FREDERIC-GUILLAUME III
esprit alerte et délié, d'un caractère ferme et intrépide ; c'està-dire qu'il fallait être le contraire de ce qu'était au fond de luimême Frédéric-Guillaume III.
D'une éducation fort négligée, il n'avait eu d'autre précepteur que le vieux général Kockeritz, « aussi béte qu'il en avait l'air, » dit un historien allemand, « un des hommes, dit un autre, les plus bornés du royaume, n qui lui avait inculqué une ordinaire médiocrité avec l'aversion de toute tentative hardie.
Le désir d'être tranquille, de ne faire aucun effort, le flegme de l'habitude, paralysaient chez le Roi toute apparence de volonté. Modeste dans ses goùfs, économe jusqu'à la parcimonie, il était plutôt enclin à se railler du cérémonial qu'il estimait trop coûteux et qui lui imposait une contrainte. Il affectionnait de suivre à pied son carrosse attelé de six chevaux, occupé seulement par la Reine, qui répondait aux ovations du peuple. Tout lui était à charge dans son royal métier ; aussi laissait-il souvent échapper cette boutade ; « Pourquoi Dieu ou le diable m'ont-ils fait roi? » Ce regret qu'il avait de sa position s'explique assez bien chez un prince qui, au dire de ses biographes, avait, inné en lui, le sentiment de l'honneur. Ils ne sont pas rares, les hommes qui, excellents psychologues d'eux-mêmes, ont conscience de leur faiblesse morale, gémissent chaque matin sur certains actes qu'ils ont commis la veille et continuent à s'y adonner aussitôt que l'occasion s'en représente. C'est ainsi que Frédéric-Guillaume, caractère sans consistance, entraîné par l'influence de son entourage dans des situations qui auraient exigé une énergie supérieure, se dérobait toujours au dernier moment à l'aide de mensonges et de moyens perfides dont il ressentait la honte. Cependant sa réputation d'honnêteté, généralement répandue eu Europe, contribua certainement à entretenir sur son compte les illusions que Napoléon était porlé naturellement à se faire sur la loyauté des monarques. De la Cour de Prusse, il subira toutes sortes de mécomptes et de violations
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de promesses sans jamais oser soupçonner la droiture du Roi. Et quand, à peu près désabusé, il s'attaquera à la Reine quelques années plus lard, il se croira encore le devoir de rendre publiquement hommage à l'honorabilité du Roi.
Tenant à s'effacer en toutes choses, à éviter de prendre une responsabilité quelconque, dont les conséquences réelles ou chimériques le faisaient frémir, Frédéric-Guillaume se montrait avare de mots et répondait par des phrases saccadées vaguement en rapport avec les questions qui lui étaient posées. Les diplomates éprouvaient un grand embarras pour transmettre dans leur correspondance les résultats des audiences royales. Un ambassadeur russe, le comte Repnine, écrivait : « Il écoute avec une gêne visible, puis répond par quelques mots sans suite, craignant de parler clairement et qu'on put le comprendre... Ce serait peine perdue que d'entreprendre avec lui la discussion d'une affaire. « Et cette habitude prise de ne pas exprimer sa pensée révèle en quelque sorte le vrai caractère du roi de Prusse, qui, ne se prononçant sur rien, laissait naître des espérances, mais aussi préparait des déceptions pour tout le monde( 1 ). C'est ainsi qu'il devint, selon l'expression de Xapoléon, « l'homme antipathique » avec qui personne ne voulut plus rien avoir à traiter aux conférences de Tilsit, en 1807.
Sur un seul point il avait une opinion très décidée ou plutôt un entêtement qu'il faisait prévaloir avec une énergie indomptable : il ne voulait absolument ])as faire la guerre. Pour n'avoir qu'une idée obstinément préconçue, elle était des plus malheureuses en un temps où elle était irréalisable. Tôt ou tard la
(1) Archices royales prussiennes, etc., I, 46(3 à 51 V ; Hausskr, Deutsche Geschichte, III, Ho-ViV; Archives nationales, AF, IV, 1690 ; Missions de Duroc ; Armm, Vertraute Geschichte des preussifchen Ho/es, 111,250 et suiv.; Ziemssen, II, 2S, ;il ; comte de Gardem, Histoire des traités de paix, X, 76-109; Vertraute Briefe, I, 171-184- ; Xeue feuerhri'indde, \, 136; F. dk Martens, Recueil des traités de la Russie, VI; Allemagne, 257, 262, 297, 359, 375; Alfred Sterx, Abhandlungen zur Geschichte der preussischen Reformzeit, I, 46 et suiv. ; Mémoires de la comtesse Potocka, 159 ; Lombard, Matériaux, etc., 12 et suiv.
