaires, 1806, I, 474.

(2) Correspondance de Xapoléon I", XIII, 313.

M. de Cusline, fera, le lendemain, la contre-visite des lieux désignés à M. de Montesquieu : « M. de Custine visitera, le 8 à midi, la citadelle de Wurzbourg. Il comptera les pièces qui seront en batterie. Il comptera lui-même les voitures des détachements. Il apportera l'état de tous les corps, de tous les détachements; il j)arlira de W urzbourg le 8 à huit heures du soir, afin d'arriver le 9 à Bamberg au quartier général où il me fera un rapport exact sur tous les objets compris dans le présent ordre (1). » Il ne faudrait pas croire que ces soins exagérés, ces méfiances, soient des manies ou les originalités bizarres d'un esprit tatillon et Iracassier. Pour l'Empereur il n'y a pas de petites choses dans les grandes affaires. Sa sollicitude opiniâtre a pour but de gagner la confiance du soldat. Celui-ci a besoin de sentir qu'un pouvoir tutélaire veille sur lui, qu'il ne manquera jamais de rien, qu'il n'a qu'à marcher en avant avec entrain, sans préoccupation d'aucune sorte. C'est le secret de la victoire, car de la gaieté de vivre vient l'insouciance de mourir. Ce qui chez Napoléon est réellement merveilleux, dans le sens plein du mot, c'est cette faculté de mener de front, avec la plus profonde combinaison stratégique dont l'histoire militaire offre l'exemple, cette sorte d'arithmétique élémentaire du nombre des chariots et des caissons, et des heures nécessaires aux allées et venues d'un officier isolé. Là, à Wurzbourg, il ne savait point encore s'il aurait à combattre la Prusse seule, ou la Prusse réunie à l'Autriche et à la Russie agissant de concert par le nord et par le sud. Il fallait être paré à ces deux éventualités et s'assurer la victoire finale. Par une inspiration géniale il dispose ses forces sur un triangle dont le sommet est dirigé vers l'Autriche et la base vers la Prusse. Le sommet est en observation devant l'ennemi incertain; la base est en bataille contre l'ennemi certain. Sur les côtés sont des corps d'armée aussi voisins

(1) Correspondance de Napoléon I", XIII, 312.

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