EFFORTS PACIFIQUES DE NAPOLÉON
reuses avances? Pour justifier le refus de réponse qu'il impose au Roi, il aggrave sa décision par des explications qu'il résume littéralement en cette phrase : « Rétablissement eu France de l'ancienne dynastie qui assurerait à ce pays la possession de son ancien territoire (1), «
Et, malgré cette espèce de défi qu'on lui jette à la face, malgré la façon insultante dont il a été pris personnellement à partie, Napoléon n'en continuera pas moins tous ses efforts en vue du rétablissement de la paix. Il les continuera même au lendemain de Marengo. Après comme avant la victoire il a l'oreille ouverte à toutes les propositions, si vagues soient-elles, qui arrivent des bords de la Tamise, où, cependant fidèle en 1801 au système de 1789, ' on ne cesse, rapporte un diplomate, d'employer de l'argent en faveur des entreprises de Georges et des Chouans (:2). 5? Et quelles entreprises étaient-ce? On venait d'en voir une le 3 nivôse, quand la machine infernale dirigée contre le Premier Consul avait tué cinquante-six personnes.
Malgré tout, sachant qu'un ministère plus modéré a pris la succession de Pitt, le Premier Consul essaie tous les moyens de conciliation avant d'en arriver aux hostilités. Un chargé d'affaires, Otto, avait été envoyé à Londres sous prétexte de régler la question des prisonniers. En réalité, il avait la mission plus sérieuse de préparer les voies à un rapprochement, ainsi que le spécifiaient ses instructions. On le presse alors de poser une demande explicite de négociations, et des vues générales spont échangées entre les deux Cabinets, à la suite desquelles on devait parienir six mois plus tard à réunir des plénipotentiaires à Amiens pour y élaborer un traité de paix définitif.
Ce n'est pas ici le lieu de décrire par le menu les conférences dont le résultat fut longtemps incertain, vu l'hpstiHté radicale que le ministère anglais rencontrait dans une fraction impor-
(1) Séance du Parlement anglais du 17 février 1800.
(2) Archices royales prussiennes, elc. II, 46.
tante du Parlemeut; mais, afjii de pouvoir mieux juger à qui reviendra la responsabilité des guerres prochaines, on doit rappeler l'ardente et sincère impatience de Napoléon quand il attendait le résultat des premières négociations pacifiques auxquelles l'Angleterre avait daigné prendre part ; son regard ne quittait pas la roule d'Amiens ; il comptait les heures, les minutes ; sa pensée suivait de relais en relais les courriers qu'il comblait de gratifications afln qu'ils accélérassent la vitesse de leurs chevaux.
Qu'il entrât dans sa fièvre le soupçon que peut-être les Anglais se déroberaient tout à coup et qu'il se verrait attaqué sur les côtes à Timproviste, c'est possible ; le passé l'invitait à la méfiance, l'avenir prouvera qu'il n'en eut pas assez.
Mais bien certaines, en tout cas, et bien catégoriques apparaissent ses dispositions pour en finir par un arrangement pacifique. On en est facilement convaincu lorsqu'on le suit à l'heure des derniers pourparlers. Le 8 mars 1802, il écrit à son frère Joseph, qui représente la France à Amiens : « La dernière rédaction du projet anglais pour Malte ne s'éloigne pas beaucoup de la nôtre. Il est facile aussi de trouver un niezzo termine pour les affaires des prisonniers. Je ne vois donc pas ce qui peut empêcher aujourd'hui la conclusion du traité. Si lord Cornwallis est de bonne foi, la paix doit être signée avant le 19... J'ai cédé tout ce qu'ont voulu les Anglais, y. Le 9 mars : u J'accepte, quoique à regret, la formule : « La Sublime Porte est invitée à « accéder au présent traité... « Au reste je vous donne toute latitude pour signer dans la nuit. Vous serez en conférence lorsque vous recevrez ce courrier; je ne pense pas qu'il arrive avant neuf heures du soir.. . Faites donc tout ce qu'il est possible pour terminer et signez. Vous aurez soin de me faire connaître, dans votre réponse, si le courrier est arrivé avant neuf heures, lui ayant dans ce cas promis six cents francs. » Le 11 mars : « II est cinq heures après raidi et je n'ai pas encore reçu le
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courrier que vous m'avez annoncé devoir m'expédier après votre conférence d'hier matin et que j'attendais à minuit... Veuillez donc me rendre compte deux fois par jour, le matin et le soir, par deux courriers extraordinaires, de tout ce que vous faites et de tont ce qu'on vous dit, car il est pour moi bien évident que si, à l'heure où j'écris, la paix n'est pas signée ou convenue, il y a à Londres changement de système, j)
Et toujours ainsi jusqu'à la fin ; le 24 mars, il dira encore sur la rédaction d'un article en litige : « Le plénipotentiaire français est autorisé à passer outre; il ne retardera pas d'une heure la signature du traité pour cet article (1). »
Ce n'est pas là, quoi qu'on en veuille, le langage d'un homme qui préférerait la guerre à la paix.