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Prusse devait être entraînée à prendre parti dans le duel colossal qui était engagé entre la France et l'Europe coalisée, et c'est ainsi qu'elle sera forcée non pas seulement de se battre contre Napoléon, mais encore de marcher avec lui contre les ennemis de la France.
Cette répugnance longtemps invincible, que manifestait le Roi pour prendre les armes, explique dans une certaine mesure ce qu'avait de gauche, d'entortillé, de déconcertant la politique du Cabinet de Berlin, obligé — ne fût-ce que par sa position géographique — de figurer dans les négociations nées des actions de guerre, mais sans pouvoir jamais appuyer ses arguments de la sanction naturelle en pareil cas : la menace positive d'une entrée en campagne.
Cet entêtement, érigé d'avance en ligne de conduite politique, eut pour résultat de laisser fuir les bonnes occasions, et quand, vers la fin de 1805, Frédéric-Guillaume adoptera enfin une résolution belliqueuse, ce sera moins sous l'empire de circonstances impérieuses que par la capilulation inévitable de sa faiblesse devant les longues et incessantes sollicitations de sa femme, qu'il adorait.
Alors il justifia presque à la lettre l'horoscope tiré avec une précision si étonnante par Mirabeau en 1786 : « Si le roi de Prusse se jette dans le parti anglais, dans quinze ans il sera marquis de Brandebourg (1). ^5 Celte prédiction fut retardée de cinq ans à peine. X'était-il pas même un peu moins que marquis de Brandebourg en 1807"? Quelques maisonnettes, basses et grises, enterrées dans les sables de la Baltique, se serrant les unes contre les autres pour ne pas être (emportées par le vent, c'était tout ce qui restait de la splendeur prussienne, c'était Alemel, dernière capitale du deuxième successeur de Frédéric le Grand.
(I) Mirabeau, Histoire s-'crètc, 1, SV.
Par beaucoup de traifs le caractère du Roi rappelle de fort près celui de Louis XII, et l'analogie apparaît plus frappante encore quand on observe que Frédéric-Guillaume III et l'infortuné roi de France succèdent respectivement à l'un de ces rois qui, dans l'histoire de leur pays, ont le plus offensé la conscience publique, le plus avili la majesté souveraine; et la similitude s'accentue si l'on remarque qu'ils compromirent tous deux leur couronne et les destinées de leur nation par leur manque d'énergie personnelle et par leur égale soumission à l'ascendant de leurs femmes, qui ont entre elles aussi une singulière ressemblance morale.
Quand on évoque la réputation de beauté, la légèreté, la coquetterie, l'étourderie inconsidérée de la reine Louise de Prusse, il est bien difficile de ne pas penser en même temps aux épisodes de la vie de Marie-Antoinette : mêmes penchants irrésistibles pour les plaisirs qui sont des occasions de briller, de sortir de son rang; même mépris des lois de l'étiquette et de l'opinioii de la Cour; mêmes promiscuités aux bals de l'Opéra ; mêmes exhibitions en différents costumes de comédie; tout, jusqu'à l'amie Mme de Lamballe, compagne et complice de ces petites escapades, qui est représentée ici par une sœur, la princesse de Salm, légère de mœurs et de caractère; tout défile devant vos yeux comme une apparition rapide et troublante des Tuileries, de Versailles et de Trianon. Chose plus étrange encore, le sort malheureux de Louise — bien qu'elle n'ait pas eu la même fin tragique — arrache aux âmes tendres des Allemands autant de larmes qu'en fait couler le souvenir lugubre de Marie-Antoinette.
" La Princesse des princesses (1) » (selon le compliment favori que lui adressait son galant beau-père) fut en son temps la plus belle femme de l'Europe. Maintenant encore, aux
(1) Adami, Luise Kiinigin von Preussen, 55.
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vitrines de presque tontes les boutiques crAUemagne, le passant s'arrête av ec admiration devant le portrait de la Reine vénérée (1).
