‹ Napoléon et la paixChapitre 127 sur 148 · LE COMBAT DE SAALFELD · texte numérisé non relu

LE COMBAT DE SAALFELD

l'espoir et l'idole de l'armée prussienne, Tiin des principaux artisans de la guerre actuelle qu'il inaugurait en rachetant noblement de son sang les maux qu'il avait contribué à attirer sur sa patrie (1). Sur le corps du malheureux et vaillant prince, on trouva quatre lettres dont deux écrites en français par ses sœurs qui lui racontaient joyeusement des anecdotes recueillies dans les salons berlinois et relatives à la guerre. Ces lettres, percées d'un coup de pointe de sabre, maculées du sang d'un Hohenzolleru, sont conservées à nos archives des Affaires Etrangères.

Le général Suchet s'empressa de recueillir sur le champ de bataille les restes de Louis-Ferdinand. Le maréchal Lannes ordonna que les honneurs funèbres dus à son rang princier et à sa valeur lui fussent rendus avec toutes les pompes militaires. En apprenant la fin tragique du prince, l'Empereur fit écrire par Berlhier au roi de Prusse les lignes suivantes : « Sire, l'empereur Napoléon me charge d'avoir l'honneur de témoigner à Votre Majesté toute la part qu'il prend à la peine qu'à dû lui faire la mort glorieuse du prince Louis (2). » Dans le deuxième Bulletin de la Grande Armée, l'Empereur dit : « La mort du prince Louis-Ferdinand est glorieuse et digne de respect; il est mort comme doit désirer de mourir tout bon soldat (3). »

A la nouvelle désastreuse du combat de Saalfeld, le duc de Brunswick fut effrayé, déconcerté. Il ne savait absolument plus ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait faire, ni où il était, ni où il allait. 11 avait autour de lui des talents, des énergies , il les négligea ; iî ne prit conseil que de ses terreurs et de ses incertitudes. Pour se donner sans doute le temps de la réflexion et

(1) Sur la mort du prince Louis-Ferdinand, voït Archives de la Guerre (dossier du 11 octobre 1806; Rapport de Gallernut, chirur;[ien-major au 40'" de ligue; Rapport de M. de Mumpjlhuj, ingénieur au service du roi de Saxe ; Correspondance de Xapoléon /", XIII, 3V0 ; Mathieu Uumas, Précis, etc., 1806, II, 50-56; baron Ernouf, les Franeais en Prusse, 61; Mémoires du général de Ségur, III, 11-13 ; Souvenirs du général Colbert, II, 456.

(2) Capitaine FoucART, Campagne de Prusse, p. 520.

(3) Correspondanct de Xapoléon t', XIII, 340.

sans trop calculer les conséquences de sa décision, il ordonna la marche rétrograde de sa principale armée sur Weimar. A partir de ce moment, on le voit prescrire comme avec une application persistante toutes les mesures propres à faciliter l'exécution des plans de Napoléon. Si celui-ci avait pu transmettre sa pensée à son adversaire, le rendre docile par une suggestion magnétique, il n'aurait pu lui commander d'autres mouvements que ceux qui avaient pour résultat de dégarnir la gauche de l'armée prussienne.

La journée de Saalfeld avait produit peu d'émotion au camp français. Par ordre de l'Empereur, en date de l'avant-veille, le maréchal Lannes devait attaquer l'ennemi s'il le rencontrait (1). De son quartier général (Ebersdorff) à douze kilomètres de Saalfeld, Napoléon entendit le canon dans cette direction. Il comprit aussitôt que les troupes de Lannes étaient aux prises avec les Prussiens et il ordonna au général Dupont de se porter dans la direction de Saalfeld. Il jugea cette mesure suffisante pour soutenir Lannes. A quatre heures du soir, ne percevant plus le bruit du canon, il en conclut que l'ennemi était battu. II connaissait ses généraux. Il savait que quatre heures n'était pas l'heure à laquelle ils avaient l'habitude d'arrêter le feu, à moins qu'ils ne fussent victorieux. Pas une minute, il ne supposa que même devant un ennemi dix fois supérieur un corps français cesserait de combattre avant la nuit. C'est ainsi qu'avec une assurance admirable, alors qu'il n'avait encore reçu aucune nouvelle de l'engagement, il écrivit à Murât : « Comme j'ai cessé d'entendre la canonnade ce soir, je suis porté à croire que l'ennemi ne s'est pas défendu longtemps à Saalfeld. » Et tranquillement l'Empereur attend le bulletin de victoire, qu'indubitablement, selon lui, il va recevoir du maréchal Lannes. En effet, à sept heures du soir, le maréchal en-

(l) Capitaine Foucart, Campaijne de Prusse, p. 403.

