NAPOLÉOX ET LA REINE LOUISE
et après la bataille d'Iéna il n'avait pas craint de fustiger de ses railleries la reine guerrière. Certes la galanterie eût voulu que, surtout après la défaite, une femme douloureusement éprouvée fût mise en dehors des polémiques violentes; mais cette femme ne s'était-elle pas placée elle-même en dehors de son sexe et des ménagements qui lui sont dus? Ont-elles bien conservé leurs droits à des indulgences spéciales, les Pallas modernes, les Marie-Thérèse, les Catherine II, véritables généraux d'armée, les colonels de dragons comme Louise de Prusse, qui sans pitié semèrent aux quatre vents de l'Europe les horreurs de la guerre ?
La Reine avait touché un point très vulnérable chez l'Empereur; en ne discontinuant pas de le ridiculiser, durant de longues années, dans l'opinion des Cours européennes, elle l'avait convié sur un terrain où il ne reculait jamais, celui où il devait rendre coup pour coup, quand on cherchait à le montrer indigne du rang qu'il occupait. Ce n'était pas lui qui avait engagé cet assaut de sarcasmes et l'on remarquera qu'à l'égard du Roi, contre lequel il ne se connaît pas de griefs individuels, il se montre plein de courtoisie et de compassion. On ne l'eût sans doute pas étonné en lui disant que ce genre d'attaques personnelles manquait de noblesse et de distinction, mais il aurait peut-être répondu qu'il suivait simplement un exemple donné par une élégante princesse et que ses ripostes avaient la double excuse de venger son amour-propre piqué au vif et de démasquer les auteurs vraiment responsables de la tuerie d'hommes qui désolait encore une fois l'Europe. Que la réprobation des actes de la Reine ait pu être faite en des termes plus adoucis, ce n'est pas contestable; toutefois, avec sa nature ardente et franche, l'Empereur, pour modérer l'impulsion de sa pensée et contourner des périphrases aurait peut-être eu besoin de loisirs que la Reine avait grandement contribué à lui ravir. Le premier Bulletin disait : « La reine de Prusse est à l'armée, habillée en
amazone, ])ortant l'uniforme de son régiment de dragons, écrivant vingt lettres par jour |)Our exciter de toutes parts l'incendie. Il semble voir Armide, dans son égarement, mettant le feu à son propre palais (1). " Dans le huitième Bulletin on lit : « La reine de Prusse a été vue plusieurs fois en vue de nos j)Ostes ; elle est dans des transes et dans des alarmes continuelles. La veille, elle avait passé un régiment en revue ; elle excitait sans cesse le Roi et les généraux, elle voulait du sang. Le sang précieux a coulé; les généraux les plus marquants sont ceux sur qui sont tombés les |)remiers couj)s (2). )? Dans le neuvième Bulletin : « Il paraît que ce qu'on a dit de la reine de Prusse est vrai; elle était ici pour souffler le feu de la guerre; c'est une femme d'une jolie flgure, mais de peu d'esprit, incaj>able de présager les conséquences de ce qu'elle faisait. Il faut aujourd'hui, au lieu de l'accuser, la plaindre car elle doit avoir bien des remords des maux qu'elle a faits à sa patrie et de l'ascendant qu'elle a exercé sur le Roi, son mari, qu'on s'accorde à représenter comme parfaitement honnête, qui voulait la paix et le bien de ses peuples (3). » Dans le dix-septième Bulletin : « C'est depuis le voyage de l'empereur de Russie à Potsdam que la Reine a quitté le soin de ses affaires intérieures et les graves occupations de sa toilette, pour se mêler des affaires de l'Etat, influencer le Roi et susciter partout le feu dont elle était possédée... Le changement qui s'est dès lors opéré dans Pesprit de la Reine qui, de femme timide et modeste, s'occupant de son intérieur, est devenue turbulente et guerrière, a été une révolution subite. Elle a voulu tout à coup avoir un régiment, aller au Conseil, et elle a si bien mené la monarchie qu'en peu de jours elle l'a conduite au bord du précipice (4). »
(1) Correspondance de Napoléon I", \III, 326.
(2) Ibid.. XIII, 363.
(3) Ibid., XIII, 378.
(4) Ibid., XIII, 405-421.