Bien que la reclierche y soit visible pour peindre un être d'une fluidité idéale, quittant la terre en une sereine assoraption, ce portrait n'est resté, malgré les efforts de l'artisle, qu'une œuvre fascinante de charmes terrestres, de désirs sensuels. Rien n'éveillerait l'idée d'apothéose si une étoile adroitement disposée ne voulait nous inonlrer, baignant déjà dans le ciel, une chevelure d'un blond tendre qui ruisselle en ondes fulgurantes pour venir se fondre doucement avec la rose et moelleuse pâleur du visage. Cette fadeur d'essence germanique est corrigée par la mol)ilité de minces et diaphane.^ narines qui frémissent au-dessus d'un sourire espièglcment provocateur. A ces effets de grâce mutine et coquette, se mêle cependant une impression de candeur altière produite par les rayonnements de deux grands yeux bleus illuminés d'orgueil et teintés de rêverie. Ces charmes attirants sont rehaussés par l'arrangement de la robe drapée en une sorte d'enveloppe traînante, faite de longs voiles d'un blanc nuageux, aux plis ondoyants et souples, sous lesquels transparaît chastement le mystère d'une irrésistible beauté.
Les séductions que son image exerce encore actuellement, la reine Louise les a produites elle-même chez la plupart de ceux qui l'ont approchée ou seulement aperçue. Mme l igée-Lebrun, qui l'a vue avec ses yeux de peintre, a noté ses impressions : « Le charme de son céleste visage qui exprimait la bienveillance, la bonté, et dont les traits étaient si réguliers et si fins; la beauté de sa taille, de son col, de ses bras ; l'éblouissante fraîcheur de son teint, tout enfin exprimait en elle ce qu'on peut imaginer de plus ravissant... Il faut avoir vu la reine de Prusse pour comprendre comment, h son premier aspect, je restai d'abord
(1) Portrait par Richter (musée de (Cologne), édité paria Société de pliotoyrapiiie, Berlin et Paris.
comme charmée (1). « Il semblerait que son apparition imposait l'extase, gravait l'amour dans les cœurs. Ses adorateurs nous ont transmis leur enthousiasme en des déclarations d'un lyrisme exalté, parfois ampoulé, comme celle du chevalier Lang par exemple : » La belle reine Louise flottait devant tout le monde comme un être surnaturel sous une forme angélique. Elle jetait à tous les rayons de sa beauté, de sorte que chacun se croyait le droit de rêver que celle figure de femme vive et mouvementée était amoureuse de lui et que, de son côté, il était autorisé à être amoureux d'elle (2). » Gœlhe a dit qu'elle passa devant ses yeux " ainsi qu'une apparilion céleste dont l'impression ne s'éteindra jamais en lui (3) 5' . Le général de Ségur, qui avait peut-être lu Goethe, traduit ainsi son admiration : " 11 y avait dans le son de sa voix une douceur si harmonieuse, dans ses paroles une séduction si aimable et si louchaule, dans son altitude tant de charme et de majesté que, interdit pendant quelques instants, je me crus en présence de Tune de ces apparitions dont les récils des temps fabuleux nous ont retracé l'image (4). "
Toutefois, il s'est montré quelques hérétiques de ce culte idolâtre. D'aucuns, comme le général York, osaient critiquer chezla Reine la longueur de ses pieds ou de ses mains ou bien affirmaient — ce qui la dépoétisait, hélas ! — que la banderole de gaze légère flottant constamment autour de son cou, avec une grâce qui a été illustrée par la peinture et la sculpture, n'avait d'autre but que cacher des cicatrices (5). A part ces quelques notes discordantes, les écrivains sont unanimes à proclamer les charmes infinis de sa très réelle et exquise beauté (6). Mais tous sans exception
(1) Souvenirs de madame l/'igée-Lebrun, II, 91.
(2) Aksi.m, l'crlraute Geschichte, III, 250.
(3) GoETHK, Warheil und Diclitunij.
(4) De SÉ(;l'r, Histoire et mémoires, II, 210,
(5) Arxiai, Vertraute Geschiclite, III, 251-259.
(6) Bir.Nox, V, 399; Mémoires du maréchal de camp A. -H. Dampmartin,^'!! et suip. ; Ad.imi, op. ci!. ; Horv, op. cit., passim.