LA MARCHE EXVAHISSAXTE 379

voyait au quartier impérial le compte rendu succinct do l'affaire de Saalfeld.

Après avoir combattu à Saalfeld, le 5^ corps, commandé par le maréchal Lannes, continua sa marche en tenant la gauche de l'armée française qui, en échelons serrés, s'avançait pour menacer le cœur de la monarchie prussienne. Ce mouvement hardi s'opérait en face de l'extrémité gauche de la ligne brisée qui, de Gotha à léna, figurait les positions de l'armée prussienne. Aux derniers renseignements, l'avant-garde du prince de Hohenlohe commandant en chef de l'aile gauche, occupait les environs d'Iéna; et c'est là ou à Géra, ville distante de quinze kilomètres, que, sous peine de livrer sans défense la route de leur capitale, les Prussiens seraient forcés d'accepter la bataille. Avec une incomparable science de la guerre, Xapoléon avait prévu qu'à Géra, sûrement, il serait fixé sur le parti définitivement choisi par l'ennemi; et, dès le 10 octobre, il écrivait à Soult cette phrase dont l'événement a fait une prophétie : « A Géra les affaires s'éclairciront (1). •?

La marche envahissante des Français avait été commencée le 8 octobre dans la nuit. A deux heures du matin. Napoléon assista lui-même au passage des massifs de la forêt (Frankcnuald) qui lui ouvraient les portes de la Saxe. C'était l'opération culminante de la manœuvre. Au moment de s'y rendre, TEmpereur écrivait au maréchal Soult : «i Donnez-moi plus fréquemment de vos nouvelles. Dans une guerre combinée comme celle-ci, on ne peut arriver à de beaux résultais que par des communications très fréquentes; mettez cela au premier rang de vos soins. Ce moment est le plus important de la campagne. Les Prussiens ne s'attendaient pas à ce que nous voulions faire ; malheur à eux s'ils hésitent et s'ils perdent une journée (2) ! » L'Empereur marchait avec le centre de l'armée, et le maré-

(1) Correspondance de Xapoléon t', XIII, oZô.

(2) Capitaine Foucart, Campayne de Prusse, p. 399.

cha! Soult occupant la droite, devait gagner Géra, tandis que Lannes à gauche était nionienlanément d'avant-garde vers Saalfeld. Le 10, Napoléon fait une halte, laissant à Lannes le temps de déblayer le terrain. Sa plus haute préoccupation est néanmoins de ne pas perdre le contact avec ce maréchal et il règle sa vitesse pour permettre à Soult, qui est en arrière, de se mettre à niveau. De cette façon il aura les trois fractions de son armée sous sa détente, prêtes à être lancées dans les directions qu'il choisira lorsque l'heure sera venue de prendre spontanément les dispositions de combat. Une fois que toutes ses forces seront à hauteur les unes des autres, il sera sûr de la victoire. A luiit heures du matin, il mande à Soult : « Si ma jonction est faite avec ma gauche, je pousserai en avant. Après cela, quoi que fasse l'ennemi, s'il m attaque je serai enchanté; s'il se laisse attaquer, je ne le manquerai pas... Je désire beaucoup une bataille. S'il a voulu m'attaquer, c'est qu'il a une grande confiance dans ses forces; il n'y a pas d'impossibiUté alors qu'il ne m'attaque; c'est ce qu'il peut me faire de plus agréable. Après cette bataille, je serai à Dresde ou à Berlin avant lui (1). « La manoeuvre de concentration, s'exécutant simultanément avec la marche en avant, est terminée le 12, jour où le quartier impérial est établi à une petite étape de Géra. Là l'Empereur apprend qu'après Saalfeld, le duc de Brunsuick a fait reculer sa droite. Que cette retraite soit partielle ou générale, il est urgent de s'y opposer. U ne faut pas que l'armée prussienne puisse s'échapper. La profondeur et la simplicité des moyens employés par l'Empereur l'ont mis en état de parer à toutes les éventualités. Son centre, en une pointe rapide est jeté sur Naumbourg, pour y tenir la route de Berlin. Do cette manière, la retraite la plus directe sur la capitale est coupée à l'armée prussienne.

(1) Capitaine Folcakt, Campagne de Prusse, p. VôO.

Page 1