XAI'OLKOX ET LA REIXE LOUISE 627
A chacune de ses étapes sur Ja route de Berlin et à mesure que l'Empereur acquérait de nouveaux renseignements, sa colère contre la Reine s'accroissait et se manifestait avec plus d'acharnement ; elle fut portée à son paroxysme quand, au palais de Charlottenbourg, dans le boudoir de la reine Louise, on eut découvert, mêlés au fond d'un tiroir avec des objets de toilette, ou négligemment oubliés sous les oreillers des sofas (1), un certain nombre de papiers fort compromettants, tels que des mémoires de Dumouriez sur la façon de battre les Français, des instructions à l'ambassadeur prussien à Madrid poui- entraîner l'Espagne dans la coalition, des correspondances actives avec Hardcnberg, touchant les négociations secrètes en Russie, enfin une sorte de mémento à l'usage de la Reine et dans lequel se trouvaient développées : « 1" Les obligations de la Prusse dans ses rapports actuels avec Xapoléon j 2° La conduite que prescrivaient à la Prusse ses intérêts majeurs et permanents. » C'était un véritable traité de Part d'éluder les engagements pris envers Xapoléon. On y lisait : « Les titres de Napoléon comme puissance ne sont encore pour quelques grands Etats de l'Europe que ceux d'un usurpateur. Pour les autres Cabinets qui l'ont reconnu, ce ne sont que ceux de la force. Un moment peut détraquer un échafaudage politique qui s'est élevé sur les ruines de tous les principes, sur les débris de tous les intérêts les plus chers aux nations et aux hommes en général. Cet échafaudage repose sur la tête de Bonaparte; si elle faiblit, si elle tombe, il sera bouleversé avec un fracas épouvantable... Ces réflexions suffisent pour détourner de l'amitié du gouvernement français tout État guidé par l'honneur et la prévoyance... 55 Suivent, empreintes de la plus tendre sympathie, de longues considérations sur la grandeur d'àme d'Alexandre I", considérations qui doivent déterminer le Roi à ne tenir aucun compte des engage-
(1) Comtesse de Voss, Xcunundsechszig Jalire am preussischcn Hofc, p. 258.
ments envers Napoléon et à « faire la guerre, même contre les vœux de son Cabinet (1) » .
On imagine l'explosion de colère par laquelle l'Empereur dut accueillir ces preuves palpables des intrigues néfastes ourdies par la reine Louise. Il exhala son courroux dans le dix-neuvième Bulletin, daté de Charlottenbourg : « On a trouvé à Charlottenbourg la correspondance de la Reine avec le Roi pendant trois ans, et des mémoires rédigés par des écrivains anglais pour prouver qu'on ne devait tenir aucun compte des traités conclus avec l'empereur Napoléon, mais se tourner tout à fait du côté de la Russie. Ces pièces sont surtout des pièces historiques; elles démontrent, si cela avait besoin d'une démonstration, combien sont malheureux les princes qui laissent prendre aux femmes de l'influence sur les affaires pohtiques. Les notes, les rapports, les papiers d'Etat étaient musqués et se trouvaient mêlés aux chiffons et à d'autres objets de la toilette de la Reine (2). »
Encore sous l'empire de l'indignation qu'il avait ressentie la veille, à Charlottenbourg, Napoléon ne sut se contenir lorsqu'il parla de la Reine devant le conseil municipal de Berlin. Dans un accès d'emportement il s'oublia jusqu'à dire qu'il avait vu non sans étonnement le portrait de l'empereur Alexandre I" dans la chambre à coucher de la belle reine Louise à Potsdam. A cette remarque, qui avait tout le caractère d'une insinuation malveillante contre la vertu de la Reine, le vieux pasteur Ehrmann répliqua d'une voix vibrante : « Sire, cela n'est pas vrai! n Tous les assistants, frappes d'effroi, baissaient la tête et attendaient avec angoisse la conséquence de celte émouvante et téméraire apostrophe ; conséquence qui, selon l'humeur du conquérant, pouvait devenir funeste pour la ville entière ou pour son auteur seulement. L'Empereur comprit tout de suite
(1) Archives nationales, AK, IV, 1G90.
{^) .Correspondance de Napolco7i t\ XIII, 425.
XAPOLÉOAT ET LA REIXE LOUISE 629
sa faute. Il se borna à demander le nom de l'audacieux interrupteur et à lui dire que, sans s'arrêter à la forme malséante de son exclamation, il comprennit le sentiment qui l'avait inspiré. Finalement il le félicita de son attachement à sa souveraine. On a même remarqué que par la suite il a toujours témoigné de la considération au vieux pasteur (1).