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sont d'accord — ainsi qu'on Ta pu pressentir à travers les dilhyrambes des plus fervents — pour reconnaître son immense désir de plaire, de constater sur autrui, quel qu'il soit, l'effet immanquable de son pouvoir nierveilleux d'enchanteresse. In diplomate russe, avec sa rude irrévérence d'outre-Danube, a été jusqu'à dire : - Elle a cette passion de coquetterie pour amouracher tout le monde, poussée à ce point qu'elle serait heureuse et fîère d'avoir rendu amoureux d'elle uu laquais, un mendiant (1). '■ En femme toujours satisfaite de voir se renouveler ses succès et de constater l'immanquable triomphe de ses attraits, elle se prodiguait dans les réunions mondaines, où elle pouvait lire dans les yeux, deviner sous les craintives et tremblantes étreintes des danseurs, les passions qu'elle inspirait.
S'affranchissant de toutes les retenues que l'étiquette prescrit aux princesses, elle faisait sensation lor.squ'en des costumes souvent assez risqués, elle entiail aux bals de l'Opéra, à la tète de cortè;}es rappelant des scènes allégoriques. Un de ses panégyristes, décrivant un de ces amusements raffinés, nous la représente, au milieu de jeunes coupb^s joyeux se rendant aux fêtes d'Eleusis, resplendissante sous les traits de Statira, (■lie de Darius, le jour de ses noces avec Alexandre. Elle aimait — comme il sied à la beauté — à se montrer sous les transformations les plus diverses. C'est ainsi qu'une antre fois on la vit apparaître, sévère et recueillie, en Marie la Catholique d'Angleterre. Des mascarades plus intimes, non moins extravagantes, avai(>nt lieu au Château. On s'ingéniait à trouver des figures de cotillon oii les officiers de salon — déjà connus là-bas à la veille des désastres — se disputaient l'honneur de s'enfermer dans des quilles gigantesques, contre lesquelles une boule était lancée délicatement par l'adorable souveraine. Une quille venaitelle à être touchée, qu'aussitôt s'en échappait un de ces messieurs
(1) .irchircs (l/i prince U'uro)itzoJJ\ \, ISS.
les officiers, déguisé en « roséo du matin » , comme le lieutenant de cavalerie M. de Kriisemarck ; en « vertu sans tache i?^ comme M. de Alassow, ou bien en « suave Dulcinée » , comme le capitaine des gardes du corps M. de Perponcher (1). Ces distractions, d'un goût affecté mais surtout indignes de la majesté du rang suprême, offusquaient le Roi, qui n'y prenait aucune part. Toutefois il était trop faible, trop épris de sa femme, pour oser seulement soulever une objection. C'était un scandale aux yeux des maîtres des cérémonies, vieux et vigilants gardiens du protocole, lorsque, au palais, on préparait la représentation d'une pièce dans laquelle la Reine avait un rôle, ainsi que sa sœur favorite, la sémillante et délurée princesse de Salm, indépendante de tous les préjugés des Cours. Toute réserve était bannie des répétitions dirigées par les comédiens du théâtre; on se réunissait ensuite en des dîners iutimes où pêle-mêle la Reine, les princes, les généraux, les artistes de la danse, les musiciens, les costumiers et les régisseurs s'égayaient en une très libre familiarité qui était difficilement contenue dans les limites de la décence (2).
Toute la jeunesse, tout ce qui aimait à rire, à prendre la vie par ses côtés enchantés, était, on le comprend, soumis entièrement à l'empire d'une princesse captivante, enjouée, dispensatrice de tous les amusements, recherchés alors non seulement par les gens attachés à la Cour, mais par les étrangers qui affluaient à Rerlin, la seule ville du monde où l'on dansât encore. Le reste de l'Europe était plongé dans les deuils des guerres à peine finies et dans l'angoisse des nouvelles batailles dont l'imminence n'apparaissait que trop certaine.
•Revenue parmi ses adorateurs de Berlin, fière du nouveau succès que sa coquetterie avait remporté sur un jeune et puissant empereur, Louise de Prusse, à son retour de Memel, n'eut
(1) HoR\, Dus Bach von der Kmigin Luise, 115-116; Arxim, Verlraute Geschichte, III, 251.
(2) Arnim, VertrauteGeschichte.lW, 252.
LE PRIXCIC LOUIS-FERDIXAND 83
pas de peine à recruter des partisans pour la cause antifrançaise, au service de laquelle se mettait désormais toute son ardeur romanesque.
