LA PRUSSE SISPECTEE PAU L'EUROPE
Pareilles ouvertures, c'est manifeste, ont été faites par la Prusse du côté de la Russie. Lorsque Decken, aide de camp du duc de Cambridge, vint à Berlin, pour demander qu'on sauvât le Hanovre, Frédéric-Guillaume 111 lui répondit : « C'est trop tard ; je ne puis pas entreprendre seul la guerre contre la France, et il le faudrait si actuellement je m'opposais à Pentrée des Français dans votre pays. Je m'en suis assez occupé; j'ai fait faire les démarches les plus promptes, mais elles n'ont abouti à rien (1). » Les paroles royales se précisent dans une conversation de Haugwitz avec l'ambassadeur russe : « D'où vient cette défiance, dit-il, qui nous est marquée si évidemment? Qu'est-ce qu'il y avait de dangereux, d'inadmissible dans notre proposition faite à l'Angleterre de garantir le Hanovre à condilion que notre pavillon fût respeclé"? Votre Cour ne veut pas que nous l'occupions, fort bien ! Mais en ce cas il fallait se charger de sa défense, et nous y aurions applaudi... (2). v
Frédéric-Guillaume, il faut en convenir, n'était pas heureux dans ses négociations secrètes. Selon son expression désolée, l'Angleterre ne lui fit qu'une réponse insignifiante (3), et les Hanovriens préféraient tout à Poccupation prussienne. Enfin la Russie, cette montagne de neige, comme disait Talleyrand (4), traînait les choses en longueur, finalement, s'opposait aux projets du Roi.
Décidément la Prusse était tenue en suspicion. Quoiqu'il fût bien léger à sa conscience, elle portait aux yeux de l'Europe le poids des bienfaits qu'elle avait quémandés et reçus du gouvernement consulaire. On la croyait — parce qu'en effet il semblait impossible qu'il en fût autrement — on la croyait inféodée à la République et son alliée intime. Quand par
(1) K. DE ^^ARTE.\s, Recueil des traités de la liussie, VI ; Allemagne, 311.
(2) Ibid., 312.
(3) Ibid.. 311.
(4) Archives royales prussiennes, etc., II. 150.
exemple elle faisait un pas vers la Russie, on en concluait que la France s'opposait à l'une de ses convoitises. Pariaitelle favorablement de la France? On disait alors qu'elle lui était asservie. Il faut lire à cet égard les rapports du comte VVorontzoff à son maître, l'empereur de Russie; il n'y est question que delà «cupidité, delà duplicité, de l'absence de honte, de l'indifférence » pour sa réputation, qui se dévoilent dans les actes du Cabinet de Berlin (1).
A Paris, où l'on ne connaissait pas grand'chose, si ce n'est rien du tout, de ces combinaisons angio et russo-prussiennes, on continuait près du Roi les exhortations en vue d'une alliance régulière, eifeclive. Jamais il n'y en eut de faites en termes plus clairs, plus catégoriques, plus obséquieux, pourrions-nous presque ajouter. Aux objections de la Cour de Prusse, transmises à Paris par Lucchesini, Talleyrand répondait par les instructions suivantes données à notre représentant à Berlin : « Si la Prusse obtient l'exécution du traité d'Amiens, le Hanovre ne sera pas occupé; à quelque moment qu'arrivent ces résultats, les troupes françaises se retireront. Tous nos vœux tendent à nous lier plus intimement avec la Prusse. C'est le but constant de notre politique. i\ cet égard beaucoup de choses sont déjà faites depuis huit années, mais il manque à leur efficacité une alliance formelle, intime, stipulée pour les cas d'attaque et de défense et qui, en même temps qu'elle assurerait le repos du continent, aurait aussi l'avantage de placer la Prusse dans l'état de considération et d'influence qui convient à sa puissance actuelle (2). » Afin de peser davantage sur les décisions du Cabinet de Berlin, Talleyrand n'hésite pas à faire entrer en jeu la perspective redoutable pour la Prusse d'une alliance autrichienne : ti Si au lieu de sentir, dit-il, combien un peu de complaisance de sa part doit donner de nouvelles forces aux disposi-
(1) Archices impériales russes, etc., LWVII, 331 et suiv.
(2) Archives rotjales prussiennes, etc., II, 14'(-145.