Napoléon reçut une autre protestation en faveur de la reine Louise : l'Impératrice, animée de compassion et sans doute aussi d'un sentiment de solidarité féminine, se crut le devoir d'adresser une petite semonce à son mari. Napoléon, qui même après dix ans de mariage savait accepter des observations de sa femme, se disculpa en termes pleins d'une aimable tendresse : « J'ai reçu, écrit-il le 6 novembre, la lettre où tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes; il est vrai que je hais au delà de tout les femmes intrigantes. Je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces et conciliantes; ce sont celles que j'aime. Si elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute, mais la tienne. Au reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une qui s'est montrée sensible et bonne, madame de Hatzfeld... « L'incident auquel l'Empereur fait allusion est le suivant : Après avoir été confirmé par les autorités françaises dans son emploi de gouverneur de Berlin, M. de Hatzfeld commit l'imprudence et l'indélicatesse de rester en correspondance avec les généraux prussiens et de les tenir au courant des mouvements de l'armée impériale. On intercepta une lettre de lui par laquelle il informait le prince de Hohenlohe de l'endroit où le maréchal Davout devait lui couper la retraite (2).
Mis en état d'arrestation, le soir même du jour où il avait reçu
(1) Streckfuss, Berlin in neuzehnten Jahrhundert, I, 62; AnAMi, Konigin Luise, p. 353. (Elirmann fut invité au banquet offert à la Ileino, lors de son retour à Berlin, en 1809, Au dessert, elle fit appeler celui qu'elle nommait son tt chevalier t et, lui prenant la main, leva son verre en disant : « Je bois à celui qui, au moment où tout le monde se taisait, a rompu une dernière lance en l'honneur de la Reine, j
(2) Comtesse de Voss, Neu7iundsec/izig Jalire am preussischen Hofe, p. 257.
G.ÎO \APOLK()\ KT LA PAIX
l'Empereur aux portes de Berlin, M. de Halzfeld allait être jujjô le lendemain par une commission militaire. La condamnation à mort était certaine. Avec la connivence des généraux Duroc, Rapp et de Ségur, qui connaissaient le cœur de leur souverain, Mme de Halzield parvint à se tenir dans une anticliambre que devait traverser Xapoléon. La pauvre femme, éplorée, enceinte de Imit mois, se jeta aux pieds do TEmpereur, le suppliant de l'entendre. Touché de son profond désespoir, il la fit entrer dans le salon. Mme de Halzfeld, toute tremblante d'émotion et d'angoisse, attesta énergiquement que son mari était innocent, qu'il était incapable d'un acte de déloyauté. « Votre mari, dit Napoléon, s'est mis dans un cas très fâcheux ; d'après nos lois, il a mérité la mort. Général Rapp, donnez-moi sa lettre. Voyez, lisez, madame (1) ! "
Laissons Napoléon raconter à Joséphine la fin de la scène : « Quand je lui montrai la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité et naïvement : « Ah ! c'est bien là son écriture! « Lorsqu'elle lisait, son accent allait à l'âme; elle me fit peine. Je lui dis : « Eh bien, madame, jetez ce cette lettre au feu. Je ne serai plus assez puissant pour faire « punir votre mari. :' Elle brûla la lettre et me parut bien heureuse. Son mari est depuis fort tranquille. Deux heures plus lard il était perdu. Tu vois donc que j'aime les femmes bonnes, naïves et douces, mais c'est que celles-là seules te ressemblent (2). w Naturellement on avait mis en jeu toutes les influences pour attendrir la clémence de l'Empereur. Il écrivait le 18 octobre à la princesse Ferdinand de Prusse : « J'ai reçu la lettre de Votre Altesse Royale. J'ai été touché de la position de Mme de Hatzfeld. Je l'ai convaincue que son mari avait bien des torts et que les lois de la guerre le condamnaient à la peine capitale. Toutefois je lui ai même évité les désagréments d'un juge-
(1) Mémoires du f/énéral Rfipp, p. 110.
(2) Lettres de Mupolcon à Joséphine, I, p. 197.
