LES MERITES DE UAVOLT
Ces paroles émanant d'un général félicité par son souverain pourraient être de pure convenance. Mais voici, du même jour 16 octobre, ce que Davout disait à sa femme : «... Pour mettre le comble à ta satisfaction, je t'envoie copie de la lettre que m'a écrite l'Empereur... Toi, ma petite Aimée, dont l'existence est employée à ajouter à la considération de ton mari, tu ressentiras, j'en suis certain, une vive joie d'apprendre que j'ai eu le bonheur de remplir les intentions de l'Empereur et d'acquérir quelques titres à son estime et à sa bienveillance (1). » Les plus proches de l'Empereur, qui ne cherchaient certes pas à lui être désagréables, se plaisaient à prôner les exploits de Davout. La reine Hortense écrivait à la maréchale : « Ma chère amie. Ion mari n'aura peut-être pas eu le temps de t'écrire; il se porte à merveille. Tu verras par le Bulletin que son corps d'armée a soutenu pendant la journée quatre-vingt mille ennemis et qu'il s'est couvert de gloire. » Talleyrand, d'autre part, mandait à la maréchale : « Je m'empresse de vous donner connaissance d'une note que je viens de recevoir du quartier général sur la victoire d'Iéna. M. le maréchal Davout en est revenu, suivant son usage, avec une belle branche de laurier que vous pourrez ajouter, Madame, à sa collection précédente (2). » La reconnaissance de l'Empereur se refroidit-elle plus tard, hésita-t-il à la témoigner publiquement? Le 23 octobre, il écrivait à Davout : ff Faites connaître à votre corj)s d'armée que l'Empereur, en le faisant entrer le premier à Berlin, lui donne une preuve de sa satisfaction pour la belle conduite qu'il a tenue à la bataille d'Iéna (3). -^ Enfin tout le monde ne sait-il pas que, pour perpétuer la mémorable victoire de Davout l'Empereur le nomma duc d'Auerstœdt ?
On se demande en vérité ce que Xapoléon aurait pu faire de
(1) Alarquise de Bloqueuille, le Maréchal Davout, II, 213.
(2) Ibid.,215.
(3) Correspondance de \apolcon I", XIII, 392.
plus en faveur du maréchal. S'il avait cru pouvoir davantage, il n'y aurait sans doute pas manqué, car il avait personnellement un trésor de gloire assez riche pour se permettre même des prodigalités envers ses collaborateurs. Trente drapeaux, deux cents pièces d'artillerie, vingt-huit mille prisonniers, c'était le bilan des trophées comptés le soir de la bataille d'Iéna. La victoire coulait trois mille hommes à l'armée de Xapoléou qui n'avait utilisé que la moitié de ses forces contre Hohenlohe. Les pertes de Davout se montaient à sept ou huit mille hommes sur vingtcinq mille. Cette proportion des victimes atteste l'héroïsme du 3' corps.
La veille de la bataille d'Auerstaedt, sur Tordre formel du général en chef, duc de Brunswick, la Reine avait dû quitter définitivement les bivouacs pour retourner à Berlin. « Pleurant comme un enfant (1), elle partait de Weimar à cinq heures du matin. Après avoir rêvé d'être, dans les nuages de fumée et dans le tumulte des combats, l'Egérie triomphante de son royal époux, la pauvre souveraine, à travers le brouillard glacé, rebroussait tristement chemin dans un cabriolet découvert, son carrosse s'étant cassé en route. Deux dames d'honneur, soixante dragons d'escorte, c'était tout ce qui lui restait des splendeurs militaires et des apparats somptueux d'hier. A l'orgueil prématuré de la victoire succédaient maintenant pour elle des transes terribles sur le sort du Roi et de l'armée. Afin de recevoir plus tôt des nouvelles, elle voyageait lentement, désireuse de ne pas augmenter la distance qui la séparait du théâtre des opérations. Supplice cruel qui exaspérait son impatience : chaque fois qu'elle s'arrêtait, elle devait presque aussitôt reprendre sa course dans la crainte de tombei" entre les mains des patrouilles françaises. Le troisième jour seulement après la bataille, le 17 octobre, elle connut toute l'étendue de son malheur.