LA QUESTION Dl HANOVRE HT
lions favorables que la France a déjà pour la Prusse, elle cherchait à nous heurter et à contrarier des démarches qui n'ont évidemment pour motif qu'une défense légitime et pour but que de ramener plus promptement à la paix, elle nous mettrait dans une sorte de nécessité d'ouvrir les bras à l'Autriche, qui est toujours aux aguets et qui brùle de nous ramener à une alliance dans le genre de celle de 1750, aUiance qui après tout n'aurait plus aucun des inconvénients qu'on put lui reconnaître alors, attendu que, par la nouvelle position des États respectifs, il n'y a plus entre les deux puissances aucune occasion directe de mésintelligence... Une province de plus ou de moins en Italie ne nous serait peut-être pas aussi précieuse que nous seraient sensibles et contraires les chicanes qu'on nous ferait pour l'occupation du pays de Hanovre... La France ayant sur les bras un ennemi aussi acharné que l'Angleterre, il nous sera difticile de ne pas finir par contracter quelque alliance stable, offensive et défensive, et qui nous mette à l'abri d'une attaque sérieuse sur le Continent, pendant que nous serions occupés d'une guerre maritime. Or nous ne pouvons trouver cette alliance qu'à Vienne ou à Berlin. Nos désirs sont pour la Prusse; qu'elle ne nous force pas de rechercher l'Autriche. « Enfin, Talleyrand laisse entendre assez explicitement que le Hanovre pourrait bien être le prix du pacte. Il lui était difficile de mieux attirer la discussion sur ce terrain qu'en terminant ainsi : « Vous pouvez même laisser concevoir l'idée que, si la guerre devenait sérieuse et dût traîner en longueur, il serait possible qu'on jugeât que l'occupation du Hanovre employât des troupes qui pourraient être utiles ailleurs et qu'en conséquence on fût porté à faire quelque arrangement avec la Prusse (1). « A la même époque l'ambassadeur prussien à Paris recevait de Lebrun, le second consul, lassurance suivante : « Nous allons
(1) Archives royales prussiennes, e/c.,II. lV5i-145.
nous emparer des Etats de Hanovre, mais c'est pour S. M. Prus sienne que nous en ferons la conquête. Nous nous entendrons bien aisément ensemble, et la paix du monde sera ou conservée ou vengée par notre alliance (1). «
Cette insistance pour obtenir la signature d'un véritable traité d'alliance avait évidemment à sa base les intérêts essentiels de la politique française. La Prusse alliée devenait un rempart naturel contre les agressions futures de l'Autriche et de la Russie. Mais, au fond de la pensée de Napoléon, il y avait aussi, comme nous l'avons déjà remarqué, un désir ardent de se faire admettre au rang des princes de droit divin qui régnaient partout en Europe. Bizarrerie de la nature humaine! Cet homme, à l'intelligence si complète, si dégagée le plus souvent des préjugés, souffre, à l'instar de tout roturier parvenu à la fortune, de ne pas avoir ce qu'on appelle de très belles relations, de ne pas être reçu dans ce qui s'intitule la meilleure société. Il voudrait pouvoir dire : « Mon allié le Roi... » Les monarques actuels, tous sollicités, lui ayant refusé cet honneur, il arrivera quand même à se T offrir. 11 élèvera bientôt à la royauté les Electeurs de Wurtemberg et de Bavière. C'est à ce prix qu'il aura enfin la satisfaction d'être considéré avec les plus grands égards par des rois de promotion récente, il est vrai, mais dont l'antique noblesse rivalisait cependant avec celle des autres Cours. Un jour, à Sainte-Hélène, il pourra méditer sur la vanité des amitiés royales et impériales; car, excepté par le roi d'Angleterre, elles furent toutes prodiguées à l'Empereur victorieux quand les princes régnants eurent tour à tour besoin de sa pitié et de sa magnanimité.
L'occasion s'offrait donc belle pour le roi de Prusse d'accorder sa royale sympathie au chef de l'Etat voisin, qui la recherchait avec tant d'insistance naïve ; il louvoya, sollicita, comme
(1) ÀrcliiKes royales prussiennes, etc., II, 150.
LA QUESTIO.V Dl HAXOVRE 119
on l'a vu, des appuis du côté de l'Angleterre et de la Russie, et, s'il les eût obtenus, il aurait sans doute pris les armes contre la France. Le jour fort tardif où ces appuis lui arrivèrent, soit pusillanimité devant les faits accomplis, soit effet de calculs plus réfléchis, il se déroba et laissa le champ libre à l'armée républicaine.
