LKS GRIEFS DE LA PRISSE
de la Prusse. « La politique française, dit-il, a été depuis 1792 le fléau de l'humanité. » De son propre aveu, on ne saurait trop le remarquer, Frédéric-Guillaume confirme, à la face du monde, que celte nouvelle levée de boucliers n'est que la continuation des entreprises dirigées contre la France depuis la Révolution.
Ensuite il reproche à la France les choses les plus étrangères à la politique prussienne ; telles sont les affaires de la République de Gênes, de la Porte Ottomane ou de la Syrie. A la charge personnelle de Napoléon sont relevés jusqu'à ses bienfaits, ses générosités grandioses représentées comme autant de pièges qui auraient été tendus à la bonne foi prussienne pour mettre à mal cette puissance avec le reste de l'Europe. Enfin il revient sur les questions aplanies depuis longtemps et parmi lesquelles se retrouve la très inattendue évocation de la mort du duc d'Enghien.
Mais le grief principal, c'est la cession du Hanovre à l'Angleterre, consentie, disait le Roi, par l'Empereur au cours des négociations de la paix continentale. \ous n'irons pas jusqu'à dire, avec un des plus grands historiens allemands, que la Prusse, pour justifier ses ressentiments, prenait prétexte de propos de table tenus intentionnellement par lord Yarmouth (1). Nous déclarerons franchement ici que l'Empereur n'avait pas voulu rompre les négociations avec l'Angleterre par un refus formel d'examiner la question du Hanovre. Pour ne pas être accusé de frustrer le monde entier des bienfails de la paix, il s'était cru le devoir de ne fermer violemment aucune des portes susceptibles de conduire à une solution si désirable. Au surplus, tant que les |)ourparlers se continuaient, les attributions de territoire pouvaient se modifier. Devant de nouvelles concessions, les exigences primitives se seraient probablement amen-
(1) Hausser, Deutsche Geschichle, II, 711.
dées. Eli vérité, qui se croirait autorisé à déclarer la guerre parce qu'en des conférences on a prononcé le nom d'une province? Tout au plus se permettrait-on de solliciter quelques éclaircissements. C'est du reste ce qu'avait fait la Prusse par l'organe de son ambassadeur à Paris. Napoléon, avec sa sincérité et sa droiture habituelles, lui avait répondu : « Je ne vous dirai pas que si la conclusion de la paix n'eut tenu qu'à la restitution du Hanovre à l'Angleterre, je n'eusse peut-être cru nécessaire d'y souscrire, mais j'aurais demandé quinze jours pour envoyer quelqu'un à Berlin proposer au Roi ou des compensations, car il vous fallait des indemnités, ou bien que Sa Majesté Prussienne forçât la fermeture du Sund et m'aidât à continuer la guerre contre l'Angleterre (1). » Ces paroles avaient été prononcées le 8 septembre. C'est donc à bon escient qu'un mois après, le 7 octobre, Frédéric-Guillaume dénaturait la vérité en affirmant que la France avait disposé du Hanovre sans ménagements envers la Prusse.
Mais ce qui accuse encore la mauvaise foi du Roi c'est qu'il ne s'était jamais considéré lui-même comme propriétaire définitif du Hanovre. En juin 180G, le roi de Prusse était le premier à dire que la possession du Hanovre ne saurait être régulière avant la signature de la paix générale (2). Aussi notre ambassadeur à Berlin avait-il observé que, contrairement à l'usage, le Roi s'était abstenu de faire prêter serment de fidélité par les fonctionnaires hanovriens (3). Dans ses lettres à l'empereur de Russie, Frédéric-Guillaume dit plusieurs fois et clairement que, cédant aux instances du Tsar, la Prusse acquiesce à l'ajournement de la question du Hanovre (4). Haugwitz, de son côté, confirme'Jes intentions de son maître (5). Enfin, dans sa
(1) Archiccs' loyales prussiennes ^ etc., II, 558.
(2) Rankk, Hardenbergs eigenhèindiye Me?noiren,Ul, 43.
(3) Arc/lices du minislèie des Affaires Etrangères, Prusse, 239.
(4) Hanke, h ardenbergs eigcnliiindige Mcinoiren, III, 48.