(1) Archives de la Guerre. (Dossier du 16 octobre 1806.)
Lx'l FUITE DE LA REIXE 603
De son côté, Frédéric-Guillaume III, contraint de se retirer devant Davout, apprit, dans la soirée, la défaite d'Iéna, Il se détacha du gros de son armée en retraite et prit à travers champs afin d'éviter l'encombrement des routes obstruées par les fuyards; il allait sans but précis, dans la direction de la Prusse orientale, à la rencontre des renforts promis par la Russie. A quelles réflexions douloureuses ne fut-il pas en proie au cours de cet exode rapide, sous la poursuite de la cavalerie française? Quels regrets pénibles d'avoir engagé cette guerre, si témérairement et tout seul, sans attendre le secours des Russes !
Par une conséquence ironique des revers de la Prusse^ l'empereur Alexandre vint sur le champ de bataille d'Iéna, mais deux ans plus tard et en compagnie cordiale et joyeuse de \apoléon : le 6 octobre 1808, l'empereur des Français et l'empereur de Russie se rendirent sur le Landgrafenberg dénommé alors Xapoléonsberg. « Ils déjeunèrent sous une tente que le duc de Weimar avait fait dresser à l'endroit même où l'Empereur avait bivouaqué la veille de la bataille d'Iéna. Leurs Majestés montèrent ensuite à cheval et parcoururent sucessivement toutes les positions que les deux armées avaient occupées la veille et le jour de la bataille d'Iéna (1). j» Après avoir revécu sur les lieux mêmes la célèbre journée d'Iéna, Napoléon eut une apothéose digne des prodiges qu'il avait accomplis en 1806. II rentra à cinq heures du soir à Erfuit, où il présidait l'aréopage des souverains venus de tous les points de l'Europe pour faire leur cour à l'empereur des Français, à ce soldat parvenu qui avait forcé à coups de génie l'indifférence et la réprobation dans lesquelles ces mêmes monarques entendaient jadis le reléguer. En disant qu'au théâtre d'Erfurt il était environné d'un parterre de rois, on a peint par une expression concise et imagée la situa-
(1) Dk Bausset, Mémoires, I, 328
lion exceptionnelle de FEmpeieur. Moins connue esl la phrase d'un officier subalterne français qui, eu quelques mots lapidaires, a décrit Tempressement des têtes couronnées à venir s'incliner devant Napoléon : au passage d'un cortège princier, le tambour de garde battant bruyamment aux champs, le lieutenant chef de poste lui cria : « Pas si fort! Ce n'est qu'un roi (1). »
Le soir de la bataille d'Auerstœdt, malgré les fatigues de celte rude journée, les lestes héroïques de la cavalerie de Davout pourchassèrent les débris de l'armée royale. D'autre part, aussitôt après la dispersion du corps de Riichel, Xaj)oléon sans désemparer lança la cavalerie de Murât sur ceux des balailloiis de Hohenlohe qui avaient réussi à s'échapper. Ces bataillons allaient forcément se rencontrei' avec les troupes royales qui refluaient sur Berlin, car tous, les vaincus d'Auerstœdt et les vaincus d'iéna, obéissant au même instinct, se portaient vers les centres d'approvisionnement. Et leur rencontre fut un choc qui devint le signal d'une effroyable bousculade. Se heurtant, se mêlant, s'injuriant et se battant, les deux masses en déroule se pressaient en vain pour gagner du terrain et, du fond des remous produits par le refoulement des deux courants, s'élevaient des clameurs de détresse, des cris de fureur sauvage, à travers lesquels les appels des blessés étaient impuissants à se faire entendre. Après une poussée formidable renversant hommes et équipages, les fugitifs jmrent reprendre leur course en débandade. La nuit augmentait encore la panique et, dès qu'on signalait l'approche des Français, c'était un atTolement épouvantable. Tous se sauvaient les uns par-dessus les autres; les voituies et les chevaux écrasaient ceux qui obstruaient la chaussée. D'aucuns allaient misérablement périr en s'embourbant dans les prairies marécageuses qui bordaient la route.
(1) Journal du scna'eiv Gross, conseiller municipal de Leipzig, p. 20.