LA CLEAIEXOK UK L'EMPERICIR 631
ment et lui ai remis sa peine et la pièce de conviction. Il est vrai que la douceur et la peine profonde de Mme de Hatzfeld m'ont forcé à ce que j'ai fait. Mais je serais fâché que Votre Altesse Royale n'y vît pas aussi l'intention de lui être agréable (l). »
Pour montrer combien il était pénible à un ennemi de reconnaître la grandeur d'àme de l'Empereur, ajoutons qu'à la Cour de Prusse on signala comme une cruauté insigne que M. de Hatzfeld eût été déporté dans ses domaines de Silésie (2). Par contraste à cette critique, mentionnons ici la réponse de Napoléon aux remerciements chaleureux de Mme de Hatzfeld : « J'ai lu avec plaisir votre lettre. Je me souviens aussi avec plaisir du moment oîi j'ai pu finir toutes vos peines. Dans toutes les cii'constances qui pourront se présenter, où je pourrai vous être utile, vous pourrez accourir à moi et vous me trouverez aise do vous être agréable (3). w
Dans le vieux Château, résidence de l'Empereur, se trouvait la sœur du roi de Prusse. Cette princesse, étant en couches, n'avait pu suivre la Cour. Dès que Xapoléon fut informé de ce fait, il ordonna à son grand maréchal du palais « de veiller à ce qu'elle ne fût pas incommodée du bruit et des mouvements du quartier général (4) 55 .
Le lendemain, l'Emjyereur reçut les corps constitués et la Chambre de commerce qui avait demandé à lui être présentée. Aux fonctionnaires il annonça qu'il les verrait avec plaisir continuer à tenir leurs emplois, mais qu'il exigerait d'eux un serment de fidélité, lequel fut du reste signé dans toute l'étendue du Royaume par la presque unanimité des agents du roi de Prusse. En tête de la liste de Berlin les cinq premières signa-
(1) Correspondance de Xapoléon P\ XIII, 431.
(2) Comtesse de Voss, \'eununt/scr/iz(f/ Jahre am preussisclien Ho/e, p. 257.
(3) Correspondance de Xapoléon /", XIII, 445.
(4) Ibid.,ÂZ7.
lures sont celles de cinq ministres d'État : MM. de Goldbeck, grand chancelier, chef de la justice; de Reck, ministre spécial de la justice; de Thulcmeier, ministre des cultes; de Massow, ministre des établissements de charité et d'instruction ; de Redcn^ ministre des mines. La formule de serment qui a été paraphée par plusieurs milliers de Prussiens est ainsi conçue : « Je jure d'exercer loyalement l'autorité qui m'est confiée par Sa Majesté l'empereur des Français et roi ; de ne m'en servir que pour le maintien de l'ordre et la tranquillité publique; de concourir de tout mon pouvoir à l'exécution des mesures qui seront ordonnées j)our le service de l'armée frajiçaise et de n'entretenir aucune correspondance avec ses ennemis (1). »
Jamais peut-être vainqueur ne trouva dans un pays envahi un concours plus empressé. «Napoléon resta un mois à Berlin, écrit un Allemand, et fit preuve, dès le lendemain de son arrivée, d'une douceur à laquelle on était loin de s'attendre, mais que les bons Berlinois méritaient à tous égards, car ils rivalisèrent de prévenances et de flagorneries qui inspiraient du méj)ris au fier Empereur lui-même. Les autorités municipales notamment se signalaient par de véritables bassesses. Nulle part les Français n'avaient été aussi bien secondés j)ar les espions indigènes. Dans toutes les classes de la société dégénérée de Berlin on trouvait de ces êtres servîtes . La population de Berlin faisait preuve d'un tel avilissement de caractère qu'un jour Napoléon dit, en secouant la tête, qu'il ne savait pas s'il devait se réjouir ou avoir honte pour les Berlinois [2). « — « Les Français, dit un autre, trouvaient à Berlin des indicateurs à qui on promettait le quart de la valeur des objets trouvés et qui dénonçaient tout : magasins d'habillements, d'approvisionnements, etc. Les Français eux-mêmes étaient révoltés de voir des gens souvent haut placés fournir ces renseignements. On raconte qu'un homme
(1) Archives iiationales, AF, IV, 1693.
(2) A. Stbeckfuss, Berlin in neunzelmten Jaltrhundert, I, p. 61.
UN REGIMEXT EXTRAORDINAIRE 633
ayant vécu uniquement de bienfaits du Roi révéla l'endroit où était le bois des forêts royales. Le fonctionnaire à qui il s'était adressé lui dit : « C'est bien, mais le roi de Prusse ne ferait pas mal de garder un peu de bois pour pendre les coquins qui le trahissent (1). " Et tout cela n'est rien encore.
