LE ROLE PACIFICATEUR DE \APOLEO
qui bornent les nôtres, ne vous veut pas comme médiateurs, et c'est moi qui veux que vous le soyez, moi à qui vos deux cent mille hommes joints aux cent mille de la Russie pourraient essayer d'imposer des lois si, après m'avoir fait des propositions justes, vous me trouviez décidé à ne pas les accepter. «
Malgré les opinions contraires, il faut bien convenir que le moyen d'éviter la guerre élait alors chez Xapoléon une sorte d'idée fixe, car quelques jours après, comme s'il craignait que le diplomate prussien ne l'eût pas suffisamment compris, il revenait sur le même sujet : « Les cou Ire-coups de la guerre, je le sens, sont incalculables pour l'Europe entière; mais qu'y faire? Je n'ai que le choix des maux. Je i^oudrais que la Russie et la Prusse me sauvassent de cette cruelle nécessité en me dictant la loi, mais en la dictant aussi à l'Angleterre. Si toutes deux exigent de moi l'évacuation de la Hollande, celle de la Suisse, celle du royaume de Naples et de l'Empire, tout ce qu'on a voulu de moi, mais demandent en même temps à l'Angleterre de remplir les conditions essentielles dn traité en rendant Malte soit à rOrdre, soit à la Russie, je suis prêt à recevoir toutes vos conditions; mais, si vous vous refusez à être ainsi l'un et l'autre les bienfaiteurs de l'Europe, je me dois, dans ce moment de crise, de garantir la France des suites qui peuvent en résulter (1). )?
En présence de ce langage, à qui, de Xapoléon ou de l'Angleterre, faut-il imputer un caractère belliqueux? Est-ce à celle qui sans motifs se refuse péremptoirement à l'exécution d'un traité, ou bien est-ce à celui qui, devant cette insolente provocation, appelle les puissances pour juger le conflit, à celui qui dit en somme : « Faites-moi des propositions de paix, combinez des arrangements :j'y souscris d'avance. Vous ne pouvez douter de ma parole, puisque je vous indique moi-même que, si je la reniais, vous auriez, pour me contraindre à la respecter, toute
(i) Archives royales prussiennes, etc., II, 188.
la floUe britannique au nord et cinq cent mille hommes au sud, en y comprenant ceux de rAulriche, qui ne demandera pas mieux que de suivre quiconque prendra l'initiative d'une action contre moi. Je suis prêt à abandonner toutes les conquêtes que vous me reprochez; je ne mets qu'une limite à mes concessions : c'est le point où commencerait l'iniquité, c'est-à-dire la spoliation des frontières établies par mes prédécesseurs ou la suppression des droits maritimes de la France dans la Méditerranée? «
Combien furent coupables — même si de parti pris ils ne croyaient pas à la sincérité de Napoléon — les gouvernements qui ne soumirent pas à l'épreuve de la réalisation des offres pacifiques qui s'affichaient au moins avec l'apparence d'un louable désintéressement! X'est-ce pas incompréhensible qu'on ne se soit pns empressé de tenter l'application de ce programme si raisonnable, si profitable à tous? Incompréhensible en effet si l'on n'admet pas qu'une même et irrésistible passion animait l'Europe contre la France. Réunir un congrès européen sur les bases équitables proposées par Xapoléon, c'était du même coup reconnaître et consolider Je gouvernement que la France avait accepté, c'était sanctionner l'avènement du soldat de naissance obscure qui avait fait reluire à l'horizon de France le soleil de gloire et de grandeur des beaux jours de Louis XIl/. Cette consécration, l'Europe ne la voulait pas. Toutes ses combinaisons tendaient plus à anéantir la France qu'à la porter au rang des grandes puissances.
