LE SIGXAL DE LA BATAILLE
pièces d'artillerie, il allait, une chandelle à la main, éclairer et aider les canonniers les plus embarrasses. Enfin, protégés par l'obscurité, les vingt-cinq mille hommes, y compris la Garde, furent rangés en bataille par les propres soins de Napoléon en haut du plateau et au bord du versant à pic face à l'ennemi. On dormit peu, ce soir-là, au camp français. Dès que les régiments eurent pris possession de leurs emplacements, ils se précipitèrent dans léna pour y chercher des vivres. « Ce voyage n'était pas long, dit le capitaine Coignet, nous pouvions jeter une pierre du haut dans la ville. Toutes les maisons étaient désertes ; ces pauvres habitants avaient tout abandonné. Nous trouvâmes tout ce dont nous avions besoin... Nous avions des bougies pour nous éclairer pour descendre dans les caves, et nous trouvâmes dans les grands hôtels beaucoup de vin cacheté. On fît porter du bois et les feux s'allumèrent, avec le vin et le sucre dans les chaudières. Nous bûmes à la santé du roi de Prusse toute la nuit et tout le vin cacheté fut partagé. Il y en avait à profusion. Chaque grenadier avait trois bouteilles: deux dans le bonnet à poil et une dans la poche. Toute la nuit on avait du vin chaud. Nous en portâmes à nos braves canonniers qui étaient morts de ftitigue (1). 55
Sur le Landgrafenbcrg, la Garde s'était organisée en un carré au milieu duquel l'Empereur devait prendre un peu de sommeil. Il n'en profita guère. Vers quatre heures du matin, il communiqua ses instructions de bataille au maréchal Lannes et l'alerte fut donnée aux troupes. Un nuage grisâtre, intense et glacé, enveloppait toute la plaine. Comme en quelque vision fantastique, les hommes s'alignaient en silhouettes informes et opaques. Devant elles passait leur Empereur, sorte de fantôme de buée épaisse. Soudain de toutes les poitrines sort un immense cri de : « Vive l'Empereur! » bientôt amorti par les
(l) Cahiers du capitaine Coiynet, p. 185.
couches brumeuses de l'atmosphère. Napoléon venait de leur dire : « Soldats ! l'armée prussienne est coupée, comme celle de Mack l'était à Llm, il y a aujourd'hui un an. Celte armée ne combat plus que pour se faire jour et pour regagner ses communications. Le corps qui se laisserait percer se déshonorerait. Ne redoutez pas cette célèbre cavalerie. Opposez-lui des carrés fermés à la baïonnette (1). » A six heures du matin, dans l'obscurité profonde, l'Empereur, qui voulait surprendre ses ennemis par un coup de tonnerre, donna le signal. «En avant! » Les soldats répètent le cri : «En avant! En avant! » et, comme un torrent, s'écroulent de la montagne pour tomber sur les Prussiens encore endormis. Dans les ténèbres impénétrables de brouillard et de fumée, ce lut une confusion lamentable. On n'était guidé que par les pentes du terrain; tout ce qu'on rencontrait sur des inclinaisons était ami; tout ce qu'on heurtait en plaine était ennemi. La fusillade s'étendit de tous côtés, la mort venait sifflante sans qu'on sût de qui on la recevait.
A huit heures du matin, un soleil d'automne déchirait le voile épais qui recouvrait le champ de l'action. La première position de l'ennemi était forcée; il avait été déposté de deux villages ; vingt-six pièces de canon étaient déjà en notre pouvoir. Nos troupes donnaient avec ardeur. Elles se sentaient poussées par de nouveaux renforts qui se succédaient métiiodiquement. Lannes, engagé le premier, était soutenu par Soult et par Augereau, et déjà pointaient sur le terrain du combat les éclaireurs du 6 corps commandé par le maréchal Ney.
A neuf heures seulement, le prince de Hohenlohe se décida à croire qu'une vraie et grande bataille était engagée. Jusque-là, il pensait n'avoir affaire qu'à un corps volant. Il tenait pour inadmissible qu'une armée eût pu franchir en une nuit les gorges d'Iéua, surtout avec de l'artillerie. 11 lui fallut pourtant
(l) Mathieu Di.mas, Précis des événements mititaires, 180G, I, 9V.
