LE COMBAT DE SAALFELD
tirent pas d'orgueil ; ils y virent la preuve de la peur que leurs bataillons inspiraient aux Français. On eut beaucoup de mal à dissuader le quartier général prussien d'envoyer à travers l'Europe un bulletin de victoire qui auiait ridiculement commencé l'bistoire de celte guerre par la relation prétentieuse de la retraite volontaire d'une colonne avancée.
On fit d'autant mieux de s'abstenir que l'enthousiasme du 9 eut un contre-coup terrible, le lendemain 10. Ce jour-là commencèrent à se réaliser de foçon foudroyante les pronostics pessimistes du Nestor de l'armée, le général Kalkreuth. Dès le 10 au soir, on eut à U'eimar le spectacle d'une bagarre telle qu'on en a rarement vue : les rues étaient gorgées de troupes en débandade, de chariots, de chevaux se poussant les uns les autres. Sur l'Esplanade, trois on quatre cents officiers de tous grades, de toutes armes, de toutes couleurs, formaient cet amalgame bigarré qui est toujours le présage de quelque sinistre événement. Les visages étaient consternés. On se montrait la demeure royale oii le Roi et la Reine venaient d'arriver et où ils ne voulaient recevoir personne. Pour qui se rappelait les réceptions brillantes de naguère, les démonstrations triomphantes de la veille encore , le spectacle était lugubre. Les gens de la Cour, pâles et défaits, abordaient les nouveaux arrivants en disant : « Vous ne savez pas ce qui se passe. Nous avons perdu une bataille. Le prince Louis est tué. » Et les larmes étouffaient les voix. Tout cependant, on le savait bien , ne pouvait pas être perdu puisque les Souverains demeuraient là, à vingt kilomètres à peine du théâtre du combat; mais dans ce désespoir cruel , il y avait autant de rage que de douleur. C'était le premier coup et la première désillusion, c'était le premier écroulement des ambitions prussiennes.
En réalité, au combat de Saalfeld qui avait été défavorable aux Prussiens, leurs pertes s'élevaient à peine à trois mille
hommes tant tués que blesses (1). L'action fut engagée par le prince Louis-Ferdinand malgré l'ordre formel qu'il avait reçu de battre en retraite s'il se trouvait en face de forces supérieures. N'écoutant que ses instincts de militaire audacieux, il s'attaqua aux tètes de colonne du corps d'armée entier du maréchal Lannes. Après que sa ligne de bataille eut été rompue, le prince royal, voyant tous ses corps dispersés, voulut faire un dernier effort et se mit à la tête de cinq escadrons de hussards. Ceux-ci chargèrent impétueusement les Français qui s'avançaient en muraille. Les hussards furent bientôt pris par les deux flancs entre les colonnes françaises. Le massacre fut horrible. Les fuyards poursuivis par les Français propagèrent le désordre en se jetant sur les colonnes d'arrière. L inégalité du terrain coupé de chemins creux augmentait encore la confusion.
Le prince Louis-Ferdinand, au milieu de cette bousculade, s'efforçait vainement de ramener les hésitants ; entraîné trop loin et près de tomber dans les mains de l'ennemi, il s'aperçut que ses décorations et le plumet très élevé qu'il portait à son chapeau le faisaient remarquer et viser personnellement. 11 couvrit ses ordres avec son chapeau et chercha à sortir de la mêlée; mais en franchissant une haie son cheval s'entrava. Il fut rejoint par le maréchal des logis Guindé, du 10° hussards. Alors un duel épique s'engagea entre le prince et ce sous-officier. « Rendez-vous, colonel! » cria Guindé qui attribuait ce grade à son adversaire. « Siéger ode i^ 7o6?.' (La victoire ou la mort!) » répondit Louis-Ferdinand en mettant l'épée à la main. En héros désespéré, il vendit chèrement sa vie. D'après le rapport du chirurgien Gallernat qui examina son corps dans l'église de Saaifeld, le lendemain à midi, il ne fallut pas moins de six coups de sabre, dont quatre à la tête, un à la poitrine et l'autre au bras droit, pour abattre ce prince d'une bravoure sans rivale,
(1) Mailiieu Dumas, Précis des événements militnires, 1806, II, 56.