En face de la conspiration impitoyable qui menaçait presque l'existence du pays dont il était le chef, Napoléon représentait certainement le bon droit, l'équité, la modération et l'aversion pour les luttes fratricides de peuple à peuple ; et ce n'est pas la passion des entreprises guerrières qu'il faut constater en lui, c'est son opiniâtreté à vouloir la paix. Et sa façon d'agir n'était ni une contrainte passagère, ni une altitude calculée dans l'intention de se parer d'une auréole pacifique imméritée; elle
LES DISPOSITIOXS PACIFIQUES DE XAPOLÉOX 97
résiillait logiquement de ses dispositions naturelles tout aussi bien que de la sollicitude sagement comprise de ses intérêts personnels, encore qu'on lui déniât toute compréhension du devoir d'humanité. En 1800, il disait déjà à un diplomate étranger : « Je désire la paix autant pour fonder le gouvernement actuel français que pour sauver le monde du chaos (1). »
A l'époque de la rupture du traité d'Amiens, il y avait trois ans que son épée n'était sortie du fourreau. Ce serait déjà un délai bien long pour un homme qui ne rêverait que chocs d'armées, tueries et massacres. Avec quelle impétuosité alors n'entrerait-il pas dans la lutte qu'on lui offre si impudemment? Au contraire on voit cet homme rechercher tous les moyens de conciliation et suivre sans y déroger les principes qu'il a pratiqués depuis qu'il occupe le pouvoir. Appelé à la tête de l'Etat parce qu'il était l'homme capable, il a accepté le rôle avec toutes ses responsabilités. Il sent le poids de la charge, n'esquive aucun de ses devoirs civils ou militaires, comme s'il voulait incarner véritablement la plupart des qualités qui, selon La Bruyère, sont l'apanage du chef souverain : « de grands talents pour la guerre; être vigilant, appliqué, laborieux; avoir des armées nombreuses, les commander en personne; être froid dans le péril, ne ménager sa vie que pour le bien de son Etat; aimer le bien de son Etat et sa gloire plus que sa vie; une puissance très absolue qui ne laisse point d'occasion aux brigues, à l'intrigue, à la cubale; qui ôte cette distance qui est quelquefois entre les grands et les petits; qui les rapproche et sous laquelle tous plient également; une étendue de connaissance qui fait que le prince voit tout par ses yeux; qu'il agit immédiatement et par lui-même; que ses généraux ne sont, quoique éloignés de lui, que ses lieutenants, et ses ministres que ses ministres (2). »
Tout étrange que cela paraisse, nul mieux que iVapoléon ne sait
(1) Archives royales prussiennes, etc., I, 'i^'*.
(2) La BniîVÈRK, Caractères ; du Souoerain ou de la République.
qu'avant l'amour de la gloire, il faut placer l'amour de la patrie. On peut dire que c'est un dogme entré dans son cerveau avec sa première pensée. Il avait à peine dix-huit ans que, dans un écrit, il refusait aux plus illustres capitaines du siècle précédent, Turcnne et Condé, le titre de grands citoyens. Il ne leur pardonnait pas d'avoir mis la passion de la victoire au-dessus de leurs devoirs envers leur pays (I ). Quand il émettait celte noble pensée, Xapoléon, bien jeune sous-lieutenant d'artillerie, aurait pourtant été assez excusable de ne voir dans le métier des armes que le côté brillant des triomphes militaires. Mais, cette religion de la patrie, il la tient du foyer paternel. Son imagination, à peine éveillée, a été frappée par les récits des sublimes dévouements à la terre natale. On a glorifié devant lui les grands héros de la toute petite Corse, au premier rang desquels figurait Paoli. Administrateur vigilant et sagace, serviteur passionné et intègre des intérêts du peuple au sein de la paix, mais intrépide et inexorable guerrier dès que l'honneur national était menacé, Paoli apportait le même dévouement, la même précision, la même activité dans les bureaux que dans les camps. Ce saint exemple paraît avoir gravé dans l'esprit de Napoléon le sens de direction, la ligne de conduite dont il s'inspira à toutes les heures de sa carrière.
N'est-il pas à remarquer que le premier acte souverain qui marque les débuis de cette carrière, et qui peut se placer au 18 avril 1797, fut la signature des préliminaires de paix avec l'empereur d'Allemagne? Napoléon réussit à faire prévaloir sa volonté pacifique malgré la vive opposition du gouvernement républicain, qui tenait à continuer la guerre.
Après la victoire de Marengo, il ne s'arrête pas une minute aux vanités de la gloire. Avec le même entrain qu'il apportait à la combinaison de ses coups d'éclat, il s'adonne aux obscurs
(I) I*". Masso\, Napoléon inconnu, I, 100.