Un prince, Charles d'Isenbourg, issu d'une des plus nobles et plus anciennes familles de l'Allemagne, vint offrir à l'Empereur de mettre au service de la France un régiment entièrement composé de Prussiens, officiers et soldats, déserteurs ou prisonniers sur parole. Napoléon accepta et nomma le prince d'Isenbourg colonel de cet extraordinaire régiment. Alors d'Isenbourg adressa aux officiers et soldats prussiens la circulaire suivante : « Sa Alajcsté l'empereur des Français et roi d'Italie m'ayant confié la formation d'un régiment d'infanterie de quatre bataillons composé d'individus ayant servi dans l'armée prussienne, il est offert à ceux de MM. les officiers prisonniers de guerre par capitulation qui désirent sortir de cette triste situation, pour vouer leurs talents militaires et leur activité au service de notre invincible Empereur^ d'être investis dans ce régiment du même grade qu'ils ont occupé dans l'armée du roi de Prusse. Cet emploi honorable assure à tous ceux qui y aspirent la protection àvi héros adoré (\m ?ihiïQ ses soldats comme ses enfants... Accourez, vaillants guerriers^ rassemblez-vous sous les drapeaux de Napoléon le Grand. Allez avec lui au-devant de la victoire et de la gloire immortelle. — Berlin, le 18 novembre 1806. — Charles, prince d'Isenbourg (2). "
On trouva des adhérents plus qu'on n'en voulait ; il fut même un instant question de former un second régiment, sous le commandement d'un prince de Hohenzollcrn (3) — de sang royal, celui-là — avec les volontaires qu'on était obligé de refu-
(1) Vertraute Briefe, I, p. 28.
(2) Ibid., V, 286.
(3) Matliicu Dumas, Pi'écis des écénemetits mililaires, 1806, II, 426.
scr. Il csl bon d'ajoiik'r qu'on donnait à chaque homme qui s'enrôlait une gratification de douze IVancs. Ces vaillants guerriers, comme dit le |)rince, en dépensant leur modeste prime, troublèrent l'ordre dans Berlin, ainsi que le constate le général Hulin dans ses rapports : « Hier, '21 ^ les Prussiens, sous les ordres du prince d'Isenbonrg, ont fait du bruit dans l'église de la Trinité... Ces hommes ont résisté à cou|)s de j)ierres à la garde, venue pour rétablir la tranquillité... Oidre va être donné à ce prince de faire partir ces hommes pour Leipzig où le corps s'organise (1). » Et le 30 décembre : « Deux officiers du régiment prussien qui s'organise se sont conduits, hier soir au café de la Comédie, de la façon la plus scandaleuse. Quand la garde civique berlinoise est venue pour les arrêter, ils ont tiré leurs sabres et se sont révoltés (2). »
Nous serions injuste envers le prince d'Isenbonrg, en laissant supposer qu'il fût le seul à glorifier outre mesure l'Empereur victorieux. C'était à qui, dans la haute noblesse allemande, se donnerait comme ayant toujours été l'ami de Napoléon; c'était à qui par intérêt personnel l'encenserait à l'égal d'un dieu.
Ainsi l'Empereur ne doit pas croire que le prince électoral de Hesse a pris du service dans l'armée prussienne pour combattre la France. Nullement. « S'il a pris part à la guerre de Prusse, écrit la femme de ce prince, c'est uniquement parce qu'il a cédé au désir naturel dans un jeune homme d'apprendre cet art difficile (3). « La duchesse douairière régente de Saxe- Meiningen mande à l'Empereur : « Je n'ai jamais été disposée à faire cause commune avec les adversaires de Votre Alajesté. L'opinion publique me disait l'alliée de la France. Je l'étais en
(1) Archives de la Guerre. (Rapport de la place du 27 novembre 1806.
(2) Ibid. (Rapport de la place du 30 décembre 1806.)
(3) Archives du ministère des Affaires Ktraïujères. 1795. (Lettre de la princesse Augusta, femme du prince clcctoral de Hesse, à l'Empereur, Berlin, 1" novembre 1806.)