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se rendre à l'évidence. Il fit ployer les tentes et rappela sa cavalerie qui fourrageait autour du camp. Ses divisions se formèrent avec la plus grande célérité; puis, les unes après les autres mais se suivant de très près, elles firent leur apparition sur les lieux abandonnés par leurs avant-gardes. Un moment, notre 5 corps, maréchal Lannes, fiiiblit. L'Empereur fait aussitôt battre la charge sur toute la ligne. Une impulsion formidable entraîne toute l'armée, le 5' corps lui-même est ramené. Non seulement les avantages un instant perdus sont reconquis, mais les premières colonnes ennemies fléchissent sous la poussée impétueuse de notre infanterie.
Cependant des ravins, des vallons, des talus, des bouquets de bois, de tous côtés, surgissent des régiments prussiens. En cet instant, l'Empereur se figure qu'il a devant lui toute l'armée royale. Jugeant prudent d'attendre ses réserves qui arrivaient par échelons, il ralentit l'attaque autant qu'il le peut. Mais vers midi, le maréchal Ney, qui n'avait encore avec lui que trois mille de ses bommes, aperçoit un intervalle vide entre le 5° et le T*" corps, et au delà un petit village occupé par les Prussiens. Jaloux d'être, lui aussi, un ouvrier de la victoire, il excède les ordres qu'il a reçus. Avec la fougue d'un sous-lieutenant, il entraîne sa petite troupe au pas de course et, eu manquant de tout compromettre, précipite les événements de la journée. Arrivé dans le bas-fond, à portée du village, il est assailli par le feu d'une artillerie prussienne habilement placée sur une éminence; alors il n'hésite pas. Que le 10' régiment de chasseurs et le 3" de hussards se détachent pour enlever ces batteries! Le général Colbert s'élance intrépidement en tête de ses cavaliers et fait irruption à coups de sabre parmi les canonniers. Déjà il s'est emparé de treize pièces de canon, lorsqu'il se voit obligé de lâcher prise, sous une charge de hussards et de cuirassiers prussiens. Il fait front à ses agresseurs et, cavalerie contre cavalerie, chaque parti est tantôt repoussé et tantôt
victorieux. Colbert multiplie ses efforts, revient, recule, rebondit encore, mais ne peut refouler l'adversaire. Voyant la situation critique de ses chasseurs et de ses hussards, Ney, toujours superbe de courage et de sang-froid, forme son infanterie en carré, se place lui-même au centre et j)rotège par son admirable énergie le ralliement des cavaliers de Colbert.
Du haut de Landgrafenberg, Napoléon avait suivi avec une vive contrariété la vaillante mais regrettable imprudence du maréchal Ney. Il fut touché pourtant de l'audace héroïque de celte petite troupe qui s'obstinait désespérément à vaincre. Modifiant sa tactique, il recommença aussitôt et vigoureusement l'action qu'il avait voulu suspendre. Il envoie Bertrand, son propre aide de camp, avec deux régiments au secours du maréchal Ney et presse ses colonnes en avant. A l'approche des renforts, la cavalerie prussienne se retire en toute hâte et Ney conserve sa position. Simultanément la lutte reprend sur tous les points.
Les héritiers des secrets de guerre du grand Frédéric allaient user de tous leurs moyens contre l'armée issue des hasards de la Révolution. Les bataillons prussiens évoluaient « dans un ordre parfait, avec la remarquable cadence du pas de l'époque... ». Fidèles à leur ancienne méthode, ils s'arrêtaient dans la zone efficace du tir, exécutaient leurs feux de salve réglementaires avec le plus grand calme et une extrême rapidité. « On leur avait toujours enseigné que ce procédé menait infailliblement à la victoire et forçait n'importe quel ennemi à abandonner le champ de bataille (1). 55 Ils durent bientôt reconnaître que c'était une illusion. Leurs masses bien alignées servaient de cible aux essaims de tirailleurs français suivis de colonnes qui pressaient leur marche avec un entrain irrésistible, au son des tambours et de la musique. Pendant près de deux heures, la brave infanterie prus-
(1) C. Von dbr Goltz, Rosbac/i et léna, p. .32-34.