LA TACHK DU PREMIRR COXSL'L 99
travaux de la réorganisation des services publics; il entreprend de construire pierre à pierre, brique à brique, l'édifice national dont les fondements, jetés solidement par la Révolution, avaient été plutôt ébranlés que consolidés par le gouvernement directorial. Xapoléon, par ses soins méthodiques, son génie d'organisation, avait, en moins de trois ans, accompli des prodiges. Le culte est rétabli; la guerre civile est terminée; l'anarchie des villes de province est comprimée ; les brigandages qui infestaient les départements ont disparu; cent mille citoyens chassés de leur patrie ont réintégré leurs foyers; la liberté du travail est assurée; une constitution, garantie de l'ordre, est promulguée; le Conseil d'Etat est institué; la division de la France est tracée telle qu'elle nous régit encore actuellement; cent préfets et quatre cents sous-préfets sont nommés; la Banque de France et la Caisse d'amortissement sont créées; le Trésor public revoit une encaisse de numéraire ; les rentes et pensions sont payées en espèces; des tribunaux équitables et respectés rendent la justice; les Cours d'appel sont fondées; le crédit renaît; l'industrie et le commerce reprennent leur activité. Telles sont les pièces du mécanisme qui répand la circulation dans les artères d'un pays, lui donne une vitalité saine et imposante.
Le Premier Consul, penché sur son ouvrage, essayait, ajustait, graissait un à un les rouages de cette énorme machine, afin d'en assurer le fonctionnement aisé et régulier, lorsque sou attention fut détournée aux cris d'alarme qu'avait fait retentir le message du roi d'Angleterre. On comprend que la difficile et grandiose besogne qu'il avait assumée devait suffire pour le retenir au siège du gouvernement, |)our le mettre en garde contre les périls de toute entreprise lointaine. D'ailleurs, en affermissant le pouvoir, il s'affermissait lui-même, et cela paraissait pour lui d'une nécessité si évidente que, se sachant suspect, il n'hésitait pas à donner les raisons que tout le monde comprend, celles (le rinlérét personnel : « Quant à mon envie de
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recommencer la guerre, dil-il à un ambassadeur, je suis homme comme un autre; je ne perds pas de vue le point dont je suis parti et je considère celui oîi je suis arrivé. Que puis-je faire de mieux que jouir tranquillement des avantages et des douceurs (ju'il me |)rocure(r)?» Et c'est sans doute ce genre d'arguments qui provoqua de l'autre côté du détroit une singulière méprise. On offrit à Xapoléon de consolider sa position personnelle s'il consentait à placer son intérêt particulier avant celui de la France. Cet épisode mérite d'être rapporté. Son authenticité est affirmée jKir deux contemporains, dont l'un, Miot de Alelito, est des moins zélés à relater quoi que ce soit de favorable à Xapoléon : " Le ministère britannique, dit Miot de Meiito, pour faciliter un arrangement, avait même fait offrir secrètement au Premier Consul de reconnaître pour lui et pour sa famille divers avantages personnels, tels que le litre de Majesté consulaire et la succession héréditaire de cette dignité, s'il ne voulait pas insister sur lévacuation de M;dle. Ces ouvertures avaient été faites à Paris par un M. Hubert, que l'ambassadeur d'Angleterre en avait chargé, et adressées |)arliculièren)ent à Joseph IJonaparle par llegnaud de Saiul-Jean-d'Angely, qui s'était mis en rapport avec cet agent secret (2). «
On dut être fort étonné à Londres d'apprendre que Napoléon ne prêtait pas l'oreille à l'offre flatteuse. Peut-être, malgré sa modeste origine, avait-il des visées plus hautes que celle de celle Majesté consulaire. On peut le supposer. Mais sou relus venait d'une ambition plus noble. Avant tout, si Xapoléon rêvait un grand litre pour lui, c'était en tant que chef d'un grand pays. Des étrangers, de l'Angleterre particulièrement, il ne voulait que le respect des traités. Cela seul l'intéressait parce que cela seul importait à la grandeur de sa patrie. C'est à ce principe unique qu'il ramenait toutes les propositions de la diplomatie. Aussi
(1) Archives impériales russes, LXXVTI, 61.