LA DKBACLE 605
D'AuersteecU à Erfurt, tous les chemins étaient jonchés de bagages jetés par les soldats; sacs, fusils, sabres, roulaient à terre. Les plus hardis dételaient les chevaux des trains rcgimentah-es et détalaient au galop. La discipHne n'existait plus, personne ne songeait à faire \a moindre tenfalive j)our la rétablir. D'ailleurs les officiers et les généraux étaient, comme tous, angoissés par la peur et redoublaient de vitesse pour éviter l'ennemi. Ces scènes lamentables durèrent de longues heures; enfin le terrain se déblaya })etit à j)etit, puis la retraite, toute désordonnée qu'elle demeurât, put s'effectuer plus aisément. Tous les détails de cette description navrante sont consignés dans les récits des écrivains allemands. On en trouve la confirmation dans les documents officiels français. « Jamais on ne vit déroute semblable, dit Murât dans son rapport du soir de la bataille, jamais terreur ne fut si générale et si grande; les officiers déclarent ouvertement qu'ils ne veulent plus servir, tous désertent leur drapeau et retournent chez eux. Rien ne résiste à notre cavalerie; tout a plié, tout a fui honteusement. » Brisé par la fatigue, Murât, dont la main est paralysée par le sommeil, n'arrive pas à mettre la date au bas de son rapport. Il écrit : « \V eimar le 14 Octobre iW& W%& 1806. » Aussi s'empresset-il d'ajouter : « Votre Majesté daignera excuser mon griffonnage, mais je suis seul et je tombe de lassitude (1). « Ainsi parlait le héros qui, dès l'aube, combattit toute la journée à léna, poursuivit l'ennemi jusque dans Weimar, à six lieues du champ de bataille, après avoir fait la veille plus de soixante kilomètres avec ses escadrons.
La nuit, où dans les scènes infernales de la déroute s'abîmèrent la grandeur et presque l'honneur de l'armée j)russienne, n'était que le prélude d'une série ])resque ininterrompue de désastres tels qu'on n'en vit jamais dans un si court espace de
(l) Arc/lires de la Guerre. (Dossier du IV octobre 1806.)
temps. Les redditions de forteresses et de places fortes, sans même le moindre essai de résistance; les capitulations de troupes considérables en rase campagne, devant un ennemi inférieur en nombre parfois jusqu'à la dérision, achevèrent de mellre à ncani les rêves de celte armée qui, il y a trois semaines à peine, menaçait d'abattre d'un seul coup d'épaule les cohortes impériales invaincues jusque-là. Chaque jour marque un nouveau malheur j)Our la Prusse. Le 25 octobre, la place de Spandau est livrée au maréchal Lannes qui dit, en envoyant son rapport : « M'élant rendu de ma personne dans la forteresse, je n'eus pas de peine à persuader le commandant de déposer les armes... finalement il a fait tout ce que j'ai voulu (1). « Le 26, Erfurt ouvre ses portes sans avoir tenté de se défendre : le commandant du Pétersberg avait interdit à ses hommes de tirer, leur disant que cela pourrait provoquer une riposte de l'ennemi. « Nous avons ici, ajoutait-il, cinq mille kilogrammes de poudre et, si par malheur une balle tombe dedans, nous sommes tous perdus (2|. « Le 28, le corps du général prince de Hohenlohe est rencontré à Prentzlow parla cavalerie de Murât. Sans accepter le combat, il se rend avec seize mille hommes d'infanterie, six régiments de cavalerie, quarante-cinq drapeaux et soixante-quatre pièces d'artillerie. « Le prince de Hohcnlohc, écrit le neveu du général Bliichcr à son oncle, n'est pas digne d'être porté par la terre. La capitulation de Prentzlow est un coup abominable. Le prince a capitulé à deux heures, et ce n'est qu'à quatre heures que l'infanterie française est arrivée! Les officiers nous plaignent d'avoir de si mauvais chefs. Le grand-duc de Berg nous a traités avec beaucoup de bonté, mais il m'a semblé qu'il traitait le prince de Hohcnlohe avecle mépris mérité par la lâcheté (3). ;>
(1) Arc/lires de la Guerre. (Dossier du 16 octobre 1806.)
(2) Xeue Feuerbrcinde, Helfc I\", 5
(3) Archives nationales, IV, 1692.