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sienne décimée supporta sans broncher les feux de mousqueferie et de mitraille; mais, les pertes augmentant dans des proportions effroyables, les régiments de l'aile gauche lâchèrent pied les premiers, et toute la ligne ne tarda pas à se rompre. Pendant que le maréchal Lannes, l'épée au vent, combattait à la tête du lOOMe ligne, le prince de Hohenlohe avec sa canne et sou épée forçait ses hommes à reprendre leur place et à faire leur devoir jusqu'au bout. Lannes, Soult, malgré leurs efforts fléchirent par insiauts ; mais Napoléon, dominant l'action, envoyait sans relâche, des crêtes supérieures, les troupes fraîches et l'artillerie, au fur et à mesure qu'elles arrivaient. Cette montagne que les Prussiens tenaient pour un rempart imprenable, impossible à gravir, le Landgrafenberg, devenait maintenant un volcan aux laves meurtrières. Comme sorties des entrailles de la terre, la garde, les réserves dévalaient et couraient sus à l'ennemi, les fantassins au pas gymnastique, les cavaliers à bride abattue, les artilleurs aux claquements de leurs fouets; tous étaient électrisés par la présence de leur Empereur qui, de la cime du mont, désignait d'un geste à chacun le but de cette descente vertigineuse.
Vers deux heures toute la ligne française, dépassant le village où l'on s'était battu avec acharnement, se porta en avant avec une furieuse vigueur. Les batteries furent démontées ou enlevées. Le feu des Prussiens se ralentit, celui des Français redoubla; la cavalerie du maréchal Lannes acheva de mettre en fuite tout ce qui résistait. En vain quelques bataillons essayèrent de se reformer; ils furent bien vite culbutés. Le combat semblait être terminé, lorsque vers quatre heures apparut un nouveau corps d'armée prussien, fort de vingt-trois mille hommes, venant de Weimar sous les ordres du général Riichel. Saisi d'émotiou à la vue de ce champ de carnage oii venaient de s'engloutir la puissance et la gloire de l'Etat prussien, ce général, dans un sublime effort, s'offrit en holocauste à l'honneur des armes de sa patrie. 11 se jeta éperdument au milieu des masses triomphantes de
l'armée française et cent fois affronta la mort en vrai et grand soldat de son Roi. Au plus fort de la mêlée, il tomba frappé d'une balle à la poitrine. On le crut perdu; il n'était que très grièvement blessé. En moins d'une beure, ses vingt-trois mille bommes avaient été dispersés et les survivants étaient allés grossir « l'ouragan des fuyards prussiens » , qui se précipitaient dans toutes les directions.
Cependant, aux yeux de Napoléon, tout ne pouvait être fini. Il s'était bien aperçu que l'armée prussienne n'avait pas donné tout entière, que soixante-cinq ou soixante-dix mille bommes seulement avaient été engagés. Il s'attendait à livrer de nouveaux combats soit le même jour, soit le lendemain, et il envisageait avec calme celte éventualité. Ses effectifs étaient à peine entamés, tandis qu'une forte portion de l'armée prussienne n'existait plus qu'en pleine déroute. Quand l'autre portion se présenterait, ce serait dans un état d'infériorité numérique et morale qui ne permettait aucun doute sur l'issue de la procbaine rencontre. En vérité l'Empereur ne connaissait encore que la moitié de son triomphe.
Par un fait d'armes sans exemple dans les annales de la guerre, au même moment, à dix-buit kilomètres de dislance, alors que les deux souverains respectivement placés à la tête de leurs armées croyaient à une action unique, deux batailles distinctes avaient été livrées : l'une par le prince de Hobenlohe contre Napoléon à léna, l'autre, à Auerstœdt, par le marécbal Davout contre le roi de Prusse en personne et le duc de Brunswick. Nul n'aurait pu supposer qu'à l'beure d'une lutte décisive le duc commettrait la faule impardonnable de diviser ses forces et de n'établir entre elles aucune cohésion; sa faute était telle que, s'il était parvenu à se débarrasser de l'armée de Davout à Auerstœdt, il n'en aurait pas moins été battu le lendemain. Par son incurie il avait exposé le prince de Hobenlohe à un échec certain, puisqu'il le laissait seul contre le gros de
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l'armée française considérablement supérieure. C'est ainsi que, pour n'avoir pas réuni toutes ses forces, il avait voué à l'écrasement ses deux tronçons d'armée. Le soir du 14 octobre, Frédéric-Guillaume et Napoléon eurent des surprises bien différentes : Le roi de Prusse apprit sa défaite irrémédiable, l'Empereur des Français, sa victoire définitive.