ADl LATIOMS ALLEMAXDES 635
vérité (]). « La iante du Roi, la princesse Ferdinand de Prusse, qui avait une faveur à demander, dit : « C'est avec la confiance qu'inspire un bienfait déjà reçu que j'implore aujourd'hui la grande àme de Votre Majesté Impériale... Sire, vous n'êtes pas seulement le plus grand des Souverains, vous êtes bon frère, bon fds... Nous bénissons à jamais Votre Majesté Impériale, dont la bonté adoucit les infortunes... (2). « Le duc de Saxe- Cobourg-Gotha charge son chambellan «de meilre aux pieds de Sa Majesté Impériale et Royale ses très humbles félicitations sur le succès de ses armes, en y joignant le tribut de sa juste admiration» . Il ajoute : « Et si vous daignez. Sire, mettre le comble à vos bontés en m'accordant la faveur d'oser exprimer de vive voix à Votre Majesté Impériale et Royale mes sentiments de vénération pour sa personne sacrée, et si Votre Majesté daigne me {\iire indiquer le lieu et le jour où Elle me permettra de lui offrir de vive voix toutes mes soumissions et mes hommages respectueux, j'y volerai avec un empressement égal à nui vive gratitude pour les marques de sa généreuse protection (3). » La princesse régente de la Lippe signe la pétition suivante : « Dans ce moment où plus que jamais le bonheur et la conservation des peuples reposent dans les mains puissantes et généreuses du plus grand des héros, la princesse régente de la Lippe ose solliciter l'avantage, longtemps désiré, d'être reçue dans la Confédération dont le plus grand monarque est l'illustre protecteur. Elle ose espérer qu'il lui sera permis d'aspirer à ce bonheur, en raison de la confiance sans bornes et de l'attachement inviolable dont son cœur a toujours fait profession ])our l'immortel Napoléon... Les succès brillants, presque miraculeux des armées impériales, ont comblé l'attente de la princesse... (4). »
(1) Arcinres nationales, AF, IV, 1692. (Meininjjen, 6 décembre 1806.)
(2) Md., AF, IV, 1691). (Berlin, 3 décembre 1806.)
(3) Ibid., AF, IV, 1692. (Gotlii, l" décembre J806.)
(4) IhkL, AF, IV. 1692. (I)ctmold, 20 novembre 1806.)
636 XAPOLliOX ET LA PAIX
La classe bourgeoise, clans sa fraction la plus éclairée, a saisi également toutes les occasions de se mettre aux genoux de l'Empereur et de l'aduler par des louanges emphatiques. A l'occasion de l'anniversaire de son couronnement, le 2 décembre 180G, il reçoit de nombreuses adresses dont voici un spécimen : « Le 2 décembre est en ce moment une fête des plus solennelles et des plus joyeuses pour tous les habitants du Duché de lîrunsxvick enchantés du bon traitement dont ils jouissent de la part du gouvernement français, et de la perspective d'un avenir heureux qui s'ouvre à leurs yeux, comme à ceux de l'Europe entière. Veuille le Tout-Puissant seconder de plus en plus les vues bienfaisantes de Votre Majesté et nous donner une paix durable qui ne sera pas achetée trop cher par une guerre meurtrière à la vérité, mais inévitable et bienfaisante par les suites qu'elle ne manquera pas d'avoir (1). »
L'un des premiers actes de l'Empereur, à Berlin, avait été de dissoudre le Conseil municipal existant, qu'il remplaça par une Commission administrative composée de sept membres : Hellé, Hotho, Mtze, Bcringster, négociants ; Meier, entrepreneur de maçonnerie; de la Garde, libraire, et Zelter, compositeur de musique, l'ami de Goethe (2). Puis il ordonna que les deux mille bourgeois les plus riches se réunissent à l'Hôtel de Ville, pour nommer soixante d'entre eux qui composèrent la nnuiicipalité(3). Les nouveaux édiles ne contrecarraient en rien les mesures prises par l'autorité française, bien au contraire ! Lorsque le gouverneur, selon les lois de la guerre leur transmit l'ordre pur et simple de faire apporter à la mairie centrale les armes dont les citoyens étaient détenteurs, les conseillers firent immédiatement afficher que « chaque habitant était tenu,
(1) Àrchires nationales, AF, IV, 1690. (2 décembre 1886.) Le docteur Frédéric Scliulze, directeur de l'Ecole de commerce établie à Berlin.
(2) A. Brass, Chronik von Berlin, p. 419 ; Hesckiel, Berlinisches, etc., p. 387.
(3) Correspondance de Napoléon I", XIII, 430.