La question du Hanovre a été, au dire de la plupart des historiens, la cause première de tous les griefs de la Prusse contre la France. A les entendre, les deux nations se seraient certainement rapprochées par une alliance solide et sincère, si les Français n'avaient pas occupé l'Electorat. Ce point de vue est erroné. L'approbation complète, l'excuse même delà France dans cet acte, va se trouver sous la plume de Frédéric-Guillaume, non pas dans une de ces déclarations diplomatiques, faites à un étranger auquel on aime à déguiser sa pensée, mais dans une communication ignorée de la France et adressée au premier ministre prussien : ^t Le consentement des Hanovriens à l'occupation prussienne était, dit le Roi, dans le droit strict, le seul prétexte de fermer le pays aux Français. On cherche son ennemi partout où on le trouve, et la Russie et la Prusse en avaient donné l'exemple lorsque celle-ci, à l'instigation delà première, fit occuper l'Electoral pour une querelle qui ne regardait que l'Angleterre..." Rendant encore plus éclatante la justification de Napoléon, le Souverain ajoute : « J'observe en outi-feque, s'il s'agit d'exemple, les Français ont pour eux non seulement le mien en Hanovre, mais celui des Danois à Hambourg (1 ). v
Ce n'est pas ici, il tant bien le remarquer, un défenseur de Napoléon qui parle; c'est le roi de Prusse, le maître de la nation la plus intéressée dans le débat. Après cette absolution si autorisée et si formelle, que deviennent, à l'égard de la conduite du Premier Consul en Hanovre, les accusations d'arbitraire épou-
(1) Archives royales prussiennes^ etc., \\ y IGl.
vantablc, de procédés inouïs, de mépris des lois qui régissent les nations européennes? Cet accès d'impartialité vint au Roi le jom' où il se décida nettement à conserver une neutralité complète. Quelle était la cause de ce changement de conduite? Comment le Roi en arriva-t-il à une résolution favorable, en somme, à la France, lui qui avait réclamé le concours de la Russie pour mettre obstacle à l'envahissement du Hanovre par les Français? Pourquoi se dérobe-t-il le jour où il reçoit l'adhésion du Tsar? C'est que celui-ci avait trop tardé à se rendre aux exhortations de la Cour de Berlin; il gardait contre elle un fonds de méfiance; de plus il avait autant aimé ne pas se brouiller définitivement avec le Premier Consul, avant que fussent réglées les indemnités du roi de Sardaigne auquel il s'intéressait hcaucoup. Quand il eut obtenu satisfaction sur ce point, il ne fut pas long à oublier ses rancunes contre Frédéric- Guillaume. Il offrit un contingent de soixante mille hommes; la Prusse en fournirait autant, la Saxe quinze à vingt mille, Hesse- Cassel dix-huit mille, afin d'obliger le gouvernement français à « faire sortir du Hanovre les troupes qui y étaient installées (1 ) » . u Pour que cette négociation put donner l'espoir de la réussite, elle devait se conduire dans l'ombre du plus profond secret, ;> a dit le Tsar en exposant ce nouveau plan (2). " Mais pourquoi n'êtes-vous pas venu quinze, même huit jours plus tôt? C'en est fait à présent du Hanovre (3), •' s'était écrié avec une surexcitation extrême Haugwitz, le premier ministre prussien, lorsqu'il avait reçu, au mois de juin, le plan russe si précis, énumérant les effectifs de chaque puissance en vue d'une action commune contre la France. Et il expliqua qu'en un Conseil convoqué à Magdebourg par le Roi celui-ci s'était décidé à garder la neutralité coûte que coûte
(1) F. DK Martic.vs, Recueil des traites de la Russie, VI ; AUemogne, 317.
(2) Archives impériales russes, elr.. lA.VVII, 245.
(3) !<' DK Martexs, Recueil des traités de la Russie, VI; Allemagne, 314.