(2j Mémoires de Miot de Meiito, II, 56; Thibaldual, III, 259.
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quand aux arguties des puissances, qui cherchaient à se dérober par des équivoques, il répondait imperturbablement par Jes mots: soumission aux règles de la justice, fidélité à la parole donnée, loyauté envers la nation, ce lut le désarroi. Impossible de s'entendre puisque d'un côté on parlait le langage dynastique et que de l'autre on répondait ou langage patriotique.
Aux roueries surannées de la politique dont on cherchait à l'envelopper, son esprit mathématique n'opposait que des franchises sans apprêts, sortes d'axiomes qui ne souffraient pas de réplique, et son honnêteté radicale, ses raisonnements logiques et clairs, auxquels on n'était pas accoutumé dans le fatras des circonlocutions diplomatiques, déconcertaient les professionnels. Ceux-ci ne comprenaient plus rien. Lord Whitworlh disait à ses collègues : t; Dans mon entretien avec lui, j'aurais plutôt cru entendre un capitaine de dragons que le chef d'un des plus puissants Etats de l'Europe (1). » Cette pointe britannique passait sans doute pour de l'espvit dans les cercles étrangers, et cependant un pareil jugement, pour vouloir être malicieux, caractérise avec assez de justesse la façon dont \apoléon prenait son rôle. C'est peut-être bien en capitaine de dragons qu'il concevait les devoirs de sa charge ; peut-être même ne se considérait-il que comme la sentinelle permanente et inflexible de la grandeur et de l'honneur de son pays.
Et, lorsqu'il en appelait à l'arbitrage de l'empereur de Russie pour le règlement de la question de Malte, lorsqu'il réclamait la réunion d'un congrès général des principales puissances pour assurer l'exécution du traité d'Amiens, lorsque d'avance, et pour ainsi dire les yeux fermés, il acceptait pour la France les décisions qui seraient rendues, comment ne pas admettre la sincérité de ses demandes et ne pas souscrire à la médiation? Quant au Tsar, quelle raison aurait-il eu de ne pas se prêter au rôle d'arbitre
(1) Archives impériales russes, etc., LXXVII, 48.
sollicité de lui, s'il n'avait été rinstruiuent des mobiles secrets de l'ADgleterre, mobiles dont peut-être il ne mesurait pas toute la portée? 11 ne pouvait en tout cas contester qu'il fût frappé de la haute condescendance que lui montrait Napoléon en se soumettant sans réserve aucune à sou jugement éventuel. Il ne put s'empêcher de dire à Hédouville, ambassadeur français à Pétersbourg : « Je suis d'autant plus flatté de la confiance que me témoigne le Premier Consul, que jamais aucune nation n'en a reçu de marque aussi illimitée dans une affaire aussi importante (1). " Maintenant relisez ces trois lignes et demandez-vous pour quels motifs, au lieu de faire usage des pouvoirs infinis que la France mettait entre ses mains, Alexandre 1", ainsi qu'on le verra par la suite, ne fît comme tentatives en faveur de la médiation que des sortes de frimes dont les coalisés profitèrent pour travailler à leurs armements. Cherchez de même à expliquer pourquoi le Tsar prit le rôle d'agent le plus actif de la guerre, poussant l'Angleterre à donner des subsides aux puissances continentales (2). Aucun des sentiments les plus honorables qui régissent les sociétés civilisées, ni la loyauté, ni la foi des traités, ni la solidarité devant l'injustice, pas même le souci d'innombrables vies humaines , rien , dans la conscience d'Alexandre T', ne put faire contrepoids au désir de collaborer à cette œuvre de tradition et de prédilection : l'amoindrissement de la France.
Si le concours aveugle donné aux odieux calculs britanniques peut à la rigueur se comprendre chez un souverain comme l'empereur Alexandre, dont l'avènement prématuré au trône fut vraisemblablement favorisé par l'Angleterre, on ne saurait l'admettre chez le roi de Prusse, qui avait tant de raisons, principes politiques mis à part, pour apporter son concours effectif
(i) Archives du ministère des Affaires Étrangères. (Hédouville à Talleyrand, 10 juillet 1803.)
