‹ Napoléon et la paixChapitre 23 sur 148 · APPELS DE XAPOLEOX AUX SOUVERAINS · texte numérisé non relu

APPELS DE XAPOLEOX AUX SOUVERAINS

valent, s'en emparèrent et sortirent du port avec leur proie (1). » De tels actes sont plus que l'usurpation du droit déjà fort excessif de visiter en temps de guerre les bâtiments des neutres; ils constituent des forfaits exécrables de piraterie. Le traité d'Amiens avait voulu justement sauvegarder la liberté de navigation dans la Aléditerranée et restreindre, dans la mesure possible, la suprématie effrénée de l'Angleterre. La cbose était de telle importance que la clause de ce traité relative à Alalte avait été particulièrement garantie par la Ilussie (2) et par la Prusse.

Il est facile de comprendre quelle indignation saisit le Premier Consul lorsque l'Angleterre émit ouvertement la prétention de n'évacuer Malle que dans sept ans d'abord, puis dans dix ans ensuite. Pourtant, malgré cette rétractation injurieuse d'un engagement formel, il ne montra pas tout de suite l'excitatiou belliqueuse qui serait — combien l'a-t-on répété — l'invincible penchant de son caractère. Cette modération n'aurait-elle pas dû lui valoir la sympathie et le concours au moins de la Prusse, qui était sa débitrice et qui n'avait eu qu'à se louer de sa générosité?

Dès que le danger de la guerre apparaît, il fait appel à l'empereur de Russie et au roi de Prusse. Au premier il dit : 'i J'avouerai à Votre Majesté qu'un manquement de foi si extraordinaire m'a fort étonné, et je crois qu'il est sans exemple dans l'histoire. Comment pourra-t-on traiter désormais si l'on peut violer ainsi l'esprit et la lettre des traités?... Je réclame l'intervention de Votre Majesté; elle me parait nécessaire pour la continuation de la paix maritime, à laquelle Elle a paru toujours s'intéresser (3). 55 Au second : « Cette violation manifeste

(1) A. Lefebire, I, 121 ; BiGxox, 1, 292-298.

(2) Archives impériales russes, etc., LX\, 370. (Lettre d'Alexandre I^"^ au Premier Consul.)

(3) Correspondance de Xapoléon /", \ III, 237.

d'un Irailé ne saurait être soufferte par la France. Cependant la guerre est un jnalheur que je ne saurais trop déplorer, et je désirerais que Votre Majesté, comme ayant été vivement sollicitée par l'Angleterre de garantir l'ordre de Malte, voulùtpreudre quelque intérêt à ce que l'article du traité fût exécuté (1). »

Suppose-t-on que nous laissions le moindre fait dans l'ombre afin de Jiietlre en saillie le rôle pacificateur de Napoléon en cette circonstance? Voici des opinions semblables à la nôtre qui ne seront pas suspectées. Le roi de Prusse écrit : «Je suis loin d'excuser les procédés de l'Angleterre... (2). j? Plus énergique, l'empereur de Russie s'exprime ainsi : « La conduite de l'Angleterre paraît, en effet, contraire à la lettre du traité d'Amiens... Quels peuvent être les motifs qui l'invitent à garder Malle en contradiction avec des engagements solennellement contractés (3) ? » Veut-on aussi le témoignage du diplomate russe qui de tout temps a travaillé contre la politique française, Morkoff, inféodé à la baine implacable que nous portaient les Anglais? « Ce polisson de iMorkoff(4), » comme a dit un jour Napoléon, n'hésite pas à reconnaître «que la raison est plus fondée du côté de Bonaparte que du côté de l'Angleterre, qui laisse tout dans le vague : le Premier Consul semble vouloir pourvoir à tout ce qui pourrait rassurer non seulement PAngleterre, mais aussi toute l'Europe (5) » . Enfin un homme qui fut toujours aussi l'ennemi de Napoléon, le ministre prussien Hardenberg, dit dans ses Mémoires : « Il eût été désirable que l'Angleterre montrât pour la paix autant de bon vouloir que Napoléon (6). » Ces appréciations ne pouvaient être différentes sous la plume de ceux qui connaissaient les menus incidents

(1) Correspondance de Napoléon I", UIII, 238.

(2) Archives roijales prussiennes, etc., II, 132.

(3) Archives impériales russes, etc., LXW/II, 82-102.

(4) Correspondance de Napoléon /", VIII, 486.

(5) Archives impériales russes, etc., LXXVII, 253.

