LA CAUSE DES QLIXZE AXXEES DE GUERRE
à ne pas laisser subsister une France grande, capable de contrebalancer l'influence britannique.
Une France abaissée, amoindrie, réduite, selon l'expression de lord Aukland, « à un véritable néant politique (1), » qui permettrait aux Anglais de développer seuls, sans concurrence, leur marine, leur commerce, leur industrie ; de soumettre les peuples à l'inaction, afin d'être seuls à les approvisionner de denrées coloniales et des produits de leurs manufactures; d'acquérir ainsi une richesse autrement dangereuse — on le vit bientôt, on le voit encore — pour le repos du monde que toutes les armées du continent réunies; c'était là le seul prix auquel le gouvernement britannique consentait à laisser régner la paix universelle.
Mapoléon fut l'homme, fut le Français qui n'accepta pas à l'amiable cette combinaison humiliante et désastreuse, et qui s'y opposa avec acharnement durant les quinze années de guerre dont la responsabilité, quoi qu'on en dise, incombe à l'Angleterre, car elle a suscité toutes les coalitions et les a toutes subventionnées. Il a pu dire très sincèrement à Sainte-Hélène : « J'ai toujours voulu la paix avec l'Angleterre, par tous les moyens conciliables avec la dignité de la nation française. Je l'ai voulue enfin au prix de tous les sacrifices que peut admettre l'honneur national. Je n'avais contre l'Angleterre ni prévention, ni haine, ni jalousie d'ambition. Que m'importait que l'Angleterre fût riche et prospère, pourvu que la France le fut comme elle? Je ne lui contestais pas le sceptre des mers; je voulais seulement, je le répète, qu'elle respectât sur mer le pavillon de la France, comme le respectaient sur terre les empereurs de Russie et d'Autriche (2). «
Il ne saurait plus éhe question aujourd'hui d'expliquer l'histoire de cette longue période de guerres par une sorte de délire de persécution qui aurait affolé Napoléon chaque fois qu'il pen-
(1) Albert SoREL, l'Europe cl In Révolution, II, 367.
(2) MoxTHOLON, Récits de la captivité, I, ^'ôk.
sait à l'Angleterre. La fureur maladive d'un seul est en réalité un thème trop commode pour définir la cause des plus grands événements, sans compter qu'il réduit à rien la volonté de peuples vigoureux, assimilés à des troupeaux de bêtes domestiquées qui seraient prêtes à s'exterminer au moindre geste d'un être dément et fantasque. Cette conception des mobiles auxquels eût obéi Bonaparte a été communément admise durant trois quarts de siècle. Cela ne prouve nullement qu'elle ne soit point erronée, car on avait eu d'excellentes raisons pour l'imposer à la crédulité publique. De quel front par exemple aurait pu se présenter, en 1815, au Congrès de Vienne, un Talleyrand, qui, sachant la valeur des mots, n'avait jadis éprouvé nulle gêne pour dire à TEmpereur : « Les serviteurs de Votre Majesté ne peuvent veiller trop attentivement autour de sa personne... les généraux prussiens eux-mêmes parlent de l'assassiner... Tous ces récits font frémir, mais il faut que Voire Majesté sache tout, et qui est-ce qui peut avoir le courage de lo lui dire, si ce ne sont pas ceux qui l'adorent (1)? 5? un Talleyrand qui avait mené presque toute la diplomatie de l'Empire, avait écrit de sa main les lettres les plus vives contre les souverains, avait rédigé après les défaites les actes les plus humiliants pour leur amour-propre, et qui lui — comme tant d'autres — ne pouvait espérer se faire pardonner un tel passé, si ce n'est en jouant l'homme faible, le serviteur bâillonné, contraint d'obéir aux ordres d'un monstrueux tyran? Et cette légende si simpliste en vérité, qui permet de rejeter sur des caprices individuels tous les méfaits perpétués en Europe, avait été propagée par l'Angleterre avec la complicité de toules les autres nations.
Oui, cette légende avait eu les complicités de toutes les nations : la France d'abord, influencée par son roi Louis XVIII, qui pendant vingt ans avait, comme prétendant, obtenu de
(1) Archives du ministère dex Affaires Etrangères, 659; Bertra\d, Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon, 274.
