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la guerre aux Anglais, '> un officier russe était dépêclié à Londres afin de rassurer le Cabinet de Saint-James et lui témoigner l'admiration d'Alexandre I". Aussi, quand les vaisseaux de guerre russes chargés du blocus de Lisbonne furent pris, l'Amirauté les conserva et bientôt après les rendit au Tsar (1).
Pour combattre les opinions préconçues de cet homme si dévoué à l'Angleterre, Napoléon, en 1802, ne pouvait compter que sur la reconnaissance de la Prusse. Hélas ! nous l'avons dit, celle-ci, gorgée au delà de ses espérances, n'avait plus d'autre objectif que de gagner sa propre cause auprès d'Alexandre; aussi rien, au prix de ce but suprême, ne lui devait moins peser que le fardeau de la gratitude envers le gouvernement français. Renier l'amitié d'un général, magistrat républicain dont les bienfaits même les plus profitables restaient encore humiliants pour les princes de droit divin, c'était un effort qui ne coûtait guère au dédain royalement ingrat du monarque prussien. On allait donc à Memel, roi et reine de Prusse, dans l'intention de s'attirer toutes les sympathies d'Alexandre. Les doux époux avaient dû étudier leurs rôles à cet égard, se faire les recommandations les plus minutieuses.
Il advint qu'à ce jeu le premier séduit ne fut pas l'empereur de Russie, mais la reine de Prusse. Ce résultat inattendu eut les plus déplorables conséquences pour la politique de Xapoléon, qui ne voyait dans l'cnlrevue de Merael qu'un événement d'heureux augure pour la réalisation de la triple alliance et la pacification de l'Europe. Xon seulement sa position dans le concert monarchique ne fut pas améliorée, mais la rencontre du jeune Empereur et de la belle reine Louise marqua dans la politique prussienne le point d'une orientation fixe vers la Russie.
Alexandre 1" ne fut pas insensible aux charmes de la reine Louise, qu'il voyait pour la première fois et dont la beauté
1) Cornlc DK (jardev, Histoire des traites de paix, X, 21V.
célèbre ea Europe était égalée par des grâces infinies dans l'art de plaire. D'autre part un souvenir ineffaçable demeura dans l'àme de la reine de Prusse, dont les aspirations romanesques, les préférences aristocratiques se tournèrent désormais du côté de la Russie, Amener une alliance de la Prusse et de la Russie contre la France devint le but unique de son patriotisme.
Suggérée par une conviction profonde et raisonnée, une telle ambition n'aurait rien que de légitime. Mais combien, dans ce penchant d'une princesse jolie et coquette, il est difficile de déterminer oii s'arrête le patriotisme pur et où commence l'espoir, toujours flatteur pour une femme, de dominer par ses attraits personnels le cœur d'un jeune et puissant empereur, et par là de diriger la diplomatie européenne. Cette idylle politique inspira à la Reine l'adresse et la patience qui devaient circonvenir assez facilement un roi peu clairvoyant et fort amoureux de sa femme. Sous cette influence un grand parti se forma à la Cour, pénétra dans les conseils du gouvernement et fut — après les scènes théâtrales et sentimentales de 1805 — la cause directe des décisions fatales et irréparables de 1806.
Depuis longtemps Alexandre I" avait conçu le désir de faire l'a connaissance de la famille royale de Prusse. Sa sœur, la grande -duchesse Hélène, princesse de Mecklembourg, ayant séjourné à Berlin en 1800, lui avait vanté au retour les agréments de cette Cour, la remarquable beauté de la Reine et la simplicité honnête du Roi (1). L'Empereur était donc tout disposé pour beaucoup de raisons à accepter l'invitation qu'il reçut à la fin de mai 1 802.
Dans les premiers jours de juin, on réunit à Memel quelques régiments dont les manœuvres devaient servir de prétexte à la visite du Tsar. Le 10 juin, le Roi se porta à quelques kilomètres de la ville à la rencontre de son hôte impérial, qui fit une
(1) Archives du prince Woroiitzoff, XVIII, 278.
