BIT DE L'OCCIPATION DU HANOVRE
dire que l'occupation du Hanovre pour les fins qu'il se proposait devait nécessairement être française, il ne pouvait l'envisager différemment à moins que le Cabinet de Berlin ne s'obligeât, par les articles formels d'un traité, à ne détenir l'Electorat que pour le compte de la France et à s'effacer le jour oii celle-ci voudrait échanger ses nationaux capturés en mer contre autant de sujets angio-hanovriens. L'espoir de faire des prisonniers en Hanovre n'était point un argument de circonstance celant d'autres projets; c'était si bien la préoccupation constante et principale de Napoléon qu'elle se retrouve non seulement dans tous ses discours, dans toutes ses conversations avec les diplomates, mais aussi dans ses instructions au général Mortier, commandant l'armée d'invasion. Ce général, ayant obtenu par une première convention que l'armée hanovrienne se retirât derrière l'Elbe, Napoléon lui écrit : « J'espère que le roi d'Angleterre ratifiera la convention que vous avez faite; car, par cette ratification, il consentira à l'échange de ses soldats contre nos matelots (1). « En des ordres plus confidentiels encore et qui ne devaient jamais voir le jour, on retrouve la môme préoccupation formulée avec j)lus de précision. Le ministre de la guerre écrit au général Mortier : « Le gouvernement attache la plus grande importance à faire un très grand nombre de prisonniers, afin d'avoir un gage pour le grand nombre de matelots que les Anglais pourront prendre dans la campagne. Cette première partie de votre mission qui concerne les prisonniers est presque aussi imporlaule que l'envahissement du Hanovre; officiers réformés, milices, gardes bourgeoises ou de police si elles sont payées, il faut tout enlever, tout faire prisonnier. Songez que c'est autant de nos officiers et de nos matelots qui se trouvent dégagés (2). «
Le 12 mars 1803, était parvenu à Paris le message par
(1) Correspondance de Napoléon /". VIII, 350.
(2) Archives de la Guerre. (Armée des côtes de l'Océan, 22 mai ISO^.j
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lequel George III annonçait, le 8 mars, au Parlement que les milices allaient être levées dans le royaume : « Les expressions de ce message, dit un contemporain, étaient si hostiles qu'il pouvait être pris pour une sorte de déclaration de guerre; loutes les conséquences d'une rupture inattendue, qui devait remettre tant d'intérêts en question, se présentèrent à la fois et jetèrent l'inquiétude et le trouble dans tous les esprits. Les fonds publics éprouvèrent une baisse notable et tontes les spéculations commerciales s'arrêtèrent ( I). » Sentant que la guerre était inévitable, Napoléon, le même jour, dépêcha à Berlin Duroc, son aide de camp : « Le général Duroc, prescrivait le Premier Consul, se rendra en toute diligence à Berlin, et sans laisser soupçonner à qui que ce soit où il va. Il remettra la lettre ci-jointe au roi de Prusse. Le général Duroc, étant nécessaire à Paris, restera le moins possible et point au delà d'une semaine (2). »
Parti de Paris le 1 2 mars, Duroc arrivait à Berlin le dimanche matin 20, malgré plusieurs accidents de voiture et les mauvais chemins. ïiC même jour, il rend visite au premier ministre, M. de Hauguilz, et sollicite une audience du Roi afin de lui remettre une lettre autographe de Xapoléon. ^ambassadeur pour la seconde fois à Berlin, Duroc se présentait avec le prestige de la confiance du Premier Consul et les avantages des sympathies personnelles qu'il avait su gagner lors de sa première mission. Le 22 mars, dans la matinée, il fut reçu chez le Roi : « Sa Majesté, rapporte Duroc, m'a paru partager l'indignation du Premier Consul... Elle est entrée dans tous ses motifs. Elle m'a parlé de sa reconnaissance pour lui pour tout ce qu'il a fait à la Prusse. » Ces assurances flatteuses soTit renouvelées au diner de la Cour donné, le 25 mars, en l'honneur de l'aide de camp de Napoléon : ce Le Roi fit des vœux particuliers pour la conservation du Premier Consul ; toute l'Europe y est intéressée, ajouta le
(1) Mémoires de Miot de Melifo, II, Gt.
(2) Correspondance de Napoléon l^\ VIII, 2V3.
