LE MEURTRE DE PAUL I
« sables, mais la mort est une cochonnerie. » C'est fort bien dit; cependant il fut un des sept cochons qui entrèrent dans la triste chambre que j'ai pu examiner tout à mon aise, avant qu'un ordre tardif l'eût fermée aux curieux. Lorsque Nicolas Zoubolf ouvrit les rideaux et dit : « Il n'y est pas, nous sommes perdus, " Beningsen, qui est extrêmement grand, l'ayant aperçu pardessus un paravent, tapi dans l'àtre d'une cheminée, s'écria : « Le voilà ! » et la scène commença. Il est, de plus, parfaitement constaté que l'effroi et peut-être le remords conduisant un des opérateurs vers la porte, Beningsen la ferma en lui disant : « Monsieur, quand on fait tant que d'entrer ici, on n'en « sort pas avant que tout soit fini. •' Ce qui est parfaitement vrai, conclut de Maistre, et c'est une preuve qu'il ne faut pas entrer (1). "
On n'a guère pu nier la participation d'Alexandre au sinistre complot, mais on s'est efforcé de marquer la limite fixée par lui aux exécuteurs du plan qu'on lui avait soumis (2). Cette limite, au dire de ses amis, devait être l'abdication, comme s'il était permis à un homme doué seulement d'une lueur de raison d'ignorer qu'après avoir signifié un tel ultimatum à un autocrate connu pour son irascibilité, les conjurés pouvaient avoir d'autre ressource que de sauver leurs vies en sacrifiant celle du monarque récalcitrant. Ce qui du reste, aux yeux de l'histoire, accuse Alexandre plus que l'analyse subtile de ses sentiments, c'est son attitude envers les assassins avérés de son père : Beningsen, qui donna le coup de grâce, devint le commandant en chef des armées russes; Pahlen et Zouboff, les promoteurs de l'attentat, furent les ministres du nouveau règne (3). Quand on sait qu'ils étaient fort attachés à l'Angleterre, on n'est pas éloigné de dire avec Napoléon, apprenant la fin ter-
(1) Joseph i)K Maistre, Mémoires, 271.
(2) Mémoires du prince Adam (Izartoryski, I, 25o et suiv.
(3) CzARTORVSKi, Mémoires, I, 259 et suiv. ; Armand Lefebvre, I, 35 à 38.
rible de Paul I" : « L'empereur de Russie a été assassiné le 23 mars; la flotte anglaise a passé le Sund le 30 : l'histoire dira le rapport qui existe entre ces deux faits (1). »
L'histoire a déjà pu affirmer qu'Alexandre se montra plein de tendresse pour la politique de Londres. Appelé en 1801 à la chancellerie russe, le prince Kotchoubey écrit dans une lettre confidentielle : « Quant à ce qui regarde les principes de l'Empereur, ils sont tout à fait d'une nature satisfaisante pour l'Angleterre. Il veut sincèrement maintenir tous les liens qui existent entre les deux pays et qu'il trouve d'une utilité réciproque. Pour ce qui est de nos relations à Paris, il ne peut rien y entrer de contraire aux intérêts de l'Angleterre (2). »
Dès son avènement, Alexandre mit toute sa conCance dans son ambassadeur à Londres, le comte Worontzoff, ce auquel, dit un éminent historien russe, il était impossible de ne pas reconnaître la vérité du reproche qu'on lui faisait d'être plus Anglais que Russe... L'Empereur se soumit complètement à son influence... Il lui refusait rarement quoi que ce fut... Il lui sacrifia même des gens qui étaient dévoués au trône de toute leur àme et qui n'étaient ni moins honnêtes, ni moins capables que le comte S. R. Worontzoff (3). « C'est sous l'ardente pression de ce diplomate que, le 17 juin 1801, Alexandre reconnaissait à l'Angleterre le droit de visite sur les bâtiments même convoyés, droit inique combattu dès 1780 par la Russie.
Comme s'il existait quelque forfait entre lui et l'Angleterre, Alexandre, anglais au début de son règne, le fut toute sa vie, même aux beaux jours de ses démonstrations affectueuses pour Napoléon. Ainsi, de Tilsit, où les deux empereurs de France et de Russie, dans une union pour ainsi dire fraternelle, juraient
(1) Desmarest, Témoignages historiques, p. 75 ; J.-B. Salgue, Mémoires pour servir à l' histoire de France. IV/, 85.
(2) Archives du prince U'orontzoJJ', XVIII, 2V6.
(3) F. DE AIartens, Recueil des traités de la Russie, XI ; Angleterre, 23 et 24.