(2) F. DE Martexs, Recueil des traités de la Russie, XI ; Angleterre, 83.
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au gouvernement français. Son attitude superficiellement platonique, mais hostile, ne servit guère moins les desseins du Cabinet de Londres que ne le fit l'ardeur de la Russie.
L'heure des résolutions suprêmes vint dans les premiers jours de mars 1803. Plusieurs rappels au respect du traité d'Amiens avaient été adressés d'abord discrètement, puis de façon plus pressante, par le gouvernement français à l'Angleterre. Elle restait sourde, n'évacuait pas Malte et continuait ses préparatifs belliqueux. Ce qu'elle ne faisait pas et ce qu'elle faisait démontrait clairement qu'elle voulait la guerre. A moins d'affichage public de ses intentions, pouvait-elle mieux les manifester? On ne fera donc pas un mérite au Premier Consul d'avoir pénétré la pensée du Cabinet de Londres, pensée qu'on retrouve aujourd'hui dans les archives étrangères telle qu'elle était alors nettement formulée par un diplomate : « Ma Cour, disait Whitworth à son collègue de Russie à Paris, voudra sans doute se prévaloir des avantages de sa position actuelle qui la met à même de porter à la France des coups très sensibles sans en avoir rien à redouter (1). «
Que le chef du gouvernement français fût un civil ou un militaire, que devait-il faire? Devait-il se rendre à merci ou devait-il essayer de disputer à un arrogant ennemi l'honneur, la fortune, l'intégrité du pays? La question ne comporte qu'une réponse, et elle est bien catégorique, pensons-nous. Elle fut donnée en termes énergiques, napoléoniens, oserait-on dire, parle Premier Consul à l'ambassadeur de Prusse : « L'Angleterre feint d'avoir des inquiétudes ; je sais ce qu'elle voudrait pour les calmer. Il faudrait admettre de nouveau un commissaire anglais à Boulogne et à Dunkerque, combler les ports de la France et brûler les ateliers de ses manufactures... Pour traiter les Français de la sorte, il faut leur supposer une àme de boue et point de sang
(1) Archives impériales russes, etc., LXXVII, 81.
dans les veines (I). « Et ces secrets desseins de l'Angleterre, le Premier Consul ne les eùl-il pas lus clairement dans l'attitude présente de cette puissance, qu'il en eût été suffisamment averti par le passé. Que ce fût en 1709, en J793, en 1803, ces desseins demeuraient invariablement les mêmes. Déjà, en 1709, on avait dit à la réunion de La Haye : « La France est trop puissante, trop concentrée, trop riche eu ressources... 11 faut lui faire tant de saignées, d'ouvertures et de diversions, et l'affaiblir tellement qu'à peine le Hoi puisse-t-il se faire entendre dans le centre de son royaume... et l'on n'y arrivera point si on ne lui ferme l'enlrée dans la Lorraine, si on ne lui fait rendre la Franche-Comté et l'Alsace, et tout ce qu'il a occupé dans le IJrabant, le Hainaut, l'Artois et le Cambrésis (2). ))
En 1793, en plus du « dépècement remarquable 5 préconisé par Thugut, on avait entendu à la conférence d'Anvers l'ambassadeur du roi George dire que le vœu de l'Angletene était de réduire la France à un « véritable néant politique ?> , en tout cas, de prendre Dunkerque et choisir ses convenances dans les colonies françaises, enfin de voir les autres puissances « s'emparer des places frontières (3) 55 .
D'un bout de l'Europe à l'autre, on savait parfaitement, en 1803, quels étaient les ambitieux désirs de l'Angleterre. Détachons ce passage d'une correspondance confidentielle entre deux diplomates russes désintéressés dans la question : a Tant que l'Angleterre et la France resteront ce qu'elles sont, la guerre sera leur état naturel et, quel qu'il soit, le système du ministère britannique sera toujours celui d'anéantir la France comme son unique rivale, et régner après despotiquement sur l'univers entier. Le ministère anglais a laissé faire Bonaparte
(1) Archives royales prtissiennes, etc., II, 138.
(2) Alljcrt SoREL, r Europe et la Récolutmi, III, 505.
(3) IbkL, III, 367.