LES MARCHES DE L'AX'GLETERRE fiS
TAngleterre tout, même le droit de comploter chez elle l'assassinat de Napoléon; puis l'Autriche et la Prusse, la Russie et les moindres Etats, la Hesse-Cassel, le Brunswick, Bade, Darmstadt, le Portugal, l'Espagne, Naples, la Sardaigne, tous grands et petits, qui, depuis 1793, chaque fois que l'occasion s'était montrée propice, avaient négocié avec le Cabinet de Londres contre la République française ou « l'ogre de Corse v ; et, sous prétexte qu'il fallait s'unir pour l'abattre, ils avaient émargé des millions et des millions.
Est-on curieux de savoir les prix stipulés dans ces marchés d'ordre spécial? Au temps de la première coalition, un cavalier hessois est taxé quatre-vingts couronnes de banque, un fontassin n'en vaut que cinquante; il ne faut pas oublier le fournisseur, nous allions dire le traitant, ou l'Electeur qui touchera deux cent vingt-cinq mille couronnes de banque par an (la couronne était de cinq francs et quelques fractions). Dès lors on ne s'étonnera pas qu'à ce commerce lucratif le grand-duc de Hesse ait amassé une fortune de nabab, pour laquelle il eut des inquiétudes lors de la toute-puissance du héros militaire, dont le génie avait déjoué tous ces odieux calculs. On sait que le dépôt qu'il fit d'une partie de son trésor entre les mains d'un humble Israélite de Francfort fut l'origine de la fortune de la famille Rothschild. Le margrave de Bade, avec ses sept cent cinquante hommes, ne les cède pas à meilleur compte que son voisin. Pour la Prusse, c'est un plus gros morceau. Elle met en ligne soixante-deux mille quatre cents hommes, pour lesquels il faut fixer une moyenne qu'on arrête à une livre douze schillings par tête. Alais elle obtient en outre un million huit cent mille livres pour frais de premier établissement, plus cinquante mille livres sterling par mois, et cent mille livres qui sont prévues pour frais de rapatriement de l'armée après la campagne (1), A l'égard
(1) Comte DE Gardex, Histoire des traités de paix, V, 202 à 2.33.
de l'Aulriche, il faut ouvrir le coffre-fort à doux ballants, et ce n'est pas moins de quatre millions six cent mille livres sterling qui sortent pour mettre deux cent mille hommes sur le pied de guerre (1). Par la suite la denrée humaine devint plus chère; en 1807, par exemple, la Suède ne se contenta pas à moins de douze livres dix schillings par homme, avec première mise de trois mois de solde et frais de retour d'un mois (2). Après de tels trafics renouvelés à chaque coalilion, ce n'est dans aucun de ces Etats, liés par l'argent à la politique haineuse de l'Angleterre, qu'on pouvait songer à parler avec indépendance du caractère et du rôle de Napoléon. Les contemporains ont sans doute ressenti la crainte que Barrère a exprimée dans celte prudente formule : « Il n'y aurait plus, si je publiais mes papiers sur les affaires étrangères, un seul coin en Europe oii je pourrais reposer ma tête (3). «
Mais, si la vérité n'a pu se faire entendre du vivant des hommes qui étaient placés pour la connaître et qui auraient pu la dire, elle ne s'est pas éteinte avec eux. A défaut de leurs voix, des documents sont demeurés pour attester la pari qui revient à l'Angleterre. Ces documents, dont nous détacherons les moins suspects, ceux qui émanent des ennemis mêmes de la France, nous font voir l'Angleterre inébraulablement rivée à ses aspirations d'anéantissement de la puissance française. Et les actes officiels du Cabinet de Londres, en nous révélant ce programme britannique, nous démontreront que, si Napoléon a fixé, sans jamais les détourner, ses regards vers l'autre bord de la Manche, il n'était pas pour cela en proie à des hantises de monoraane, mais que noblement et sans défaillance il acceptait le seul rôle qu'à moins de lâcheté les Français et leur chef eussent à tenir dans la longue tragédie dont la dernière scène s'est jouée à Waterloo.