LES RAISOXS DE L'ADSTEXTIOiM DE LA PRUSSE 121
Personne, que l'on sache, n'a eu l'idée d'attribuer cette volte-face à une meilleure appréciation des nécessités qui s'imposaient à la France, ou encore à un rappel légitime des précédents qui autorisaient les armées de la République ù faire ce que d'autres avaient fait avant elles. Ce ne pouvait être à ces considérations dénuées de nouveauté qu'obéissait tardivement Frédéric-Guillaume. Encore moins était-ce à un regain de sympathie pour la France ou pour Napoléon; il n'en avait pas l'ombre; ses ministres le disaient à qui voulait l'entendre (1).
On a préféré généralement mettre sa résolution négative sur le compte de son apathie et de son horreur instinctive de la guerre, mais nous croyons qu'il y eut alors, pour influencer Frédéric- Guillaume, aulre chose que ses dispositions naturelles, et il serait probablement plus juste de penser que la possibilité d'une alliance Iranco-autrichienne, mise en avant par la diplomatie consulaire, produisit sur l'esprit du Roi l'effet d'un spectre terrifiant. C'est ce qui semble ressortir des faits suivants : Le 29 mai J803, parlait de Paris un rapport de Lucchesini, ambassadeur prussien, qui relatait les avances faites à la France par l'Autriche et qui laissait entrevoir que les circonstances ne permettaient pas au Premier Consul de rester sans alliés (2). Le courrier porteur de cette missive dut arriver à Berlin au plus tôt, le 5 ou le G juin, et la lettre définitive par laquelle le Roi annonce à Haugwitz sa résolution, en faisant l'apologie de l'invasion française, porte la date du 9 juin J803. Le rapprochement de ces dates parait assez instructif. Il est d'ailleurs aisé de concevoir qu'une alliance de la France avec l'Autriche constituait pour la Prusse un danger considérable. Avoir à lutter contre les armées autrichiennes d'un côté et contre les armées républicaines de l'autre, avec le seul appui de la Russie lente à se mouvoir, c'étaient de minimes chances
(i) F. DK Maktkxs, Recueil (les traités de la Russie, VI; Allemagne, 309. (2) Arc/lices royales prussiennes, etc., II, 151.
de succès, tandis que les conséqueûces d'un échec prenaient au couliaire les proportions d'un désastre. La situation devenait tout aussi dangereuse si par hasard un arrangement se faisait entre la France et l'Angleterre avant que le sort des armes eût réduit à l'impuissance la première de ces nations. La réponse a insignifiante 5' reçue de Londres, les atermoiements de la Russie avaient laissé pressentir qu'aucune de ces puissances n'était disposée à se sacrifier pour le roi de Prusse. Afin de gagner l'Autriche, Xapoiéon n'avait qu'à faire miroiter à ses yeux les territoires nouvellement annexés à la Prusse, car c'est évidemment aax dépens de celle-ci que la parlicipatioii autrichienne, si elle avait lieu, serait payée un jour.
Ces différentes éventualités, la contenance fière et résolue de toute la France eu face de l'Angleterre, durent émouvoir Frédéric- Guillaume au moment oii il avait à prendre un parti définitif, et il s'aperçut que son intérêt bien compris lui connnandait la neu tralité. De cette façon, sans conclure l'alliance française qui lui répugnait, il pouvait continuer à la laisser espérer. (îette attitude, superficiellement favorable au Premier Consul, avait en outre pour résultat de faire tout au moins ajourner la réconciliation funeste de la France avec l'Autriche. Dès maintenant on va reprendre à Berlin le système dont on a déjà récolté de beaux bénéfices; on redoublera les petites coquetteries auxquelles le gouvernement de Paris fut toujours sensible ; on se montrera plus chaleureux, au fur et à mesure que les préparatifs formidables du camp de Boulogne se multiplieront et qu'apparaîtra moins facile, moins certaine la victoire des Anglais agissant seuls, sans alliés sur le continent.
Pendant que la Russie et la Prusse se livraient aux combinaisons que nous venons d'exposer, on s'évertuait, à Paris, à employer tous les moyens possibles de retarder et d'éviter la rupture définitive avec l'Angleterre. 11 ne serait pas possible, croyons-nous, de trouver dans l'histoire du gouvernement le
HIPTIRK A\r:C LAXCLETERRIC 123
plus pacifique uue recherche aussi soutenue de stratagèmes susceptibles de conduire à un arrangement amiable. Et l'opi^ nion d'une heureuse issue des pourparlers était si généralement répandue que personne, daus Tentourage du Premier Consul, ne croyait à la guerre. Talleyrand, Joseph et Lucien Bonaparte subirent de grandes [)ertes à la Bourse, s'étant entièrement trompés en basant leurs spéculations sur un rapprochement indubitable (l).