PROJETS DI.W ASIOX DU HAXOVRE 105
pour avoir un prélexle de lui déclarer de nouveau la guerre (1 ). » Seul un optimisme imbécile ou criminel aurait pu induire Napoléon à se faire des illusions sur les visées finales de l'Angleterre. Cependant il connaissait Finlériorité presque dérisoire de la marine française vis-à-vis de la marine anglaise. Il savait que, toule-puissante sur les mers, l'Angleterre allait capturer les navires et leurs équipages, Taombarder, piller nos colonies, ruiner notre commerce d'exporlalion et d'importation, sans que nous puissions pour ainsi dire nous y opposer. Il sentait si bien la ruine future et irrémédiable de notre commerce extérieur, qu'il torturait son imagination afin de trouver des mesures de protection capables de suppléer à la médiocrité de ses moyens de défense. Arrivant à l'absurde à force de chercher des solutions pratiques, il fit un jour appeler Alollien et lui demanda « si l'on ne pourrait pas insinuer aux armateurs de nos ports de faire assurer leurs cargaisons par les compagnies anglaises (2) » . C'est alors, devant des éventualités désastreuses, trop certaines, hélas ! qu'il résolut de porter un coup à l'Angleterre en s'emparant du Hanovre, qui appartenait à celte pui^ssance. Là seulement il pourrait l'atteindre sur le continent j là seulement il pourrait bénéficier de la supériorité de son armée de terre, pendant que les Anglais abuseraient de leur force maritime. Ce projet n'était pas du reste une innovation. Attaquer l'Angleterre dans sa possession du Hanovre était une vieille tnidition de la politique française. En 1745, d'Argensou avait déjà dit à Louis XV : " Nous ne pouvons rien obtenir de l'Angleterre que parle Hanovre (3). " Avec plus d'emphase le Directoire, par la voix de Rewbell, disait en 1796 : « Ce ne sera que par le Hanovre que nous parviendrons à faire la paix avec l'Angleterre; lui seul nous donnera un point de contact avec George et avec
(1) .'\rchives du prince Worontzoff,\\\\, oO^.
(2) AloLLiKx, Mémoires d'un ministre du Trésor public, I, 335.
(3) Albert Sorei,, l'Europe et la Rérolution, I, 339.
Pitt... Il faut que George le Britannique condescende à la paix en faveur de George le Hanovrien (l), 5?
Pas plus que ses prédécesseurs, Napoléon n'avait Pintention de conquérir le Hanovre ; toutefois il y voyait le seul gage dont il put se nantir pour servir de compensation au jour delà signature de la paix ; il y voyait l'unique chance d'avoir des soldats anglais à échanger contre nos matelots prisonniers. Devinant le plan de Napoléon et ses conséquences, le Cabinet de. Londres pensa s'y soustraire en invoquant la neutralité du Hanovre, qui, selon lui, n'était pas en guerre avec la France. Tout ce qu'il y avait de ridiculement hypocrite dans cette prétention fut souligné tout de suite avec une haute ironie par Talleyrand répondant : « La France ne peut cependant reconnaître dans Sa Majesté Britannique deux personnes, l'une qui jouirait des bienfaits de la paix, tandis que l'autre provoquerait toutes les horreurs de la guerre (2). "
Naturellement la Prusse aurait aimé que le Hanovre, enclavé dans son royaume, ne fût pas occupé par les troupes françaises. Comme dçrnière extrémité et s'il fallait absolument que George HI fût dépossédé temporairement, elle aurait préféré qu'on la chargeât d'occuper le pays. Cette combinaison lui aurait permis, tout en ayant l'air de rendre service à la France, d'être une gardienne fidèle pour le compte des Anglais et de leur restituer leur bien, comme elle l'avait fait en 1801 avec un empressement plus que suspect (3).
Quoique les relations, en cette année 1803, se fussent affermies selon les apparences et selon les illusions qu'on aimait se faire à Paris, quoique Napoléon eût le plus sincère désir de continuer à être agréable à la Prusse et de lui éviter l'ennui de voir des troupes françaises dans l'Allemagne du Nord, il était forcé de se
(1) Archives nationales, A. F., III, 230.
(2) Archives impériales russes, etc., LXXVII, 296
(3) Voir ci-dessus, p. 37