(1) Comte DE Garde.v, Histoire des traités de paix, V, 298.
(2) Ibid., X, 418.
(3) Proldhon, Napoléon, p 3.
TEMOIGNAGES DES ETRAiVGERS 65
Dans ses notes de ] 789 Rostopchine dit : « On croyait à Londres que le roi de France, faible d'autorité, serait moins dangereux pour l'Angleterre qu'un roi à la Louis XIV, et l'on courtisait pour cela les chefs du parti constitutionnel (J ). » Sans trop de scrupules les séductions anglaises n'hésitèrent pas à suivre le mouvement et à se porter chez les hommes les moins dignes de considération : « Le club des Jacobins, mande Grimm à Catherine II en 1791, reçoit ses impulsions par les fripons qui ont vendu les intérêts de leur patrie à l'étranger et font les patriotes, et par des émissaires anglais et prussiens qui ont pris à tâche de travailler ce malheureux pays en dessous... Le club est assez inepte, assez ignare, assez étranger aux affaires, assez imbécile pour qu'on lui persuade qu'il fait nuit en plein midi (2). v
leut-on d'autres renseignements plus précis, datant de l'époque de la Terreur, on les trouvera encore chez un diplomate russe : « Les agents anglais Clarkson et Oswald sont inscrits au club des Jacobins... 11 eut été plus honorable de faire la guerre à la France, de détruire Cherbourg, de lui enlever ses colonies, que de fomenter les troubles et les massacres qui se commettent en France à la honte de l'humanité (3). »
En voyant combien l'affaiblissement, la dislocation de la France, rentraient dans les désirs de l'Angleterre, on commence presque à comprendre pourquoi celle-ci devint plus ardente à la lutte lorsqu'elle vit la République relever les provocations de l'Europe, organiser ses armées et faire d'une France qu'on voulait diminuée, enchamée, une nation plus indépendante, plus forte et plus grande qu'elle ne le fût jamais. Logiquement, l'Angleterre se trouva encore plus loin de son but le jour cil parut à la tète du gouvernement un chef, sorte de régénéra-
(1) Albert SoREL, r Europe et la Révolution, II, 29.
(2) Société impériale d'histoire russe ; Lettres de Grimm à Catherine If, V05.
(3) Archires du prince Woroiitzoff.W, 296.
teiir proiidentiel, qui, en peu de temps, dota la France d'une administration régulière à l'intérieur, d'un prestige mililaire sans rival à l'extérieur.
Que fit l'Angleterre lorsque, six semaines après le 18 Hrumaire, le Premier Consul, désireux d'éviter l'intermédiaire des ministres implacablement hostiles, écrivit do sa main an roi d'Angleterre pour lui demander la paix? S'empressa-t-elle, comme le bon sens, le sinjple sentiment d'humanité l'aurait ordonné, d'adopter en principe cette proposition, d'en retenir l'examen? Nullement. Le Cabinet britannique, s'appuyant sur le texte de la constitution anglaise, sur une loi d'étiquette, défendit au Roi de répondre. L'affaire fut portée devant le Parlement. Un des membres de cette assemblée, M. Tierney, en présence des circonlocutions obscures du gouvernement, somma le premier ministre de définir son but en une seule phrase : « Je ne sais si je pourrai le faire en une seule phrase, s'écria M. Pitt, mais je le ferai en un seul mot : sécurité. Est-il une sécurité possible pour l'Angleterre alors que notre garantie en négociation serait avec ce Bonaparte, seul organe maintenant de tout ce qu'il y a de pernicieux dans la Révolution française? » Puis, comme conclusion, Pitt faisait des vœux en faveur du rétablissement des Bourbons, qui auraient assez d'occupations à l'intérieur pour réparer « dix ans de convulsions révolutionnaires i> et ne pourraient, par conséquent, avant dix autres années, s'ingérer dans les affaires extérieures. A cette séance du Parlement anglais furent mis en lumière les sentiments respectifs des deux gouvernements. Napoléon disait dans sa lettre au roi d'Angleterre : " ... Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles (!)?'>
De quelle manière le Cabinet britannique reçoit-il ces géné-
(1) Correspondance de Napoléon l", VI, 33.