(6) Ranke, Eigenhihidige Memoiren des Staats Kanzlers Fiirslen voti Hardenberg, II, 124-125.

LE ROLE PACIFICATEIR DE XArOLEOX 93

(le la diplomatie. Ils n'igtioraieul pas que, dès le mois de février 1803, le Premier Consul, s'adressant au représentant de l'Angleterre, lui avait dit : « Si je n'avais pas senti rinimilié du gouv<u'nem('nt britannique en toute occasion depuis le traité d'Amiens, il n'est rien que je n'eusse lait pour prouver mes intentions conciliatrices : partage dans les indemnités allemandes aussi bien que dans l'inlluence sur le continent, traité de commerce, entin tout ce qui aurait pu convenir et doimer ténmignage de mon amitié. Rien cependant n'a pu l'emporter sur la haine du gouvernement britannique ( I). '>

A-l-on pu croire un seul instant que c'était uniquement j)our la l'orme, afin de se donner le bénelice d'une attitude contraire à ses sentiments intimes, que Xapoléon avait demandé aux souverains une intervention en faveur de la paix? Rien n'a jamais j)u autoriser pareille suj)j)ositi()n. Au cours des événements qui ont précédé les hostilités, il fut bien loin de relever avec enq:)ressemeut le déti belliqueux qui lui était porté; ses paroles, ses écrits vont nous le montrer s'épuisant en supplications pour arrivera un arrangement amiable et s'attachant obstinément à la paix. Oui, des bâtiments français ont déjà été capturés par les .Anglais, avant même que les ambassadeurs soient revenus près de leurs gouvernements respectifs, ce qui implique des ordres donnés avant la rupture, et Xapoléon implore encore la médiation de l'empereur de Russie. Après l'avoir demandée directement, il insiste près de l'ambassadeur russe et ne sait, en (pielque sorte, comment s'y prendre pour se livrer entièrement, |)our ne laisser aucun doute sur la franchise de ses intentions. Il faut en juger par la correspondance de Alorkoff à sou maître : « Le Premier Consul me dit que, si l'Kmpereur adjugeait Malte à l'Angleterre à perpétuité ou pour un tenips, il s'y résignerait comme on se résigne à la |)erle d'un procès (pie

(l) Mémoir.'s du cumtr Miof de Mi/i/<j. Il, (>'.].

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l'on croyait bon ; mais qn'il tenait à honneur et à devoir de ne pas la céder de son propre mouvement et de sa propre détermination. Cette réponse me parut si noble, si loyale, si généreuse, que c'est avec un redoublement de zèle et de chaleur que je m'acquitte de la commission que m'a donnée le Premier Consul (1). M Le lendemain, Napoléon réitère au même diplomate : « Pourquoi est-ce que toutes les puissances ne se réunissent pas pour faire observer le traité d'Amiens par l'Angleterre?... Dès que les différends actuels seront réglés soit par l'arbitrage de l'Empereur, soitpar arrangement direct avec l'Angleterre, je suis prêt à en appeler à un congrès général formé des puissances principales, comme la Russie, l'Autriche, l'Angleterre, la Prusse, etc., dans lequel j'apporterai non seulement toutes sortes de facilités, mais même des sacrifices à tout ce qui pourrait contribuer à fixer de la manière la plus stable la tranquillité de l'Europe en général et l'indépendance de chaque Etat en particulier. « Même quand l'ambassadeur russe revient sur le cas où le Tsar donnerait Malle aux Anglais et demande ce que ferait le Premier Consul, celui-ci répond sans hésiter : « Je me flatte qu'il sera trop juste pour cela, mais je m'y soumettrai, puisque je lui engage ma parole (2). î)

Il est assez difficile de suspecter la sincérité de telles assurances, répétées autant de fois que la question était agitée. Du reste celui qui les prononçait n'était-il pas exposé à se voir prendre au mot? C'est ce qu'il expliquait lui-même quand, trois mois plus tard, près de Lombard, conseiller intime du roi de Prusse, il insistait encore pour la médiation : « Tout aujourd'hui, disait-il, est extraordinaire en politique, et l'on voit des rapports qui semblent renverser tous les calculs. L'Angleterre, qui n'a rien à craindre ni de la Russie, ni de vous, et qui sait que comme puissance du continent vous pouvez avoir des intérêts

(1) Archives impériales russes, etc. ., LXXVII, 205.

(2) Ibid., LXXVII, 211 à 215.

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