REFUS D'ARMISTICE
aclcs, pour n'envisager que le bien de sa patrie, Lucchosini ne pouvait sérieusement fonder d'espérance immédiate sur les Russes qui venaient, il est vrai, mais bien lentement, au secours de la Prusse. Ne prévoyait-il donc pas que la puissance prussienne n'avait plus rien à attendre des débris d'une armée dispersée, démoralisée, éperdue de terreur? Ne prévoyait-il pas que chaque jour allait aggraver la situation, que l'armée prussienne rétrograderait de désastre en désastre, tandis que l'armée française s'avancerait de victoire en victoire. Au moment des conférences de Wittenberg, Hohenlohe n'avait pas encore capitulé. Spandau, Steltin, Kiistrin, Magdebourg, Hammeln, Glogau, Sclmeidnitz, Breslau, Plassenbourg, Graudenz, Neisse et d'autres n'avaient pas ouvert leurs portes aux Français triomphants.
S'il avait signé de sa propre autorité, Lucchesini aurait détourné de son pays cette avalanciie de malheurs qui le mirent h la merci du vainqueur. Bientôt Napoléon sera entraîné à Ijrofiter de ses avantages, non seulement par politique mais aussi par le ressentiment qu'il éprouvera quand des preuves indéniables lui auront fait reconnaître, dans quelques jours, la façon grossière dont la Prusse s'est jouée de la France durant de longues années. Pendant que le diplomate prussien retournait vers son Roi, Napoléon marchait à petites journées sur Berlin où il avait résolu de faire une entrée triomphale.
Ou a vu qu'en récompense de la victoire d'Auerstœdt, le 8' corps devait le j)remier franchir les portes de la capitale |)russienne. Informant Davout de cette faveur, Napoléon, avec «. la minutie dans les détails qui caractérise tous ses ordres, lui écrivait : « Que tous vos officiers soient dans la meilleure tenue, autant que les circonstances peuvent le permettre; que les bagages et surtout cette queue si vilaine à voir h la suite des divisions s'arrêtent à deux lieues de Berlin et rejoignent le
cam|) sans passer j)ar la capitale (1). « Pendant que Davout donnait ses soins à l'astiquage dos fourniments, Napoléon, arrive à Potsdam, se logeait au palais du Grand Frcdéiic où sa présence allait attester que la défaite des troupes royales françaises à Ilosbach était vengée et qu'il n'est point d'années invincibles, quels qu'eussent été leurs succès antérieurs.
Toujouis un peu superstitieux, rEni|)ereui' remarqua qu'il arrivait à Potsdam et descendait dans le même appartement, le même jour et |)resque à la même heure que l'empereur de Russie, venu l'année précédente j)Our stimuler l'ardeur belliqueuse de la Prusse. Napoléon visita le tombeau de Frédéric II et manifesta son étonnement de voir les « restes du grand homme enfermés dans un cercueil de bois recouvert de cuivre placé dans un caveau sans ornements, sans trophées, sans aucune distinction qui rappellent les grandes actions qu'il a faites (2) » . Dans le désarroi de la catastrophe d'Iéna, l'épée, le ceinturon et le cordon de l'Aigle noir du Grand Frédéric avaient été oubliés dans une salle du château. Napoléon ne résista pas à la tentation d'envoyer à Paris, pour y figurer aux Invalides, ces précieuses reliques qui devenaient ainsi les gages matériels des hauts faits de la Grande Armée. En rentrant de son pèlerinage au tombeau du Grand Frédéric, Napoléon trouva MM. le prince de Hatzfeld, Busching, président de la police, le président de Kircheisen, Grote, conseiller des finances, et plusieurs délégués de la municipalité de Berlin qui lui apportaient la soumission de la ville (3).
La faveur, pourtant méritée par le 3' corps, d'entrer à Berlin en avant-garde, le 25 octobre, suscita bien des jalousies. C'est ainsi que, dans la nuit du 23 au 24 octobre, l'adjudanl-commandant Romeuf, envoyé dans la capitale par Davout pour y
(1) Correspondcmce de Napoléon /", XIII, 392.
(2) Ibid., XIII, 420, (:3) Ibid.. XIII, 424.