(5) Arc/lires royales prussiennes, etc., II, 562.
L'OUVERTIRE DE LA CAMPAGXE 569
correspondance avec AI. Adair, ambassadeur d'Angleterre à Vienne, Hardenberg, ministre secret des Relations Extérieures de Prusse, répète en maints endroits que "la Prusse n'attache aucune importance à la conservation du Hanovre et que sur cet objet on s'arrangera facilement à l'amiable avec l'Angleterre (1)».
D'après cela, on ne voit pas bien quel méfait avait commis l'Empereur en prenant part à des conversations relatives au Hanovre. Des motifs de guerre la Prusse n'en avait d'aucune sorte. En aurait-elle eu qu'ils fussent tombés devant les propositions tant de fois réitérées par Napoléon de lui donner toute satisfaction, de retirer ses troupes d'Allemagne si elle désarmait. Xe pouvant passer sous silence cette démarche absolument pacifique, le roi de Prusse dit avec quelque impudence : « Par une ironie plus outrageante qu'un refus, on olfrit de retirer les troupes qui étaient entrées en W'estphalie si la Prusse voulait faire cesser ses préparatifs (2). n De tels arguments, intentionnellement faux, n'impressionnèrent pas beaucoup l'Empereur. Il comprit que la force brutale seule pourrait ramènera la raison des esprits aussi égarés que Pétaient ceux de la Cour prussienne. Ayant à peine parcouru ce qu'il appelle « cette rapsodie » , il fit venir Berthier et lui dit : « J'ai reçu de la Prusse un ultimatum par lequel on nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8. Jamais un Français n'y a manqué; mais, comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être témoin du combat, soyons courtois et, sans nous coucher, marchons pour la Saxe (3). »
Aussitôt, il ordonne à Murât de prendre en personne la direction de quatre brigades de cavalerie légère qui feront, le lendemain, une grande reconnaissance à l'effet d'explorer le pays, de
(1) Sir H. Adur, Mémoires historiques, p. l.jl'-l-jlk.
(2) Comte DE (jAhdk.v, Hisioire des traités de p:rx, X, 32-55; Manifeste tu ini de Prusse.
(>) Corres^ ondancc de Xajioléon /<"", XIII, 32G.
s'assurer des moyens de communication à travers les massits des forêts qui bordent la Saxe et de se rendre compte de la situation de l'ennemi ; un officier du génie sera attaché à chaque brigade et recueillera les détails topographiques (I ). Tous les renseignements seront remis à TEmpereur, le lendemain à minuit au plus tard.
D'aulre part l'ouverture de la campagne avait été annoncée par une proclamation qui se terminait ainsi : u Soldats ! il n'est aucun de vous qui veuille retourner en France par un autre chemin que par celui de l'honneur. Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe. Eh quoi ! aurions-nous donc bravé les saisons, les mers, les déserts, vaincu l'Europe plusieurs (ois coalisée contre nous, porté notre gloire de l'Orient à l'Occident, pour retourner aujourd'hui dans notre patrie comme des transfuges après avoir abandonné nos alliés, et pour entendre dire que l'aigle française a fui épouvantée à l'aspect des armées prussiennes? Mais déjà elles sont arrivées sur nos avant-postes. Marchons donc puisque la modération n'a pu les faire sortir de cette étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort qu'elle éprouva il y a quatorze ans! Qu'ils apprennent que, s'il est facile d'acquérir un accroissement de domaine et de puissance avec l'amitié du grand peuple, son inimitié, qu'on ne peut provoquer que par l'abandon de tout esprit de sagesse et de raison, est plus terrible que les tempêtes de l'Océan (2). »
A cet appel, tous les soldais répondent en rivalisant d'ardeur. Le camp français est une fourmilière laborieuse, activée par la voix et par l'exemple d'un chef qui prodigue aux yeux dotons l'infatigable énergie de sa jeunesse et les ressources inépuisables de son génie. Quel contraste avec le camp prussien, dont le rassemblement s'était fait à Erlurt pendant que le roi de Prusse dissimulait encore à Xapolcou ses desseins belliqueux!
