LE PLAN DE CAMPAGX^E
de la base que du sommet et prêts à se porter où l'attaque se produira en premier lieu. Toute surprise devient impossible. L'objectif principal, sauf irruption subite, est de se précipiter sur la Prusse avec des forces supérieures en nombre. L'Autriche n'étant pas encore en marche, le vrai péril n'est pas de son côtéj mais en tout cas les troupes postées à la pointe du triangle, appuyées sur des forteresses, pourront résister assez longtemps pour contenir les alhés de la Prusse, Tous les renseignements s'accordent à représenter l'armée de Frédéric-Guillaume comme se formant en masse compacte et comme visant le Rhin qu'elle veut débarrasser de la présence des Français. La Cour de Berlin est convaincue qu'elle a réussi par ses ruses à endormir la vigilance de l'Empereur et que nos troupes, encore au début de leur formation, vont êtres Surprises et balayées.
D'un coup d'œil Napoléon a saisi la témérité et la faiblesse de ce plan. Pour y répliquer, il a résolu de contraindre l'armée prussienne à retourner sur ses pas et à combattre, non plus pour vaincre mais pour couvrir ses magasins et la capitale de son royaume. Et il est certain de tirer grand bénéfice du désenchantement cruel qui va se produire dans les rangs prussiens lorsque aura lieu la marche rétrograde de cette armée, qui était partie empanachée d'orgueil pour aller d'un seul trait effeuiller des lauriers sur les rives de France.
Que, par une autre hypothèse, les Prussiens, rivalisant d'audace avec Napoléon, veuillent le couper de sa base d'opération en marchant imperturbablement sur Francfort, il n'en a cure. Ils auront d'abord devant eux Kellermann et Mortier avec l'armée de réserve, puis sur leur droite l'armée de Hollande commandée par Louis Bonaparte, et derrière eux la Grande Armée. Pris dans ce cercle de fer, « ils sont jetés dans le Rhin(l). » Ainsi tous les ressorts de celte gigantesque mécanique de guerre
(1) Cun-csfoiiJunce de Xapolcun l", XIII, 293.
sont admirablement tendus. Sans qu'il puisse s'échapper, l'ennemi est enveloppé avant que le premier coup de canon ait été tiré. Il est battu sans bataille pour ainsi dire. De quelque manière qu'on envisage les résolutions du chef de l'armée française, elles constituent un véritable chef-d'œuvre au triple point de vue de la stratégie, de la politique et de la psychologie. Alais où l'œuvre de l'Empereur se complète et apparaît alors presque surhumaine, c'est quand on pense que celte énorme agglomération de près de deux cent mille soldats peut sans heurts ni chocs, sans croisements ni enchevêtrements, se réunir, se diviser, marcher, stationner, virer ou reculer dans toutes les directions et que partout, sur cet immense théâtre, grâce au travail assidu de son chef, elle trouvera vivres et munitions, secours de forteresses ou remparts improvisés. «Prévenez bien les officiers du génie, avait-il dit, que mon intention est dans celte campagne de remuer beaucoup de terre, qu'il faut donc qu'ils aient beaucoup d'outils (1 ). »
Tranquillisé par les rapports du sud sur l'altitude de l'Autriche et de la Russie, assuré que la Prusse ne sera pas secourue, Napoléon, le 4 octobre, abandonne son plan d'ensemble contre une coalition éventuelle et manœuvre contre la Prusse loule seule. 11 transporte le quartier général à Bamberg. Là il prend connaissance d'un manifeste dans lequel le roi de Prusse énumérait ses griefs contre la France et les motifs qui l'ont déterminé à la guerre. Les explications ne comptaient pas moins de vingt pages. Ce serait beaucoup de paroles pour uu homme qui aurait raison. Tout dans ce laborieux factum est impulé à crime à Napoléon, même ce qu'il n'a pas fait. Dès les premières lignes, sont parfaitement exprimés les mobiles des coalitions sans cesse reprises contre la France. Le Roi révèle qu'il est bien pins l'agent des monarchies européennes que le gardien des iutérèls
(1) Correspondance de Xapoléon I", XIII, 200.