‹ Napoléon et la paixChapitre 20 sur 148 · LES GRIEFS GOXTRE L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

LES GRIEFS GOXTRE L'ANGLETERRE

le roi d'Angleterre près d'un autre souverain? Ou n'était-elle que le fruit d'une imagination inquiète et prompte à s'exagérer les plus légers symptômes? L'examen de la situation démontre que plusieurs faits autorisaient des suspicions sérieuses.

D'abord les clauses les plus importantes du traité qui devaient être exécutées dans un délai de trois mois par l'Angleterre ne l'étaient pas encore 3 puis le ministère belliqueux revenu aux affaires participait plus ou moins ouvertement à des actes intolérables et outrageants de la part d'un Etat avec lequel la paix avait été conclue. C'est ainsi qu'en juin 1802 on signalait que le prétendant Louis XVIII, le prince d'Artois, le prince de Condé, le duc d'Enghien, les émigrés continuaient à être reçus avec les honneurs royaux, émargeaient au budget anglais, alors qu'ouvertement ils complotaient le renversement du gouvernement consulaire, reconnu officiellement par le fait même de la signature du traité d'Amiens, De même on ne pouvait s'empêcher de remarquer que Georges, l'homme qui étudiait la meilleure manière d'attenter à la vie du Premier Consul, était l'objet de la plus haute considération. Indice non moins significatif : quoique pauvre, il menait à Londres la vie d'un grand seigneur, grâce aux fonds que le ministère mettait à sa disposition. Enfin il n'était pas de jour oîi la presse ne fît l'apologie de ceux qui préparaient l'assassinat de Napoléon.

Celui-ci avait, on le voit, des motifs suffisants pour signaler les intrigues britanniques à Frédéric-Guillaume, son nouvel allié^ qui, parla convention du 5 septembre 1802, pouvait être appelé bientôt à fondre avec les armées républicaines l'armée prussienne classée alors parmi les plus puissantes de l'Europe. Cette convention avait mis un instrument de guerre formidable aux mains de Napoléon ; il ne tenait qu'à lui de s'en servir au moment de l'affaire de Passau. Qu'il encourageât le mécontentement de la Prusse, qu'il excitât ses récriminations, et du même coup il provoquait la reprise d'une campagne à

peine close. Rieu de plus facile dans l'enclievôtrement inextricable des multiples inlérêls qui se jalousaient, s' excitaient et ne demandaient qu'à s'exaspérer à la Diète de Ratisbonne.

S'il le veut, Napoléon n'a qu'à marcher; l'Autriche vient de lui offrir une belle occasion par cet envahissement de la ville de Passau. Pour un jeune générai, la tentation est grande de faire manœuvrer de front l'armée française, déjà illustrée sous ses ordres par de nombreux triomphes, et l'armée du grand Frédéric, réputée encore invincible. C'est presque défier la faiblesse de la nature humaine que d'éprouver par de telles séductions un homme qui serait un peu épris de gloire militaire, à plus forte raison l'être exceptionnel dont les poumons, au dire de ses biographes, ne trouvaient de respiration que dans l'air fétide des champs de bataille.

S'il a cru aux violences incurables du caractère belliqueux de Napoléon, le roi de Prusse, pour sa part, va être détrompé, détrompé même jusqu'au dépit, en constatant que de lui et du batailleur exalté, ce sera le dernier qui s'appliquera à éviter la plus petite cause de conflit.

Le Premier Consul s'ingénie à chercher des compensations pour l'Autriche afin qu'elle puisse couvrir honorablement sa retraite. 11 croit pouvoir lui accorder sans grand inconvénient une dignité électorale, c'est-à-dire une voix de plus à la Diète et 1 évêché d'Eichstaed en faveur du grand-duc de Toscane; il obtient ainsi l'évacuation de Passau.

Cette solution était le résultat de la volonté précise et nettement exprimée de Napoléon, qui, six mois auj)aravant, avait en termes explicites indiqué ses vues pacifiques à Talleyrand : « Mon intention, avait-il dit, est de ne compromettre d'aucune manière la France dans les affaires d'Allemagne et de ne pas courir un centième de chance pour la rupture de la paix (1). «

(1) Correspondance de Napoléon /", \II, 427.