Le 2 mai 181)3, Whilworlh, l'ambassadeur britannique, avait demandé ses passeports. Loin d'accepter avec joie cette terminaison de négociations tastidieuses, l'homme le plus belliqueux, le plus agressif, tel que le veut la légende,- se comporta de la façon suivante :
La veille, 1" mai, invité à dîner chez le Premier Consul avec les autres membres du corps diplomatique, Whitvvortli s'excusa sous prétexte d'indisposition. Tous les convives interprétèrent naturellement cette absence comme un signe de guerre. Après le dîner Napoléon prit à part, dans un salon isolé, l'ambassadeur russe et commença à se plaindre, sur un ton assez vif, delà raideur avec laquelle le ministère anglais agissait, fermait toute voie à la conciliation. Cette attitude, quelque grand que fût son désir de maintenir la paix, lui imposait le devoir de ne faire aucune démarche pour retenir l'ambassadeur. Sachant certainement que la demande des passeports était innninente, il déclarait qu'il avait déjà donné l'ordre de les faire délivrer à la première réquisition. Mais, après avoir ainsi sacrifié à la dignité extérieure et conventionnelle que se doit tout chef de gouvernement et craignant sans doute d'avoir fermé la porte à un accommodement si improbable qu'yen fût l'alternative, il s'empressa d'ajouter : « Pourtant si Tambassadeur voulait différer son départ de quelques jours, peut-être trouverait-on encore à lui
(1) Archives impériales russes, etc., LWVII, 227.
12?i. X AI'OLKOX KT LA PAIX
faire quelques ouverlures capables d'écaiier une «juerre aussi proche qu'elle paraissait Tèlre... " lîieii que le plus souvent celui qui lecoil de telles confidences en comprenne sans peine la nature tendancieuse, Xapoiéon, ardemment désireux de voir ses paroles portées à leur véritable adresse, spécifia à son interlocuteur qu'il l'autorisait à instruire l'ambassadeur d'Angleterre de tout ce (ju'il venait de lui dire et surtout a appuyer sur l'insinualion (|ue, si cet ambassadeur diflerail son départ, on lui ferait quelque proposition nouvelle (1). Parallèlement à ces déclarations, d'autres mesuies étaient prises dans le même sens. A la demande des passeports le ministre des Affaires Extérieures lépondit d'une manière évasive. Ensuite on se mit à la reclierclie des personnes qui avaient les meilleures relations avec Whiluortli,
La journée du 4 mai fut employée à des démarches verbales faites auprès de l'ambassadeur anglais par IMaloui't et Regnaud de Saint- Jean-d'Angely, avec le concours de Joseph Bonaparte. On parvint de la sorte à redonner aux négociations secrètes un caractère officiel, en obtenant de lord \V hitworlh qu'il acceptât une entrevue avec Talleyrand. Alors fut mise positivement sur le tapis la proposition de donner Malte en dépôt à la Russie, « probablement, dit Miot de Melito, l'un des détracteurs de Napoléon, avec la réserve de ne |jas insister sur l'époque de celte remise, de manière (jue la proposition ainsi conçue tendit à laisser l'île au moins pour longtemps, sinon pour toujours, au pouvoir de l'Angleterre. Lord Whiluorth, sans y adhérer, ce qui eût excédé ses pouvoirs, consentit à envoyer un courrier à Londres et à retarder de dix jours l'époque de son départ, afin d'avoir le temps de recevoir une réponse (2). »
Après avoir cédé aux sollicitations du gouvernement consulaire, l'ambassadeur se montra, auprès de ses collègues, fort
(1) Archives impêria'cs russes, etc., LXXVII, 122-124.
(2) Mémoires de Miot de Melito, II, 73-7 -V.