Le premier qui vint à elle fut le neveu direct du grand Frédéric, le prince Louis-Ferdinand. N'eùt-il pas eu pour sa souveraine les tendres sympathies qui avaient motivé, quelques années auparavant, certaines jaseries d'antichambre, que son fougueux tempérament de paladin romantique l'eût prédestiné au rôle de chevalier servant d'une belle reine vouée au culte de Bellone.
Celui-là n'avait guère besoin d'excitant pour se livrer à la propagande belliqueuse : se battre, toujours se battre, contre qui Ton voulait, pour n'importe qui ; entraîner à sa suite des charges de cavaliers lancés à fond de train sous une grêle de mitraille; se prendre corps à corps avec l'ennemi quel qu'il fût; pointer, sabrer, fussent les Autrichiens, comme le jour où il exprimait le désir de servir l'armée française en qualité de général de division (1) ; fussent les Français, comme quand il préconisait à Berlin l'alliance de l'Autriche, tel était le rêve de son imagination exaltée depuis la campagne de 1793, d'où il avait rapporté une blessure qui faisait à juste titre sa fierté. Point bravache, il obéissait à une nature d'activité dévorante, qu'il dépensait durant les vacances de la paix dans les plaisirs faciles et grossiers de la vie de l'officier subalterne en garnison. « Monter à cheval, nager, tirer, danser, il était inimitable en tout cela (2). « Ecuyer consommé, il aimait à faire parler des prouesses extravagantes où il exposait insouciamment ses jours. C'était le sujet continuel des conversations aux grandes « beuveries « de Champagne, dont il était fort amateur et qu'il offrait
(1) Bi(:.\o\, V, 404..
(2) Matériaux 2)0iir servir à r histoire des années 1805, 1806 et 1807, p. 45. Paris, 1808. (Cet ouvrage est attribué à Lombard, conseiller intime de Frédéric- <juillaume III.)
presque chaque soir à une « société détestable (1) » dans sa villa de Moabit. Et, quand sonnait l'heure des épanchemenls déraisonnes, le prince tutoyait tout le monde comme il se laissait tutoyer par ses subordonnés (2). En campagne il n'était pas plus sobre; un rapport d'espionnage du mois de septembre 1806 dit : « Le prince Louis est très débauché, on le ramène ivre toutes les nuits; c'est une tête exallée (3). « Grand pourfendeur de cœurs, les noms de quelques-unes de ses victimes : la royale princesse de Salm, la princesse Bagration, Mme de Steen, pour laquelle il déserta subitement sa garnison sans qu'on sût ce qu'il était devenu; Pauline AViesel, femme d'un intendant de l'armée (4), dénoncent l'infaillibilité de ses succès aussi bien près des marches du trône que dans les garnis d'officiers.
S'il ne mérita pas la qualification de « météore lumineux au ciel des astres militaires (5) ^ , que lui décernait la flatterie singulièrement imagée du temps, il justifia, jusqu'à l'instant même de sa mort prématurée, sa double réputation de téméraire et galant cavalier. Après une nuit de plaisirs passée en compagnie déjeunes et jolies femmes, au château de la princesse deRudolstadt, il mit dès l'aurore le pied à l'étrier pour aller se faire tuer, à la tête de ses escadrons, dans un combat d'avant-garde qu'il engagea follement, en manière de galop d'essai, quatre jours avant la bataille d'iéna.
Autour de ce héros d'aventure vinrent se grouper, dès 1803, une quantité de ces officiers nobles qui, après les désastres, furent flétris avec une violence inouïe par les écrivains allemands. Ces jeunes gens, infatués, présomptueux, libertins, remplissaient de stupéfaction ceux qui gardaient quelque souci de la dignité
(1) Mémoires du prince de Mefternic/i, I, 39.
(2) Arxi», Vertraute Gesckichte. III, 282 à 291 .
(3) Archives du fninistére de la Guerre. Rapport du chef de bataillon Guillcminot, envoyé par Berthier dans les lignes ennemies.
(4) Matériaux, etc.. op. cit.,tiô- Armm, III, I, 301-302.
(5) G. vo.v DER GoLTZ, Bosbaclt et léna, GO.
