‹ Napoléon et la paixChapitre 133 sur 148 · LES DESASTRES DE LA PRISSE · texte numérisé non relu

LES DESASTRES DE LA PRISSE

denz, Neisse, tiennent davantage, sans aller cependant au bout de leurs moyens (1).

A chaque page des Mémoires de ce temps écrits par les Prussiens, reviennent à l'adresse des vaincus de 1806 les plus flétrissantes injures : « incapables, scélérats, lâches, traîtres, vendus. » Les historiens allemands parlent avec la même violence. «Partout, dans l'armée prussienne d'alors, écrit Johann Scherr, on ne voyait qu'encroûtement, pourriture, fange et vermoulure (2). » « La lâcheté des officiers, dit un autre, et principalement des commandants de forteresses, est sans exemple dans l'histoire d'aucun peuple. Ce furent les trahisons les plus honteuses que l'histoire ait enregistrées (3). " Henri von Treitschke, le grand historien de la Prusse, a dit textuellement : « Les soldats hébétés voyaient sans aucun intérêt la chute de la vieille Prusse. Us abandonnèrent en masse leurs drapeaux; des prisonniers, qu'un parti de cavaliers hardis avaient délivrés, refusèrent même de reprendre leurs armes... Beaucoup de commandants avaient été, dans leurjeunesse, de braves officiers, mais le sentiment du devoir n'avait pas chez eux ses racines dans l'amour de la patrie. Us étaient comme gelés dans le raide orgueil de leur caste... Les débris misérables de cette armée invincible jetaient la terreur partout, et il semblait aux chefs que tout était perdu, que la résistance était inutile... ils capitulaient honteusement (4). " S'il faut à ces anathèmes la sanction royale, on la trouvera sous la plume de la reine Louise, écrivant à son frère le 15 mai 1807 : « Tant que nous souffrions des suites d'une bataille malheureuse, j'étais résignée; on a déjà vu des choses pareilles et avec le temps, on peut espérer réparer bien des maux ; mais, quand l'infamie des hommes entra en

(1) Vertraitte Briefe, III, 327.

(2) Johann Scherr, cité par G. Vo.v derGoltz, Rosbach et léna, p. 76.

(3) EvGKL, Koni;/in Luise, p. 126-128.

(4) H. Vo.v TiiEiTSCHivE, Deutsche Gcschlchte, I, 2'i'8-250.

scène, je fus, je l'avoue, désespérée; car, dès ce moment, tous les calculs fuient vains; les forteresses qui devaient nous protéger et mettre une limite à nos malheurs furent livrées à l'ennemi par lâcheté et trahison (1). » Non moins édifiant est le décret du roi de Prusse daté d'Ortelsburg, le F' mai 1807, décret par lequel « sont cassés de leur grade les commandants des places d'Erfurt, de Slettin, de Spandau, de Magdebourg, ainsi que les généraux renfermés dans cette ville; tous les officiers du corps du prince de Hoheulohe, ainsi que tous les officiers qui ont quitté l'armée sans congé et qui, sans appartenir à des corps qui capitulaient, se sont rendus à l'ennemi ou se sont fait donner des passeports pour rentrer dans leurs foyers. En ce qui cfincerne le commandant de luislrin, il est condamné à être fusillé (2) 55 .

Quant aux Berlinois, depuis le départ triomphal des armées, du Roi, de la Reine et de leur suite pour le théâtre de la guerre, ils avaient continué de vivre dans une sécurité parfaite que leur donnait la conviction de leur invincibilité ; la victoire n'était pour eux qu'une question d'heures en plus ou en moins à attendre.

Le IG octobre 1806, ils étaient en fête, cai- ils venaient d'apprendre que l'armée française avait été écrasée à léna par l'armée royale (3); pour préciser l'événement, on disait que le prince de Hoheulohe avait anéanti le corps du maréchal Bernadotte, qui lui-même était prisonnier (4). Cette nouvelle, partie on ne sait d'où, s'était propagée on ne sait comment dans toute l'Allemagne. C'est ainsi que le chevalier de Genlz, ayant quitté le camp prussien oii il avait rempli une mission pour le compte de l'Autriche, put constater l'allégresse générale, à Leipzig et à Torgau (5). Les Berlinois parlaient déjà d'ouvrir une souscrip-

(1) HoR\, Dos liucli von Ko/i/(//n Luise, p. 15G.

(2) Gazette de Danzig du 15 décembre 1806; l'ertraute Bricfe, I, 325.

(3) Archives de la Guerre. (Dossier du 17 octobre 1806.)

(4) Ranke, Hardenberys eigen/itindif/e Memoiren, III, 205.