KII'TIHE AVKC L'Ai\ GLETERRK 125
inquiet d'avoir pris sur lui d'augmenter le délai fixé par le Cabinet de Londres. Sa confiance dans le succès des propositions envoyées de Paris était si mince qu'il ne faisait même pas décharger ses malles placées dans les l'ourgons de l'ambassade depuis plusieurs jours (1). La précaution fut sage, car, le 9 mai, arrivait de Londres la réponse qui devait enlever irrémissiblement tout espoir de solution pacifique. C était oui ou c'était non. L'Angleterre ne retranchait rien de ses exigences; elle voulait l'ile de Malte aussi bien que celle de Lampedouze (2). Cette dernière prétention, exorbitante s'il en lïit, aurait prêté à rire, si elle n'avait démontré, en ces circonstances tragiques, la volonté absolue de refouler au delà des limites de la raison tout moyen de transaction. L'ile de Lauipedouze, située entre Malte et la côte orientale de Tunisie, n'était pas à la France; celle-ci n'y avait jamais mis le j)ied ; il n'eu lut pas question au traité d'Amiens (,']). Le gouvernement français n'était donc qualifié ni pour accéder, ni pour se refuser au désir de Sa Majesté britannique. Dans leur fol entraînement pour chercher des obstacles à une entente amiable, il faut avouer que les Anglais reconnaissaient là des droits bien étendus au Premier Consul, puisqu'ils lui concédaient la faculté de distribuer à son gré les domaines d'autrui, à moins toutefois qu'ils ne se fussent laissé gagner par une tendance commune à la plupart des Etats qui faisaient volontiers de Napoléon le grand adjudicateur des territoires d'Europe. En effet l'Autriche, Naples, la Toscane avaient voulu, sous son égide, partager les Etats pontificaux; l ienne avec son agrément s'était annexé l'Etat de Venise, qui certes ne relevait pas de lui; elle lui avait même demandé le
(1) Archives impériales russes, etc., LXWII, 125-120.
(2) Thibaudeau, III, 2.57.
(3) L'île de Lampedouze était en 1803 la propriété « directe » du prince Tominasi, et rusiilniit en revenait à un nommé Salvadorc (ialt on Gatti. (Strafforeli.o, la Patria {Sicilia), p. 357; PrcoxE , Memorie sloviche aqrifienline , II, 58; Amico, Dizionnrio topo(jraâco délia Sicilia, I, 352J.
126 XAPOLKON ET LA l' A I \
Piémonl, dont il n'avait pas le droit de disposer; l'Espagne en obtenait la Toscane; la Prusse prit avidement tout ce qu'il lui donna, beaucoup plus qu'elle n'attendait; et les gros bonnets allemands sollicitaient l'aulorisation de grignoter les restes, encore substantiels, de ces festins royaux. Quand tout Je monde acceptait de ses mains même ce qui ne lui appartenait pas, comment voulait-on qu'il donnât à tout le monde et rien à la France (1)? De qui pouvait-il apprendre le respect des antiques droits, ce nouveau venu, appelé d'hier à connaître les mobiles qui président aux délibérations princières? Il n'y vit que cupidités, usurpations, illégitimités, marchés, trafics et forfaitures de la part de souverains héréditaires. Alors que signifient les cris de prolanation devant les accrocs plus ou moins volojitaires faits par Napoléon à une Iradilion que personne n'observait plus?
C'est le î) mai que lord Whitworth reçut cette note bizarre qui était aussi l'ultime réponse de sa Cour au gouvernement français. Par surcroît d'arrogance on intimait à celui-ci d'avoir à se prononcer dans un délai de trente-six heures, passé lequel l'ambassadeur devait immédiatement faire route vers l'Angleterre. Whitworth fit de suite prévenir Talleyrand que, le lendemain, il lui donnerait communication de sa dépêche. Mais, dans l'intervalle, comme s'il voulait préparer les esprits à cette sommation impertinente, il en donna connaissance, au cours d'un entretien particulier, à Joseph Bonaparte qui sans aucun doute s'empressa de porter à son frère et à Talleyrand les stupéfiantes et décisives nouvelles. L'audace anglaise était grande. Seul le désir préconçu de faire sortir la France de sa réserve, en la blessant au plus vif de son amour-propre, pouvait avoir dicté un ultimatum pareil. Quelle urgence immédiate, ne pouvant souffrir aucun retard, y avait-il à savoir si l'Angleterre pouvait
(1) Mémoires d'un homme d'Etat, VIII, 291 ; A. Lefebvrk, I, 377.
STRATAGKMES POl R RETEMK LORD WHITWORTH 127
rester à Alalle qu'elle occupait? Cette île était-elle donc présentement assiégée? L'assaut était-il imminent? Apporter tant de brutalité dans une question dont le règlement était du ressort de la diplomatie, c'était sortir des mœurs habituelles; c'était vraiment nous reporter aux temps barbares où, sous le prétexte le plus futile, sans rien vouloir attendre ni entendre, on tombait sur le voisin pour Tassassiner et le dépouiller.