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assurer la subsistance, ne fut pas ])eu surpris d'y rencontrer des hussards du 9' régiment qui, depuis le matin, se promenaient à travers les rues. Le 9* de hussards faisait partie du 5' corps commandé par Lannes. Davout se plaignit vivement à ce maréchal (1). Le général Hulin, nommé commandant de la place, prit possession de son poste le 24 octobre, et fit évacuer l'arsenal, les magasins à poudre, les bâtiments |)ublics et autres qui devront être occuj)és le lendemain par l'ai-mée française (2) .
Le 25 à midi, Davout à la tète du 3" corps d'armée, entra dans Berlin; son avant-garde comprenait un détachement de chasseurs à cheval, d'infanterie de ligne, d'artillerie montée, précédée de cent gendarmes à cheval qui s'enGlèrcnt au galop Unter den Linden^ dans la direction de l'hôtel de ville. Ensuite venait une musique jouant le ballet des Euinénides de Vlphigéiiie de Gluck (3). Au premier moment, une hésitation mêlée de ])eur se manifesta chez les habitants. Elle fut promptement dissipée, grâce à l'apparition de nos chasseurs à cheval qui furent |)ris par beaucoup de gens pour des Russes, à cause de leurs uniformes verts (4) ; on sait que les Russes, selon les bruits des jours derniers, devaient arriver d'un moment à l'autre. Alors les badauds s'approchèrent tant qu'ils purent et Davout, précédant son état-major, devint l'objet d'une curiosité jdutôt sympathique. Les magistrats de la cité offrirent au maréchal les clefs de la ville qu'il refusa « très poliment 3) , alléguant qu'elles ne devaient être remises qu'à l'Empereur. Répondant aux salutations des délégués, Davout se contenta de leur dire : « Sans vous demander de renier votre fidélité à votre ancien maître, je réclame de vous obéissance et respect aux
(1) Archives de la Guerre. (Dossier du SV octobre 1.S06, leUre de Davout, datée des i faubourgs de Berlin « .
(2) Die l<'ranzosen in Berlin^ in den Jalircn 1800-1807 et 1808, p. 12.
(3) A. Stkeckfuss, Berlin in neunzenhten Jalirhundert, I, 56.
(4) A. BitASS, Chronik von Berlin, p. 433.
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ordres du gouverneur (1). » Le 3' corps, ayant traversé la ville, alla, le soir, camper en dehors de la porte de Halle où les Berlinois et les Berlinoises se j)ortèrent en foule comme à un spectacle, pour voir de près les soldats français dans leur bivouac. Les Berlinois jugèrent l'accueil des Fj-aneais un j)eu trop cordial, quand ils les virent embrasser leurs femmes et leurs fdles, à titre de bienvenue (2).
Le lendemain, lundi 27 octobre, la journée qui allait ameneile César moderne dans leurs murs commença mal pour les habitants de la capitale prussienne; à la première heure, des malveillants, dans le but |)roljable d'empêcher leurs concitoyens de sortir de chez eux, répandiient le bruit d'un pillage général qui aurait lieu, comme don de joyeuse entrée sans doute, aussitôt a])rès l'arrivée de Napoléon (3).
Le temps était superbe; dès le matin, le son des cloches et les coups de canon avaient annoncé l'approche de l'Empereur. A une heure après midi, les ministres royaux présents, les hauts fonctionnaires, le corps des francs-tireurs en uniforme et une députation de la bourgeoisie se léunirent à la porte de Brandebourg. Dix régiments des divisions Nansouty et d'Hautpoul formaient la haie et contenaient la foule. A trois heures précises, un roulement de tambours se fit entendre; de tous côtés l'etrnlirent les cris de commandement couverts par le grondement du canon et le vacarme des cloches sonnant à toute volée. Des milliers de regards étaient fixés sur la porte de Brandebourg, d'où l'on vit soudain s'élancer au galop de charge l'escadron des mamelucks « habillés en Turcs 55 remarquaient les Allemands ébahis. A cent pas, venait le maréchal Lefebvre, à la tête des grenadiers de la garde impériale, « hommes magnifiques, 5> bien plus beaux, observe un spectateur, que les grin-
(1) Vertraute Briefe, I, 276.
(2) IbkL, I, 274; Die F/ranosen in licrlin, 12-1 V.
(3) Archives de la Guerre, (llapport de la place, 27 octobre 1806.)
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galets arrivés hier. « Puis, sur un grand cheval blanc, à la housse de pourpre frangée d'or, tout seul, dit un témoin, un petit homme, au visage jaune, de mince apparence, la main gauche entre deux boutons de son frac vert foncé : c'était l'Empereur.