(1) Malliieii Dlsias, Précis des coéncments militaires, 180(5, I, 32''i-325.
(2) Correspondance de Xapolcon I" , XIII, ;j14.
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Le Roi et la Reine étaient partis de Berlin, le 18 septembre, dans un attirail de magnificence. Toute la maison militaire du Roi, les dames d'honneur de la Reine, la plupart des ministres, plusieurs ambassadeurs avec leurs attachés, « une vraie colonne diplomatique ^ , dit un témoin, formaient une Cour complète qui, en grand apparat, se rendait à la guerre, u Le nombre de personnes attachées au quartier général élait évalué à deux mille sans compter les troupes (1). » On allait au choc épouvantable de deux armées comme à quelque manœuvre de gala.
Durant les deux premières semaines de cette réunion pompeuse, on donna des fêtes, on fut tout à la joie des succès prochains, à l'impatience de la bataille. Un doute sur l'avenir eût été une injure ù l'honneur de l'armée prussienne. On brûlait de voir se mesurer avec les héritiers des traditions du Grand Frédéric ce Napoléon qui, dénué d'art militaire, n'avait eu jusqu'à présent pour toute chance que la médiocrité de ses adversaires ! Cette supériorité même était presque inutile puisque, dans leur infatualion, les Prussiens n'admettaient point que Napoléon pût être avant un mois en mesure d'agir. Us regrettaient, pour ainsi dire, d'avoir tout le temps de déboucher dans la vallée du Meiu et d'attaquer l'adversaire dans des conditions à peu près dérisoires, avant qu'il eût rallié assez de forces ])Our tenir tête à l'armée royale. On eût volontiers souhaité moins de facilité de vaincre tant on était sûr de la victoire.
Ces hâbleries, répétées à tout venant avec une conviction chaleureuse, en imposaient aux plus sages, aux plus incrédules. Ceux-ci n'étaient pas éloignés de partager l'illusion générale en voyant défiler ces troupes fraîches et belles comme si elles sortaient pour la première fois de leurs casernes, les officiers remplis d'enthousiasme, les hommes d'une tenue superbe, les chevaux de la plus grande beauté, avec leurs cavaliers dont on
(1) Comte i)K Gardex, Histoire des traités de paix, X, 73. (Ataiiuscrit du chevalier de Gcniz.)
disait en Europe : " Quand un cavalier j)russien est tombé, il faut encore lui donner un couj) de pied pour l'abattre (I). »
Une confiance aussi certaine dispensait des soins méticuleux qui absorbaient, au camp français, tous les instants de l'Empereur et de ses subordonnés. Au quartier général du Roi, il n'était |)oint question de ])rendre |)art aux basses besognes de l'ajiprovisionnement et de l'équipement des troupes. On se réservait pour des travaux plus élégants et, par exemple une proclamation que devait signer le Roi devenait une afftiire d'impoitance extrême. Tout le monde en était affairé. Chacun de sou côté ébaucha un projet de rédaction; on fit même appel aux lumières d'un délégué autrichien, le chevalier de Gentz; finalement l'éloquence de ce dernier emporta tous les suffrages; elle fut jugée digne d'être soumise à l'approbation de Frédéric- Guillaume. Ce prince y fit quelques corrections ou additions, les unes indispensables, les autres absurdes. Alors grand émoi che-c les dignitaires de la Cour. Qui se chargera, qui se permettra de rectifier les fautes de style, les confusions d'événements commises par le Roi?
Une autre affaire non moins capitale fit l'objet de nombreux conciliabules ; des généraux, des ministres clairvoyants avaient émis l'idée que la présence de la Reine « pouvait à chaque instant devenir la cause de sérieuses difficultés v . Ils prétendaient non sans raison que la berline de la souveraine, suivie de vingt autres voitures toutes escortées d'infanterie et d'artillerie, flanquées de cavalerie, étaient une gêne intolérable dans une armée en marche. D'autres, sans nier les embarras occasionnés j)ai- la présence de la Reine, protestaient violemment contre son départ; ils jugeaient « qu'elle était absolument nécessaire pour maintenir le Roi dans ses dispositions énergiques » . Malgré tout, les généjaux insistaient pourl'éloignementde la reine Louise; mais
(1) Soucenirs du général Colbcif y II, 313.
