LES MÉRITES DE DAVOLT
qui lui eujoignait d'occuper un point déterminé. Il oublia ou ne voulut pas se rappeler ce principe de guerre que l'avis d'une grande bataille prochaine équivaut en tous cas à Tintimation de marcher au canon sans retard et par le chemin le plus court. Or, cet avis de bataille imminente, identique à celui qui avait été envoyé à Davout, Bernadette l'avait reçu de l'Empereur. La conduite du maréchal aurait pu lui coûter un châtiment exemplaire. Dans le premier moment de sa trop légitime colère, l'Empereur parla de le faire passer en conseil de guerre; mais, justicier moins farouche qu'on ne croit communément, il se borna à exprimer en termes très vifs son mécontentement. Il notifia sévèrement a Bernadotte qu'il n'était point accoutumé à voir sacrifier ses opérations à de vaines étiquettes de commandement (1).
On a dit maintes fois, car aucune insinuation malveillante n'a été épargnée à sa mémoire, que l'Empereur, quelque peu jaloux du beau fait d'armes de Davout, s'appliqua, ce sont les expressions d'un historien moderne, ^^ à ne faire de la bataille d'Auerstœdt qu'un épisode très secondaire de la bataille d'iéna (2). » Rien n'est moins exact que cette assertion. L'Empereur ne chercha nullement à éclipser la gloire de sou lieutenant ; il la proclama autant de fois, peut-on dire, qu'il en trouva l'occasion. Dans la seule journée du 15 octobre, au lendemain de la bataille, alors qu'on n'a encore que des notes sommaires sur l'événement de la veille, le cinquième Bulletin de la Grande Armée mentionne ce qui suit : ^ A notre droite le corps du maréchal Davout faisait des prodiges ; non seulement il contint mais mena battant pendant plus de trois lieues le gros des troupes ennemies qui devait déboucher du côté de Kœsen. Ce maréchal a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère, première qualité d'un homme de guerre... Le maré-
(1) Correspondance de Xapoléon I", XIII, 379-393.
(2) Lanfrey, Histoire de Xapoléon, III, p. 493
chai Davouta eu son chapeau emporté et un grand nombre de balles dans ses habits (1). » A Talleyrand, il relatait dans une note destinée à être envoyée dans toute l'Europe : «... Le maréchal Davout, placé aux débouches de Kœsen en avant de Naumbourg, a empêché l'ennemi de déboucher. Il s'est battu toute la journée et a mis en déroute plus de soixante mille hommes commandés par le lloi en personne. Ce corps d'armée s'est couvert de gloire (2). « Ayant eu l'occasion d'écrire à Murât, l'Empereur ajoute : « Le maréchal Davout a eu une affaire superbe; il a battu seul soixante mille Prussiens (3). 5» Le lendemain, 16 octobre, Davout recevait de\apoléon la letlresuivante : " Mon cousin, je vous fais mon compliment de tout mon cœur sur votre belle conduite. Je regrette les braves que vous avez perdus, mais ils sont morts au champ d'honneur. Témoignez ma satisfaction à tout votre corps d'armée et à vos généraux. Ils ont acquis pour jamais des droits à mon estime et à ma reconnaissance. Donnez-moi de vos nouvelles et faites reposer quelques moments votre corps d'armée à Naumbourg (4). » Moins difficile à satisfaire que les détracteurs de Napoléon, Davout répondit le même jour : « Sire, les félicitations que Votre Majesté veut bien adresser à son 3" corps et aux généraux qui le commandent les pénètrent tous de la plus profonde sensibilité. Déjà, Sire, leur dévouement à votre personne était sans bornes; ils ne sauraient y ajouter, mais ils brûlent de trouver l'occasion de vous en donner de nouveaux témoignages. Permettez, Sire, en ce qui me concerne, de vous exprimer combien je suis touché des éloges de Votre Majesté. Mon sang vous appartient; je le verserai dans toutes les circonstances et ma récompense sera de mériter voire estime et votre bienveillance (5). "
(1) Correspondance de Napoléon I', XIII, 357.
(2) Jbid., XIII, 352.
(3) Jbid.,XU\. 360.
(4) I!jid.,\m, 361.
(5) Correspondance du maréchal Da'out, I, 282