De concessions en concessions faites par le gouvernement français, le traité fut enfin signé le 27 mars 1802. Les deux peuples accueillirent cette nouvelle avec des transports de joie. A Londres, plus encore peut-être qu'à Paris, l'émotion publique tint du délire; le cri, si nouveau et si étrange, de Bonaparte for evev retentit dans cette grande cité, à côté des vivats nationaux. Sur toutes les voitures qui parcouraient la ville s'étalaient des pancartes où se lisaient, écrits en gros caractères, les mots : Peace with France. Enfin, lorsque le colonel Lauriston, un des aides de camp du Premier Consul, arriva dans les murs de Londres pour échanger les ratifications du traité, il fut reçu au bruit de mille ovations. On ne sut quelles marques de reconnaissance témoigner à ce messager de la bonne nouvelle; on détela ses chevaux et on traîna triomphalement son carrosse jusqu'à sa demeure (2). Ces démonstrations d'enthousiasme populaire prouvent jusqu'à l'évidence que le jour prochain où les ministres anglais briseront cette paix si chaleureusement accla-
(1) Correspondance de Napoléon I", III, 405 et suiv.
(2) Walter Scott, Histoire de Xapoléon. IV, 423; V, 7; Armand Lkfebvrk, I, l.î9 ; J.-B. Salgue, I, 71.
mée, ce sera de leur propre volonté et non pour répondre aux désirs de la majorité de la nation. La rupture sera l'œuvre de quelques esprits uniquement préoccupés de leurs intérêts mercantiles.
11 est assez curieux de voir ce que dit à ce propos un écrivain moderne homme politique autrichien qui s'est livré à un travail considérable pour rejeter sur Napoléon la responsabilité de toutes les guerres : « Les Anglais avaient espéré profiter de la trêve d'Amiens pour relever leur commerce; or, au bout de quelques mois, ils constatèrent qu'ils s'étaient trompés. Napoléon n'avait pas consenti à renouveler, selon le désir du gouvernement anglais, le traité de commerce de 1786, favorisant l'importation des produits anglais au détriment de l'industrie française. Le Premier Consul demandait, au contraire, que l'Angleterre signât une nouvelle convention qui n'entravait en rien le développement commercial de la France. Les négociations traînaient en longueur ou n'aboutissaient pas et, dans l'intervalle. Napoléon édicta des droits d'entrée fort élevés sur les marchandises anglaises. Dès lors les fabricants et négociants de l'Angleterre ne désirèrent plus que la guerre, qui avait été moins préjudiciable à leurs intérêts que cette paix qui les ruinait (1). 55 Ce détracteur de Napoléon aide assurément mieux qu'il ne le prévoyait à établir la vérité de l'histoire. Nous sommes en réalité tous de la même opinion : l'Angleterre voulait une France appauvrie, dominée; Napoléon la voulait grande, prospère et respectée, inde hélium.
Or, moins de six mois après la signature de la paix avec l'Angleterre, le 6 septembre, le Premier Consul croyait devoir prévenir le roi de Prusse qu'il aurait à se mettre à l'abri « des intrigues anglaises 55 . Cette insinuation était-elle sans fondement? N'était-elle qu'une perfidie misérable ayant pour but de desservir
(1) D' A. FouRNiER, membre de la Chambre des députés autrichienne, professeur à l'Université de Prague, Napoléon /", II, 25.