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celle-ci «obtenait chaque soir du Roi l'autorisation de l'accompagner le jour suivant ■>■> . Ainsi furent passées, en ces délibérations byzantines, des journées précieuses qui décidèrent de la grandeur prussienne.
11 convient de dire que, pour la préparation matérielle de la campagne, on se croyait fondé à se reposer en toute sécurité sur le généralissime, le duc de Brunswick. Ce général avait été longtemps considéré comme l'un des plus illustres capitaines du dix-huitième siècle. Dans la guerre de Sept ans, dans les campagnes de Bohême et de Silésie, il avait donné des preuves remarquables de ses talents militaires. Son échec de 1 792 ne l'avait pas discrédité auprès de ses contemporains. 11 passa seulement pour un héros malheureux. Son génie était hors de discussion dans toute l'armée prussienne. De plus il avait été désigné par le Tsar pour le commandement en chef de cette campagne. Alexandre I" lui avait fait une auréole sacrée, le jour où il lui avait dit : « J'espère bien avoir le plaisir de servir sous vos ordres. "
Une telle marque d'estime valait mieux à la Cour de Prusse que tous les diplômes scicntiGques. Cependant quelques esprits rares mais avisés ne pratiquaient pas le culle fervent dont le duc de Brunswick était l'objet. Ils ne pouvaient se défendre d'une certaine défiance en face de ce septuagénaire alourdi par l'âge, glacé dans son énergie d'autrefois, lent à se décider et qui n'était pas d'accord avec ses conseillers, encore moins avec lui-même. Us n'apercevaient qu'indécision et faiblesse, en place du génie et du courage nécessaires à une marche rapide en avant. Enfin ils n'auguraient rien de bon d'un vieillard, esclave de ses passions séniles et qui oubliait le respect dû à la dignité de son rang, à la discipline d'une armée, en promenant dans sa voilure au milieu de ses troupes une actrice française, Mlle Duquesnoi, sa maîtresse (1).
(1) Ranke, Hardeiiberijs eigenliandige Me?noiren, III, 202.
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Un observateur, qui s'entretint avec le due à cette époque, résume ainsi ses impressions : « Il y avait dans sa contenance, dans ses regards, dans ses gestes, quelque chose de mal assuré, de louche, d'impuissant, une agitation qui n'annonçait rien moins que la conscience de ses forces. « Aussi, dès que les Français furent signalés à proximité des avant-gardes prussiennes où on ne les attendait guère, il fut tout de suite visible que le généralissime n'avait aucun plan fixe et raisonnable sur l'ensemble des opérations. On ne tarda pas à constater qu'il en dirigeait très mal les détails. Il fatiguait les troupes par des dispositions confuses et contradictoires, par des marches et des coniremarches, par une mauvaise répartition des cantonnements, par des difficultés continuelles pour la subsistance. Des corps entiers n'avaient pas de pain, pas de fours, pas de boulangerie. Il épuisait en pure perle la force de ses soldats qui, excédés de fatigues et de misère, étaient condamnés à faire médiocrement leur devoir. Des avertissements significatifs se firent entendre parmi ce désarroi causé par l'insuffisance du commandement. Des officiers valeureux et braves demandaient qu'on remplaçât le duc de Brunswick. Le vieux général Kalkreuth disait hautement « que le terme fatal avançait à grands pas, qu'à moins d'un miracle on marchait à un désastre (1) " •
Ceux qui osaient se montrer anxieux de l'issue de la guerre eurent momentanément à subir les railleries et les sarcasmes de leurs contradicteurs. Le 9 octobre, eut lieu le premier contact des armées belligérantes, combat d'avant-garde des deux cotés. Les Français, selon l'ordre qu'ils en avaient reçu, refusèrent de s'engager. Le général prussien note dans son rapport « que l'ennemi a montré une certaine timidité qu'on ne lui connaissait pas habituellement » . A cette nouvelle les Prussiens ne se sen-
(1) Comte DR Gardex, Histoire des trtnlès de paix, X, 75. (Manuscrit du chevalier de Gentz.)