LA PANIQUE A BERLIN
que tout était sauvé, que les Russes volaient au secours de la Prusse, On prétendait même qu'ils venaient de débarquer à Stettiu (1). Les Berlinois, enfiévrés par ces affirmations contradictoires, attendaient les journaux avec impatience. On s'arracha, dès qu'elle parut, la loasisc/ie Zet'lwig, mais elle ne contenait que la note suivante : « Selon les nouvelles arrivées de l'armée le Roi a perdu, le 14 de ce mois, une bataille près d'Auerstaedt. Les circonstances particulières ne sont pas encore connues, mais on sait que le Roi et Leurs Altesses Royales sont vivants et ne sont pas blessés (2). » Il ne restait plus de doute sur l'horrible vérité. Alors, à la confiance illimitée succédèrent la peur et l'angoisse. Rarement panique semblable s'empara de toute une population. « Berlin, dit un auteur allemand, ressemblait à une ruche dont les abeilles vont prendre leur vol (3). » Tous voulaient fuir, à commencer par les plus fougueux partisans de la guerre. Les nobles, les riches, les hauts fonctionnaires et les financiers hâtaient leurs préparatifs de départ, dirigeant tout ce qu'ils possédaient vers Stettin , Kiistrin ou la Silésie. De la campagne, par contre, se mirent à affluer dans Berlin les paysans avec leurs ménages. Du jour au lendemain la ville, hier encore remplie d'une foule joyeuse chantant la victoire, voyait ses rues encombrées de voitures de déménagement, et les piétons pouvaient à peine se frayer un chemin à travers les amoncellements de matelas, de meubles, de batteries de cuisine, déposés pêle-mêle par les paysans des environs.
Le peuple s'en prit à tout ce qu'il pouvait accuser; des bruits atroces flétrirent les premiers serviteurs de l'Etat. L'armée fut l'objet des imprécations les plus violentes; les généraux passaient pour des traîtres; les officiers, pour des lâches (4). Dans les
(1) Vertraute Brie/e, I, p. 212.
(2) Vossische ZeHunç/ du 18 octobre 1806.
(3) Vertraute Briefe, I, p. 212.
(4) Mémoires d'un homme d'Etal, IX, p. 109.
fi IV NAPOLEOX ET LA PAIX
groupes, 011 faisait les révélations les plus bizarres sur l'organisation militaire. « Dès le 2 octobre, par rincurie de l'intendance, l'armée prussienne avait manqué de pain, de fourrages, de vivres de toule sorte (1). « — " llien n'était prêt et, comme preuve, ne se rappelait-on pas que, dès l'ouvertme des hostilités, on avait, sur l'ordre du Roi, réclamé des fonds par voie de souscription publique, à l'effet de munir les troupes de vêtements d'hiver (2)? " — « Aussitôt la bataille commencée, les munitions avaient été épuisées-, de plus, la poudre était si mauvaise que les boulets manquaient de force (3). " La veille de la bataille d'Iéna, le général en chef, le duc de Brunswick, ne sachant quelles dispositions prendre, demandait partout une carte et s'était écrié avec désespoir : « Mon Dieu! n'y a-t-il donc pas un olticier qui connaisse le terrain (4)? » Un voyageur arrivant ée Magdebourg affirmait avoir vu le général Kockerilz assis devant une table bien seivie qui lui faisait oublier le désastre de la veille (5). Quand le général de Hohenlohe appelait à sou aide, le général Rlichel tournait à droite au lieu d'aller à gauche (6). Le secrétaire d'Etat, Lombard, venait d'être arrêté à Stettin, roué de coups, traîné dans la boue par la populace (7). Et des officiers que ne disait-on pas? C'est en voitures de poste qu'ils se sauvaient en abandonnant leurs troupes... Les Français avaient été scandalisés de trouver des boîtes à poudre de riz dans les poches de ces beaux messieurs... Le matin d'Auerstœdt, on avait eu toutes les peines du monde à les réveiller; leur nuit s'était passée en des orgies avec des filles d'auberge (8). ...Bref on entendit les clameurs des gens qui s'effoi-
(1) Massk.xbach, DenhwurcJhjkciten, II, p. 52.
(2) l/ossische Zeitiimj du 2 octobre 1800.
(3) Journal politique, ISOfi, cité par Colniar \ o.v der TiOi.tz, 415.
(4) A'eue Feiierbriinde, Hejï V, p. 40.
(5) Arnih, Vertraute Geschichle, IV, p. 262.