Peu de batailles, si glorieuses fussent-elles, peuvent être comparées à celle d'xluerstaedt gagnée par Davout le 14 octobre 1806. Les exemples ne sont pas nombreux d'un succès remporté avec une disproportion de combattants aussi forte. Vingt-six mille Français infligèrent un désastre lamentable à soixante-six mille Prussiens sous les ordres de leur Roi et du duc de Brunswick, généralissime des armées. Celui-ci, apprenant la marche des Français sur l'Elbe, voulut leur barrer la roule et détacha le Roi avec soixante-dix mille hommes dont Davout supporta seul le choc à Auerstaedt. Quoique très avancé par rapport à la masse des Français, ce maréchal se reliait cependant au quaitier impérial par Bernadolte, placé à mi-chemin. Il ne pouvait refuser la lutte, dans quelques conditions qu'elle se présentât. Les ordres admirablement rédigés par l'Empereur en prévision de la bataille d'iéna lui ordonnaient de prescrire telles mesures qu'il voudrait, « pourvu qu'il prît part au combat (l). 55
La valeur des Prussiens fut moins grande à Auerstaedt qu'à léna. Si défectueuse qu'elle fût, la tactique du prince de Hohenlohe primait de beaucoup celle de son généralissime. Hohenlohe savait encore faire marcher ses régiments par groupes imposants, avoisinés par d'autres forces; cela donnait une certaine confiance au soldat. Brunswick au contraire envoyait ses brigades, paquets par paquets, se faire écraser ou refouler par l'ennemi. Quand les régiments virent qu'on les menait à la boucherie l'un après l'autre, ils furent pris d'une défiance fort
(1) Matliieu Dumas, Précis des ccénemcnts militaires, 1806, II, 149.
préjudiciable à la réussite de leurs opérations. Quelles que soient les fautes de son adversaire, il n'est pas d'éloges trop flatteurs pour la conduite de Davout qui, toute une journée, résista aux coups réitérés d'une armée triple de la sienne.
Le premier engagement fut pour ainsi dire décisif. Il eut lieu à neuf heures du malin, dès que se fut dissipé le brouillard qui régnait à Aucrstaedt comme à léna. Vingt-cinq escadrons, commandés par le général Bliichcr, se jetèrent en tous sens sur le flanc de l'infanterie française. Celle-ci, impassible, formée en carrés, attendait à bout portant les cavaliers deBliicher pour les foudroyer et les disperser. Chaque tentative nouvelle pour pénétrer les carrés fut repoussée avec le même calme, la même insouciance du danger. Pour soutenir le courage de leurs soldats, le maréchal Davout, le général de division Gudin, les généraux de brigade, d'un carré à l'autre, se glissaient entre les charges et réchauffaient le zèle des braves fantassins. Pas un bataillon ne broncha. Après avoir laissé d'innombrables victimes au pied de cette muraille de fer et de feu, les escadrons de BlUcher furent pris d'épouvante en voyant survenir la cavalerie française. Celle-ci les reconduisit à la charge à plus d'une lieue du champ de bataille. Bliichcr, dans sa retraite, eut son cheval tué. Il parvint à s'échapper, grâce à la monture de son trompette d'escorte. De l'autre côté Brunswick, encore plus malmené, échouait également dans toutes ses attaques et, blessé mortellement, il fut emporté du champ de bataille. Le Roi, demeuré seul commandant de l'armée, fit d'honorables efforts mais se vit obligé de plier à son tour.
La victoire d'Auerstaedt aurait dû être plus complète encore. Par suite des dispositions arrêtées par l'Empereur, le maréchal Beruadotte était à douze kilomètres. .Malheureusement Bernadette, caractère ombrageux, peu enclin à contribuer aux succès de ses camarades, fît la sourde oreille aux appels pressants et réitérés de Davout. Il s'en tint obstinément à un ordre antérieur