AIODKKATIUX 1)1 l'UKAlIKH CO.VSLL 73

11 avait leuu le même laiigag.' à la Prusse lorsque, après la sijjuatuie de la conveiiliou militaire cuire les deux pays, il avait fait à Tambassadeur prussien cette dcclaratioii : .. On me jugerait bien mal à Berlin si l'on erai;>uail (jue je voulusse provoquer la guerre pour la ville de Passau. -^ Iva])j)orfant ces |)aroles à sa Cour, Luecbesiiii ajoute : i. Le jjéiiéral Bonaparte m'a ensuite exposé avec une égale franchise les mo\ens qu'il croit les plus propres à obtenir une paix longue et sûre pour le botilieur de la France et du continent, du nmins pour Tespace de douze à quinze ans il). " C'était donc, singulière ironie, exactement pour la [icriode de 1 <S(l2 a 1814 que Xajjoléou rêvait « une paix longue et sûre pour le bonheur de la France et du continent •' !

La modération du Premier Consul ne lût j)as du goût de la Prusse. .Aux yeux de cette puissance, les petits avantages concédés à rAuliiclie en vue d'empêcher la guerre étaient en contradiction de la convention du 5 septembre. Au dire de son ministre, la loyauté de Frédéric-Guillaume ensouffrait; et Tonne parlait de rien moins que de remettre tout eu question par de nouvelles proj)Obitions (2l Mais si par ses lemontrances à Paris ]a Prusse seujblait attacher une importance rigoureuse à la convention du Ô septembre, vis-à-vis de l'étranger c'était tout auti'e chose. Dès le 8 octobre, répudiant déjà les conséquences de sa nouvelle alliance, elle écrivait à la Russie que ^ la convention du 5 septembre avait été signée par Lucchesini à Paris, par surprise, sansordres (3i ;' . .Assertion parfaitement contraire à la vérité, du reste, attendu (jue le lloi avait solennellement ratifié ladite convention le 18 septembre i 4).

D'oîi venaient flonc les versatilités soudaines du Roi, ses

(1) Arr/iii-fis 7-(ti/ttl/'s priissie/nie.s, ef-. . Il, IIM-III,

(2) IfjiiL, II, 119.

(3) Arc/lires iiiipc'ritdes russes, etc.^ I,.\\, 1 •'*'••. ■V) Archices roijnlcs j)russiennes, de. II. 112.

façons ambiguës d'affirmer à Saint-Pélersbourg que le traité avec la France était sans valeur et d'exiger à Paris le respect intégral du même traité, puis de s'opposer à la conclusion de la paix alors qu'il eût gémi d'être entraîné à la guerre? C'est que, depuis le retour de Memel, Frédéric-Guillaume était ballotté entre deux influences, celle de son Cabinet, qui agissait dans les intérêts de l'Etat, et celle du parti russe et anglais, qui s'était reformé plus vivace que jamais sous les auspices de la Reine. Ce parti n'avait qu'une visée : saisir tous les prétextes, si variés, si contradictoires fussent-ils, pour éloigner la Prusse de la France et pour créer entre elles une inimitié en agissant d'accord avec la Russie. Tourmenté par ces deux influences, Frédéric-Guillaume ne savait se résoudre. Porté vers la France par ses intérêts matériels, il ne pouvait se détacher de la Russie , qui représentait mieux ses instincts aristocratiques. Il se flattait dans son amour-propre, satisfaisait ses affections personnelles et se sentait dans la ligne de son devoir royal lorsqu'il se rapprochait du Tsar, qui paradait en avant des défenseurs de l'ordre monarchique. Au contraire il se méprisait lui-même d'avoir des relations avec une nation menaçante pour les trônes, tant qu'à ses yeux de prince de droit divin elle apparaissait comme un foyer d'anarchie. Exemple dangereux, en effet, pour les peuples soumis au régime autocratique, que celte République glorieuse et prospère.

Certes Frédéric-Guillaume n'aurait pas eu la tâche facile s'il avait voulu simplement louvoyer sans se compromettre ni d'un côté, ni de l'autre- mais combien était plus ardu le rôle qu'il s'efforçait de jouer en prétendant rester à l'état de poids mort au centre de la tempête qui soufflait sur toute l'Europe et qui faisait tourbillonner le long des frontières de Prusse des rafales de soldats précipités contre la France ou refoulés en déroute par nos troupes victorieuses ! Pour diriger la manœuvre au milieu de ce cyclone, il fallait être doué d'un coup d'œil rapide et sûr, d'un

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