LES OFFICIERS PRISSIEXS 85
du métier des armes. Se modelant sur leur chef, dout ils n'avaient certes pas le courage, ils s'étaient assimilés, en les exagérant, tous ses défauts de soudard désœuvré. Indifférents aux devoirs de leur grade, sans respect pour le rang qu'ils occupaient, ils bornaient leur émulation à rechercher des combinaisons d'orgies inédites, à élever des pyramides de bouteilles vidées en des ivresses tapageuses, à molester les bourgeois dont ils subornaient les filles, à mettre en scène publiquement des exhibitions qui choquaient les convictions les plus respectables. Leur audace et leur insolence déjà grandes s'accrurent encore quand ils se sentirent affiliés à une sorte d'association protégée de très haut. Ils allèrent presque jusqu'au sacrilège le jour oii, pour compléter la série de leurs équipées, ils osèrent représenter en une cavalcade Luther et son J'anmlus, cherchant sa femme au couvent de Ximbschen, puis conduisant toutes les religieuses chez Mme Etscher, tenancière d'une maison célèbre alors et qui était tout à fait l'opposé d'un couvent de jeunes filles. Pour la plupart des costumes on avait réquisitionné le matériel du théâtre, et les officiers caracolaient, habillés en femmes, sur leurs chevaux de parade. Quant au lieutenant de Ziethen, chargé de figurer Mme Etscher, il obtint de la complaisante dame qu'elle lui prêtât sa robe de tous les jours, celle que le tout-Berlin noctambule connaissait. Et, afin qu'il ne pût y avoir le moindre doute sur le caractère du personnage, ou lui mit en main une cuiller à punch et un trousseau de clés. \Jn très sérieux historien allemand, le baron Colmar von der Goltz, ne pouvant passer sous silence cette déplorable bacchanale, s'exprime ainsi : « ... Si l'on songe à ce qui existait alors à Berlin, au dérèglement des mœurs et aux nombreuses plaisanteries de cette sorte qu'on voyait se produire journellement, on peut bien dire qu'il n'y avait pas lieu d'en faire un événement important. » Aussi approuve-t-il les hussards et les agents de police envoyés j)our arrêter cette mascarade profanatrice et qui
finalement se bornèrent à faire place au cortège (1). « Si, en embrassant le parti de la guerre, ces officiers turbulents avaient recherché l'occasion de dépenser leur activité au service autrement noble des batailles, on ne saurait leur en faire un reproche. Ils seraient encore presque louables, s'ils avaient été mus par l'ambition d'y acquérir des grades. Mais il faut bien dire que pour la majorité ils étaient criblés de dettes et qu'ils auraient été très heureux de mettre plusieurs étapes entre eux et leurs créanciers importuns. En cela ils suivaient fidèlement l'exemple de leur chef, Louis-Ferdinand, qui partit pour la guerre en 1806, laissant un million de dettes que sa mère, l'année suivante, se vit dans l'impossibilité de payer, w quelque peine, dit-elle, que cela me fasse pour sa mémoire (2). «
C'est dans cette bande joyeuse que se forma tout naturellement l'état-major du groupe qui, sous le nom de parti de la Reine ou parti de la Cour, n'avait pas d'autre but que d'exciter l'opinion publique contre la France, pendant que la Souveraine, pesant sur l'esprit du Roi, s'efforçait de l'amener insensiblement à adopter la politique belliqueuse et irréconciliable de l'Angleterre, soutenue par la Russie. Ce parti et cette politique avaient des racines anciennes à Berlin. Déjà, en 1800, notre ambassadeur, Otto, écrivait que les dispositions du Roi l'éloignaientde la guerre avec la France, « malgré les intrigues de toutes sortes que l'on faisait autour de lui. Sa persévérance, ajoutait Otto, est d'autant plus louable qu'elle le met en opposition constante avec la Reine, pour laquelle il a d'ailleurs la plus grande affection (3). «
Dès le commencement de l'année 1803, le gouvernement français eut à mettre à l'épreuve l'amitié et la reconnaissance
(1) G. VON DEK GoLTZ, Hosbach et léna, p, .'394-395. Sur ce qui est relatif aux officiers prussiens, voir aussi Johann Se heiT ; Armm, l'ertraulc Brie/e, Neue Feuerbrânde, etc.
(2) Archives nationales, A. I"\ IV, 1692.
(3) Archives, du ministère des Affaires étrangères. Prusse, 120-225.