Malgré cette injure inouïe, Napoléon, avec une persévérance pour ainsi dire blâmable, ne va pas encore fourbir ses armes, mais tourmenter son intelligence afin de trouver les moyens de conjurer la guerre. La veille, le 8, était arrivé à Paris l'avis officiel d'une médiation de l'empereur de Russie. Rien n'était plus simple que de ne pas détourner les choses de leur cours naturel et de repousser avec l'indignation qu'elle méritait la note qui serait présentée par lord Whitworlh. On tint à éviter ce choc violent. On se dit que peut-être, d'unmomentà l'autre, ce diplomate aurait un contre-ordre de son gouvernement, qui avait dû recevoir, comme on venait de le recevoir à Paris, l'offre censément médiatrice du Tsar, et l'on s'arrêta à un expédient d'une simplicité un peu naïve 5 mais on n'avait sans doute pas le choix.
Lorsque le secrétaire de l'ambassade britannique se présenta au ministère des Relations Extérieures afin de remettre l'ultimatum anglais, on lui dit que Talleyrand n'était pas à son bureau. 11 parla alors au premier commis et consigna le pli entre ses mains. A quatre heures de l'après-midi, n'ayant pas encore de réponse, lord Whituorth se rendit lui-même chez M. de Talleyrand, où il ne fut pas non plus reçu. Grande fut sa surprise, lorsque, le soir, en rentrant chez lui, il trouva, déposée chez son portier, non ouverte, revêtue encore des cachets de ses armes, l'enveloppe que le matin il avait envoyée au ministère des Relations Extérieures. En rapportant ce paquet on avait prétexté que, AI. de Talleyrand étant à la campagne, on n'avait pu se charger de le lui faire parvenir.
128 XAl'OLKOX KT LA PAIX
L'ambassadeur anglais s'étant leprésenlé au minislère le lendemain matin, il lallut bien l'entendre. Alors J'alleyrand parla, de l'intervenlion russe, insista pour qu'il en référât à sa Cour et attendît des ordres ultérieurs. Lord Whitworth s'en tint aux prescriptions de son gouvernement, exigea un passeport qu'on fut obligé de lui donnei' dans la journée du \2 mai. Néanmoins, avec le concours de l'ambassadeur russe, on obtint de lord Wbilwortli qu'il enverrait un nouveau courrier à Londres et voyagerait lui-même assez lentement pour n'être j)as sorti de France lorsque les réponses de Londres arriveraient.
Lord Wliilworlli se mit en route dans la nuit du 12 au 13 mai l(S03, et alla seulement coucher à Chantilly (1). En vain une nouvelle note fut adressée au Cabinet de Londres, lui offrant " de garder Malle pendant dix ans, à la condition que la France occuperait la presqu'île d'Otrante et les positions qu'elle détenait au moment de la signature du traité d'Amiens dans le royaume de Naples (2) 5) ; en vain le gouvernement consulaire, voulant prouver au Cabinet de Londres qu'il ne considérait pas encore la rupture comme définitive et qu'il aurait l'oreille ouverte à de nouvelles propositions si elles avaient lieu, fit-il passer les lignes suivantes dans le Journal de Paris ^ le 17 mai :
« Le départ de l'ambassadeur d'Angleterre n'a pas détruit entièrement l'espérance d'un accommodement entre les deux pays. On parle depuis hier d'un courrier arrivé de Russie et de l'expédition consécutive d'un autre courrier sur la route de Calais, ce qui fait conjecturer une médiation. Au reste la déclaration de guerre ne suit pas toujours nécessairement le départ d'un ambassadeur. En 1778, il s'écoula quatre mois entre le départ de l'envoyé de Sa Majesté Britannique et les hosti-
(1) Pour lotit ce qui est lelalif aux dernicM's incidents de la rupture, voir jVIiot i)K AIki.ito, Bigxox, ïhibaldeau, 1'\ de Martkx's, les Arc/iivcs impériales russes. Les Mémoires des contemporains françaissonl en parfaite concordance avec les doc^iimeiils étrangers (|n'ils ignoraient.
(2) Correspondance (le Napoléon I", VIII, ol2.