(5) Comte de Garden, Histoire des traités de paix., X, 70. (.Manuscrit du chevalier de Geutz.)

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tion à l'effet d'offrir au général en chef un présent d'un million de thalers (environ quatre millions de francs) (1). Le soir du 10 octobre, les rues de la capitale furent pauoisées et illuminées. Ces transports d'enthousiasme ne devaient pas être de longue durée. Le médecin de la reine, Huffeland, fut désillusionné le premier. Il avait invité Fichte et quelques amis à vider avec lui des coupes de Champagne en l'honneur des armées prussiennes. La réunion s'étant prolongée fort tard, il allait s'endormir lorsque soudain, vers six heures du matin, il se sentit secouer par le bras et entendit une voix dans l'obscurité : « Docteur, il faut vous rendre tout de suile au Château; la Reine vient d'arriver-, elle vous attend; ne perdez pas une minute. 55 Très agité, très inquiet, Huffeland courut au palais. Introduit dans les appartements, quelle ne dut pas être sa stupeur en apercevant la Reine qui, les yeux baignés de larmes, les cheveux en désordre, sous le coup du plus violent désespoir, lui dit : « Tout est perdu! jj Puis avec des sanglots : « Je pleure la destruction de l'armée prussienne. Elle n'a pas répondu à l'attenle du Roi... Tout est perdu ; il n'y a plus d'Etat prussien, ni d'armée prussienne, ni de gloire nationale! Je dois m'éloigner avec mes enfants. Vous m'accompagnerez (2). n A dix heures du matin, sans avoir vu ni reçu d'autre personne, la malheureuse souveraine montait en voiture, et commençait à travers la Prusse cette fuite qui ne devait s'arrêter qu'au village de Alemel, où la monarchie prussienne trouvait enfin asile dans la maison du négociant Consenlius (3). Le bruit se répandit vite à Berlin que la Reine avait traversé la capitale, et les rumeurs les plus sinistres commencèrent à circuler. Vers midi on vit arriver à bride abattue, envoyé en courrier par le Roi, le lieutenant von Dorville, descendant d'une

(1) Xeue Feuerbrànde, Hcfi XIII, 45.

(2) Ans lier Autobio(jrap/iie Von HuJ'eland Deutsc/ie Klinik, Ja/irç/any, 1863 ; Band, XV, 202, etc.

(:i) Iv. Halli\g, Mcmel's VaterlamUsclie Wei/iestaden.

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famille française cmigrée après la révocation de l'Edit de Nantes. L'officier s'arrêta chez le gouverneur (1). Peu de temps après on placarda une affiche du général de Schulenbourg, gouverneur de la ville, conçue en ces termes : « Le Roi a perdu une bataille; maintenant le calme est le premier devoir des citoyens. Je le réclame (2). » Cette courte proclamation laissait deviner la gravité de la situation. Néanmoins l'esprit caustique des Berlinois n'accepta pas sans ricanements la singulière phrase qui recommandait le calme comme la première vertu du citoyen. On s'abordait dans les rues en répétant les mots : ^<-RuJie ist die ersi Bûrgerpjlicht. « On raconte que, le soir même, un factionnaire de la garde nationale, trouvé endormi par l'officier de ronde, répondit à celui-ci : " Le calme n'est-il pas le premier devoir du citoyen (3)? » La phrase est restée légendaire; encore aujourd'hui, quand la police s'avance vers un attroupement, on murnmre d'un ton goguenard : « Ruhe ist die erst Bûrgerpjliiht. « Les habitants consternés se répandaient dans la ville, formaient des rassemblements sur la place du Château et demandaient à grands cris de plus amples informations. Seuls les gens de service étaient restés au Palais où l'on ne savait rien de plus que dans la rue, Pour calmer l'effervescence publique, un domestique de la maison royale s'avisa de faire montre d'éloquence et dit d'une voix de stentor : « Rassurez-vous, mes chers concitoyens, aussitôt la bataille perdue, le Roi a donné l'ordre d'empêcher les Français de passer l'Elbe (4). •>^ Accueilli d'abord par des applaudissements, le pauvre laquais s'esquiva devant les lazzis et les huées de la foule. Les conjectures les plus alarmantes suivaient leur train, quoique de temps en temps on fût rassuré par des gens, soi-disant bien informés, qui affirmaient

(1) Ranke, Haidciibcrçjs eigoi/utiidif/e Memoireu, t. III, 20G.

(2) Au;^. Brass, Chroiiik von Hei/in, etc., 340.

(3) Vertraute Briefe, t. I, p. 293.

(4) Ibid.,i. I, p. 212.

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