DKIXIEMK AIISSIOX DE DIROC A BERLI.V 109
monarque prussien, toute l'Europe lui devra sa tranquillité (i ). » La lettre autographe de Xapoléon, ainsi que les instructions remises à Duroc, avaient pour but de détruire certains bruits répandus par l'Angleterre ; George III prétendait dans ses messages que ses armements étaient simplement la contre-partie de ceux effectués en France. C'était une insinuation ne reposant sur aucune base sérieuse. Des armements sont un fait ; ou ne les prouve ni par des paroles ni par des commentaires, mais par des nombres, par la désignation de localités. Il n'y avait pas de doute possible. Lue fois de plus nous trouverons chez les étrangers la confirmation de la sincérité du Premier Consul : « Ce qui reste dans les ports français ne mérite pas d'être compté, » lit-on, à la date du 24 mars 1803, dans un rapport confidentiel de l'ambassadeur russe à sa Cour (2). Et il eût été fort difficile de donner d'autres renseignements, car les documents officiels élablisseni qu'au début de la guerre la France possédait treize vaisseaux de ligne, tandis que l'Angleterre en avait cent qualrevingl-neuf (3). Des disproportions semblables sont généralement connues. L'Europe savait donc parfaitement à quoi s'en tenir. C'est au moins avec son approbation tacite que, par violation scandaleuse d'un traité signé solennellement à la face du monde, la guerre était rendue inévitable. Napoléon, pour faciliter la lâche de Duroc, n'avait pas non plus manqué de mettre en regard des agissements de l'Angleterre ses procédés personnels. Ses engagements avaient tous été tenus. Il avait même harcelé le général Souit jusqu'à ce que ses troupes eussent quitté Tarente et Otrante bien avant l'expiration du délai fixé. Dupe de sa loyauté, Xapoléon s'en confessait avec quelque candeur près du roi de Prusse en lui disant : « Mais comment penser
(1) Archires nationnles, A. i<\, IV', 1090.
(2) Arr/iicfx i m /)é ri aies russes, etc., LXXVII, 78.
(3) (Capitaine iùloiiard Dbsbrière, Projets et tentatives de débarquement aux îles lirilanni/jues, lit, 43 et 58. — Publication l'aile sous la direclioude la section liisloriquc de l'I'jfat-major de l'armée.
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que, dans le siècle où nous vivons, deux nations civilisées puissent avoir besoin de ce moyen d'otage pour exécuter des conventions stipulées ( I ) ! " Duroc était chargé de rappeler aussi que chaque prétexte mis en avant par l'Angleterre avait dû s'elfacer devant une nouvelle concession du Premier (lonsul ; puis, (|u'à bout d'expédient, l'Angleterre s'était dévoilée en déclarant enfin qu'elle entendait conserver garnison à Malte pendant sept ans. Cette humiliation déshonorante, Xapoléon ne l'acceptera pas. Si c'est la gueire, comme tout semble Tanuoncer; si la Prusse, si les puissances ne [)euvent ou ne veulent pas assurer le respect d'un traité conclu avec leur assentiment, avec leur visa même, la Fiance, sans Ibrlanterie, mais sans faiblesse, se verra dans la nécessité de prendre ce soin : elle poursuivra l'Angleterre partout où elle sera attaquable, partout où son étendard sera arboré : " Tranchons le mot, ajoutait le Premier Consul, mon projet est d'envahir le Hanovre (2). ^
Tels étaient les points essentiels que Duroc avait à exposer au roi de Prusse. C'était assurément une mission d'égards que remplissait ce général, une mission de franchise ne manquant pas d'une certaine cranerie vis-à-vis de la Prusse et même de rEuro|)e entière. Avoir l'Angleterre sur les bras, et d avance, sans motif urgent, avouer des projets susceptibles de porter ombrage à d'autres, ce n'est pas une œuvre de dissimulation, c'est plutôt une imprudence, à moins que ce ne soit une extrême illusion dans la bonne foi des souverains qui devraient se ranger du côté du droit. 11 ne faudrait pas croire que Napoléon s'imaginât qu'il pût se passer du concours des puissances ou qu'il fût de taille à tenir tète à l'Europe. Mieux que personne il connaissait les immenses difficultés et les chances aléatoires, |)resque toutes contraires, d'une guerre avec l'Angleterre même isolée. 11 cachait fort peu ses appréhensions; il alla jusqu'à les exprimer
(1) Correspondance (le Xapolfon I", \'III, 2V5.