Derrière lui, à une longueur de cheval, suivait son fidèle Roustan, dans tout l'éclat de son costume oriental : turban blanc, artistement enroulé, veste bleue au plastron rutilant de broderies d'or (1). L'état-major impérial était composé des maréchaux Berthier, Davout et Augereau, de Duroc, grand maréchal du palais, de Caulaincourt, le grand écuyer, et de nombreux aides de camp, dont le groupe était fermé par les chasseurs à cheva! de la garde. Sous la porte, Xapoléon s'arrêta et le général Hulin, gouverneur de Berlin, lui présenta la municipaUté conduite par le prince de Hatzfeld, qui lui fît la remise officielle des clefs de la ville. Après cette courte halte le cortège se remit en marche. Sur tout le parcours les fenêtres débordaient de curieux, se hissant les uns sur les autres pour mieux voir l'illustre héros et ses compagnons d'armes (2).
Arrivé à l'hôtel de ville, l'Empereur fut reçu par son grand maréchal du palais, qui s'était détaché de l'escorte |)Our devancer le souverain (3). Le conseil municipal fut alors introduit. Napoléon se montra de prime abord assez menaçant; ses premières paroles prononcées d'un ton courroucé rappelèrent les démonstrations hostiles à la France dont Berlin avait été le théâtre. « J'entends, dit-il, qu'on ne casse les vitres de personne. Alon frère le roi de Prusse a cessé d'être roi le jour oii il n'a pas fait pendre le prince Louis-Ferdinand, lorsque celui-ci a été assez osé pour aller casser les fenêtres des ministres (4). « Cette
(1) Aquarelle du temps, collection de M. le prince d'Esslixg. Hesckikl, Beili- 7iisclies Historienbuch ; Die Franzosen in Berlin, Correspondance de Xapoléon J", l. XIII (passiin).
(2) Mémoires du général Ifon^art, 140; Cahiers du capilaine Coi(jnct, 188.
(3) Hesckiel, Berlinisches Historienbuch, p. 38V.
(4) Correspondance de Xapoléon I", XIII, 430.
sortie véhémente causa une stupeur générale dans l'auditoire. Quand l'Empereur entreprit le procès de la Reine, ce fut bien autre chose.
Au début de la campagne, Napoléon n'ignorait pas que cette princesse avait été une adepte enthousiaste de la guerre et l'inspiratrice de pamphlets contre la France, propagés depuis un an par toute l'Allemagne. Alais par la suite ses renseignements s'étaient complétés. 11 savait maintenant que la reine Louise ne l'appelait jamais que Xoppel (1) et prononçait la première syllabe de manière à ce qu'on entendît t; Moppel » — mot qui, en allemand trivial, signifle roquet, lourdaud, imbécile. Par un travers |)]us ridicule encore, elle ])renait de l'amusement à exciter le babillage continuel « d'un charmant petit perroquet > dressé à répéter du matin au soir de basses invectives à l'adresse des Français (2). Enfin les lettres de la Reine étaient pleines d'injures contre l'Empereur. Pour en donner la certitude il suffit de constater que les historiens prussiens jugent assez souvent nécessaire de remplacer par des points des épithètes trop grossières (3).
Ces petites méchancetés, pkjs puériles que spirituelles, étaient venues à la connaissance de Xapoléon; elles accompagnaient des confidences plus graves sur le rôle presque décisif qu'avait eu la Reine relativement à la déclaration de guerre et à la politique antifrançaise. Ces révélations émanaient de courtisans tels que tout vainqueur en recrute à chaque pas dans les pays envahis. Napoléon était singulièrement agacé par l'immixtion tracassière et funeste de cette femnjc dans les affaires de l'Etat. 11 ne pouvait supporter l'idée que, sans elle, Talliance francoprussienne, si longtemps rêvée par lui, se serait probablement accomplie. A plusieurs reprises déjà, dans ses Bulletins, avant
(1) HoR.v, Dus Buch von der Konighi Luise [passim).
(2) Archives nationales, AF, IV, 1690. (Lettre de Mme de Voss, grande maîtresse de la Cour de la reine de Prusse, au prince de Saxe-Wittgenstein.)
(3j HoRX, loc. cit., et Adaiii, Luise Kuiiicjin von Preussen [passim].