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eulrée solennelle à cheval, escorté par des détachements de hussards et de dragons, à travers les haies formées par l'infanterie (1). La Reine attendait l'Empereur en haut de l'escalier de la demeure royale, oii étaient aménagés les appartements des trois souverains. La première impression que se firent réciproquement Alexandre et la reine Louise fut des plus favorables. Si l'on en croit sa dame d'honneur, la Reine avait déployé tous ses moyens de séduction. « Elle était plus belle que jamais. L'Empereur, ajoute Mme de Voss, est un très bel homme, blond, d'une physionomie frappante, infiniment affable et gracieux, l'homme le plus aimable qu'on puisse imaginer. »
On vécut à Memel pendant une semaine dans la plus agréable intimité. Le Roi partait seul de bonne heure aux manœuvres. Dans le courant de la matinée la Reine, chevauchant aux côtés d'Alexandre, allait rejoindre son mari. Pour quiconque a vu au musée des Hohenzollern, à Berlin, le portrait de la Reine en amazone, il est facile de se rendre compte de l'effet captivant que cette merveilleuse jeune femme dut produire sur un homme d'une trentaine d'années, préparé d'avance à s'extasier devant les charmes de sa royale hôtesse. On se plaisait dans l'entourage de la Reine à s'exagérer la puissance irrésistible de ses attraits ; on ne craignait pas d'affirmer que TEmpereur était follement épris : « Le malheureux, disait Aime de Voss, est absolument enthousiasmé et ensorcelé par la Reine. » « Vous concevez, écrivait un diplomate prussien, que l'enchanteresse n'a pas peu contribué à resserrer les liens qui unissent actuellement les deux princes. C'est une fée qui soumet tout au pouvoir de ses enchantements (2j. »
Que le Tsar l'eut trouvée jolie, ce n'est pas douteux. Il ne pouvait lajuger autrement. Qu'il lui eût prodigué les hommages
(1) Comtesse de Voss, A'eunundsechizig Jalire arn preussischen Ifofe, 2V2 ; .AuAMi, Luise Kijnigin von Prenssen, 119.
(2) Arc/lices j-oyalts prussiennex, etc., II, iOV.
les plus flatteurs, peut-être les plus tendres, c'est fort j)iob;ible. Mais il n'était cependant pas arrivé à cet état de frénésie qu'on aurait désiré lui voir. Un témoin oculaire estime que l'exaltation se produisit seulement du côté de !a Reine. Ainsi pense le prince Czartoryski, à qui il faut emprunter, pour le rapporter sans commentaires, le récit des petites intrigues dont le Tsar était environné : « Ce fut à cette première entrevue de Memel que commença la coquetterie platonique établie entre l'empereur de Russie et la reine de Prusse, genre de relations qui plaisait particulièrement à Alexandre et auquel il était toujours prêt à sacrifier beaucoup de temps. Il était bien rare que la vertu des dames dont ce prince était occupé se trouvât réellement en danger. La Reine était toujours accompagnée de sa sœur favorite, la princesse de Salm, dont la chronique scandaleuse parlait beaucoup. Elle rendait l'étiquette moins sévère, égayait la conversation, répandait plus de familiarité dans la société intime. Elle élait une confidente parfaite des secrètes pensées de sa sœur; elle l'eût été même de ses actions, si on l'avait voulu. A la suite de l'une des entrevues avec la Cour de Prusse, TEmpereur, qui alors était fort épris autre part, me raconta qu'il avait été sérieusement alarmé par l'arrangement des chambres qui communiquaient îivec la sienne et que pendant la nuit il s'enfermait à double tour pour que l'on ne vînt pas le surprendre et l'induire à des tentations trop dangereuses qu'il voulait éviter.. 11 le déclara même tout bonnement aux deux princesses avec plus de franchise que de galanterie et de courtoisie (1). »
Après avoir donné galamment sou adhésion aux agrandissements de la Prusse, Alexandre quitta Memel le IG juin. Il avait différé son départ sur les instances les plus pressantes du roi et surtout de la reine de Prusse : " Il n'y a, dit le comte Kotchou-
(1) Mémoires du prince Adam Czartorvski, I, 295-296.
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bey, miuislre des Affaires Etrangères de Russie, qui accompagnait son maître, il n'y a sortes d'attentions, de complaisances, de courtoisies, dont on ne se soit servi pour lui plaire, et cela n'a pas été en vain (1). »
Les échos de ces instants heureux se retrouvent également dans une lettre de la reine Louise à son frère, à qui elle dit : H L'entrevue de Memel a été divine [(jottlich). « Puis, affirmant dès ce moment ses préférences politiques et son ingérence dans les affaires, elle ajoute : " Tout, à Memel, allait et marchait à souhait et ira toujours ainsi (2). »
Hélas! pour la pauvre Reine, il ne devait pas toujours en aller ainsi. Le sort des empires et des royautés est plus difficile encore à fixer que le cœur d'un jeune souverain. Quatre années à peine se seront écoulées que de ce rêve enchanteur de la grandeur prussienne, rendue indestructible par l'alliance russe, il ne restera que la misère d'une fuite affolée sous la poursuite des Français victorieux. Rejetée par l'ouragan de la défaite dans cette même et obscure bourgade de Memel, la Cour de la belle princesse ne sera qu'un foyer de pauvreté où, chaque soir, on se demandera quelle partie de la vaisselle d'argenterie il faudra vendre pour vivre le lendemain. De la splendeur entrevue dans le rêve évoqué par les agrandissements de puissance, il ne restera presque pour tout royaume que cette morne Allée des Tilleuls de Memel, où la reine Louise chevauchait naguère triomphalement aux côtés du jeune et puissant monarque subjugué par ses invincibles charmes.
1 1) Ardtives du prince Woronlzoff^WWl, 275. (2) HoiiN, Das liitcli von der Kiinigin Luise, 110,