(2) lôid.
DEUXIEMIC MISSIOX DE DIROG A BERLIX 11 J
à l'ambassadeur anglais, lord Whiluorth. Celui-ci, rapportant ce qu'il venait d'entendre, dit à son gouvernement : « Le Premier Consul, d'après ses propres discours, ne devrait-il pas désirer entretenir la paix? La chose était évidente. En effet, qu'on lui montrât ce qu'il avait à gagner en entrant en guerre avec l'Angleterre. Une descente était le seul moyen offensif qu'il eût, et il était déterminé à la tenter on se mettant à la tète de l'expédition. Mais comment pourrait-on supposer qu'après s'être élevé à la hauteur à laquelle il se trouvait, il voulût risquer sa vie et sa réputation dans une entreprise aussi hardie, à moins qu'il n'y fût contraint par la nécessité, lorsqu'il était probable que lui et la plus grande parlie de l'expédition iraient se perdre au fond de la mer? Il parla longtemps sur ces risques sans jamais affecter d'en diminuer le danger. Et, ajoute lord Whitworth, il convint même qu'il y avait mille à parier contre un qu'il ne réussirait pas ; mais il n'en était pas moins décidé à le tenler, si la guerre devait être la conséquence de la discussion actuelle (1 ). »
Avec ce sentiment de la gravité de la situation, ce n'est évidemment pas pour se créer un ennemi de plus que Xapoléon, sans que rien l'y Ibrçàt, annonça si longtemps d'avance à la Prusse son intention de s'emparer du Hanovre. Fort de sa conduite toujours généreuse vis-à-vis de Frédéric-Guillaume 111, il croyait certainement parler à un ami; il se figurait rencontrer en ces instants critiques un concours effectif, dévoué, un arrangement facile de toutes les questions préliminaires et le champ libre pour ses combinaisons. An fond de lui-même, n'espérait-il pas que, par un bon mouvement de reconnaissance, on allait lui offrir l'alliance formelle désirée à Paris depuis tant d'années?
Si celte pensée n'est pas explicitement formulée dans les instructions données ù Duroc, on la verra se préciser et se pour-
(1) BiGxox, ni, 31.
suivre avec insistance aussitôt que les pourparlers relatifs au Hanovre seront engagés entre ies Cabinets de Berlin et de l*aris. Conformément aux ordres qu'il avait reçus, Duroc se hâta de quitter Berlin dès qu'il fut en possession de la réponse de Frédéric-Guillaume III. Parti de cette ville le 2G mars, il arriva le 4 avril, à dix heures du soir, à Paris, qu'il ne fit que traverser pour se rendre vile à Alalmaison, où il savait qu'il était attendu avec la plus vive impatience.
Si le Premier Consul fut satisfait de lire, aux premières lignes de la lettre royale apportée par Duroc, que Frédéric-Guillaume III « était bien loin d'excuser les procédés de l'Angleterre et npprouvait encore moins la provocation gratuite qui gît toujours dans des armements sans cause déterminée... « , il éprouva un grand désappointement de ne pas y voir ce qu'on pensait à Berlin de l'invasion du Hanovre. Le nom de ce pays n'est même pas prononcé par le Roi; forcé cependant d'y faire une allusion, il l'appelle négligemment « Pautre objet » en disant : ti Quant à l'autre objet, j'attends tout de votre caractère, du prix que vous attachez à votre ouvrage et du calme que doime la victoire; je ne me permets pas à cet égard de sollicitudes. L'ami de la Prusse ne verrait pas avec indifférence des avant iges précaires ou nuls, achetés par des sacrifices qui retomberaient tous sur eBe (I). ^i Xapoléon trouva que ce langage était quelque peu dénué de clarté; mais il n'attendit pas longtemps pour en connaître le sens exact; il l'apprit le lendemain par l'ambassadeur prussien, Luccliesini, nanti des instructions ostensibles et secrètes de son gouvernement. Celui-ci espérait que le Premier Consul renoncerait à son dessein d'envahir le Hanovre, et il proposait en revanche de « s'en tenir aux Etats germaniques du roi d'Angleterre (2) v pour Pobservation de la ueutra ité du pavillon prussien. Cela voulait dire que la France ou la Prusse
(1) Arc/lices roijalcs prussiennes, etc., II, 132.
(2) I/ji(L, 135.