(6) Neue Feuerbratidc , Heft I, p. 6.
(7) Mémoires d'un homme d'Ktat, IX, p. 244: Vertraute Briefe, I, p. 44.
(8) Vertraute Briefe, II, 95 et passiîn.
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cent de trouver des causes immédiates aux mallieurs qu'hier encore ils croyaient impossibles, des gens qui pensent avoiisauvé l'honneui" national en déclarant tout le monde infâme.
Ainsi qu'il convient aux hommes affolés par la défaite, le délire de l'espionnage s'empara du public. Tout ce qui paraissait suspect était arrêté et, pour être suspect, il suffisait d'un accent étranger, parfois d'un paletot d'une coupe un j)eu extraordinaire. Dès qu'une capture de ce genre était faite, il se formait à Tinstant un cortège qui poursuivait le malheureux en menaçant de le massacrer (1).
liCS épaves de la bataille arrivèrent bientôt dans la capitale. Leur présence excita encore les esprits. Los soldats criaient de toute la force de leurs poumons qu'ils avaient été trahis par leurs chefs ; que ceux-ci s'étaient conduits avec la dernière lâcheté, se tenant constamment en arrière du danger. Un sousofQcier affirmait qu'à léna, un général, passant au galop, s'écria : «Je vous en conjure, mes enfants, pour l'amour de Dieu, sauvez-vous aussi vite que vous pourrez; tout est perdu (2). » Les officiers, quand ils se montrèrent, furent vilipendés, accablés d'outrages et de sarcasmes. « C'était un spectacle déchirant, dit un écrivain allemand, que de voir après la bataille et durant les semaines suivantes ces malheureux officiers errants, livrés aux plus basses injures et à l'animadversion du pubHc (3). » Les Berlinois dépensaient toute leur énergie en ces inutiles récriminations. De couiir sus à l'envahisseur, ou seulement de défendre leurs foyers, il n'était point question. Ils continuaient du reste à être encouragés dans leur inertie par les autorités.
Le prince de Hatzfeld fut nommé gouverneur le 21 octobre en remplacement du général de Schulenbourg. Le même jour, en annonçant aux Berlinois que la garde nationale devra occuper
(1) Mémoires d'un homme d'Etat, IX, 308.
(2) lertraute Briefe, I, -335.
(3) Mémo) les d'un homme d'Etal, IX, 311.
les postes évacués par la garnison, il recommande encore le calme et la tranquillité. Aussitôt après, craignant que ses exhortations pacifiques n'aient pas été suffisamment comprises, il publiait la déclaration suivante : « Le bruit court que la proclamation faite pour le maintien de l'ordre intérieur a été interprétée faussement et que les hommes destinés à remplacer les militaires dans leurs postes devront opposer une résistance, si les troupes impériales royales françaises entraient dans la ville. Pour éviter les malheurs d'une résistance aux troupes impériales royales, chacun est invité, sous peine d'emprisonnement et de mort, pendant l'entrée éventuelle de ces troupes, à n'opposer aucune résistance. Personne ne pourra être porteur d'armes sans l'autorisation des magistrats (1). "
Et, tandis que Berlin se prenait ainsi de vertige dans l'attente anxieuse des Fiançais, ceux-ci poursuivaient leur route triomphale. Le lendemain de la bataille d'Iéna, Napoléon était allé coucher à Weimar. Il logea dans le palais même oii la reine de Prusse avait habité quelques jours auparavant (2). C'est de Weimar que Napoléon , par une habile générosité, renvoya à l'Electeur de Saxe les troupes prisonnières. Il gagna ainsi à sa cause un allié fidèle et modèle, car seul parmi les princes allemands PElecteur, devenu roi, conserva sa foi à Napoléon, même après les revers. Le 18 octobre, continuant à petites journées sa marche sur Berlin, l'Empereur avait traversé le champ de bataille de Rosbach. Il donna l'oidre de transporter à Paris la colonne commémorative de la défaite des Français. C'était une simple colonne de pierre. Lue compagnie de sapeurs du général Suchet (3) se mit en devoir de la démolir et de la chai-ger sur trois chariots. Par un singulier hasard, elle fut égarée en chemin. On s'apprêtait, pour apaiser la colère de l'Empereur, à en cons-
(1) Vossische Zeittnif/ du 21 octobre 1806.
(2) Correspondance de Napoléon l", XIII, 368.
(3) Mémoires du duc de Rovicjo, II, 301.