LES CALSES DE LA PAIX DE 15ALE
Comment le monarque, incapable de se conduire lui-même, aurait-il guidé et maintenu respectivement les autres dans leurs attributions (1)? La politique, les devoirs de sa charge manquaient d'attraits pour lui. Paresseux naturellement, il se gardait de toule fatigue cérébrale. « Nulle force humaine, dit un contemporain, n'aurait pu le contraindre à lire quarante lignes de suite (2). 55 Ses seules et rares aspirations intellectuelles le poussaient vers la superstition et la thaumaturgie. Membre fervent de la société des Rose-Croix, donl le but était défendre la croyance au merveilleux avec la foi religieuse, il choisissait ses ministres parmi les illuminés et les visionnaires de la nouvelle secte. Aux plus belles séances de cet aréopage d'hommes d'Etat, on évoquait l'ombre de Jules César, dont le profil était dessiné sur le mur par la main du Roi, qui se figurait agir sous l'impulsion d'un fluide mystérieux (3).
A quelle politique pouvait obéir ce prince mystique et dépravé dont le faible caractère semblait fait pour changer facilement de direction? Lorsqu'il se détacha de l'Europe coalisée, ce ne fut certes point par entraînement de sympathie pour la France, aux sollicitations de laquelle il paraissait céder. Las de la vie des camps, qui le tenait éloigné de ses plaisirs ordinaires et dont la monotonie fatigante lui devenait insupportable, il avait subi les influences extérieures qui, à ses yeux, le justifiaient d'avoir trahi ses engagements vis-à-vis des souverains. D'une part il sentait son royaume inquiété du côté de la Pologne, où les Russes se signalaient par de grands progrès, et d'autre part les subsides que lui fournissait l'Angleterre se faisaient de plus en plus rares. Tant que les envois de numéraire étaient arrivés régulièrement de Londres, il était resté attaché au prin-
(1) H. DE SvBEL, Histoire de l'Europe pendant la Révolution française, I, 466.
(2) -Mirabeau, Histoire secrète, 1, 256.
(3) l'ertraute Briefe, etc., I, 94-96; Mémoires de la comtesse de Lichlenau, 177-179.
cipe de la guerre à outrance (1); mais dès qu'ils se firent attendre, il revint à ses goûts de jouissance et d'inertie. En octobre 1793, il avait déjà menacé de lever le siège de Mayence ; l'Angleterre effrayée avait délivré la somme réclamée et signé le traité de la Haye (19 avril 1794) (2). Plus tard des tiraillements s'étaient produits encore et des discussions, provoquées par le manque d'argent, n'avaient cessé d'éclater entre les généraux prussiens et les délégués anglais (3). Cette disette pécuniaire ne pouvait convenir à uo roi criblé de dettes et qui, ne connaissant pas de frein à ses goûts dispendieux, avait dissipé en quelques années le trésor de réserve prudemment amassé par le Grand Frédéric. Ses exigences ne reçurent pas satisfaction, malgré l'opinion accréditée en Europe « que l'Angleterre avancerait les millions que Sa Majesté prussienne demandait pour continuer la guerre (4) ?> .
Ce fut après plusieurs réclamations de fonds anglais restées infructueuses qu'il en vint aux négociations avec les Français. Afin de ne pas se compromettre, il fit déléguer un modeste habitant de Creuznach près de Bâcher (5), secrétaire de Barthélémy, qui tenait à Bàle une sorte de bureau international de diplomatie française. Sur ces démarches préliminaires, le Roi fit passer le Rhin par ses troupes, le 23 octobre 1794, et, le 5 avril 1795, signa le traité de paix. Cette défection lui valut les huées de l'Europe entière. Le langage des chancelleries prit des formes inusitées pour qualifier sa conduite : « Le roi de Prusse est une méchante béte et un grand cochon, « s'écriait un diplomate (6).
(1) Archives royales prussiennes, etc., II, 614.
(2) Comte dk Gardex, Histoire des traités de paix, V, 233.
(3) Ibid., V, 284.
(4) Société impériale d'/iistoire russe, t. XLIV ; Lettres de Grimm à Catherine II, p. 547.
(5) Comte de Garoex, Histoire des traités de paix, V, 285.
(6) ViVKNOT : Thugut, Clerfayt und Wurmser, Wien, 1869; Archives impériales russes, LXX ; Tratchevvski, Russie et France à l'époque de Napoléon I",
LA TRADITIOX PRUSSIEXXE 9
Alors on eût pu croire que, toutes choses étant réglées par l'acte de Bâle, la France et )a Prusse allaient vivre en une sorte d'amitié. Il en fut bien autrement. Dès les premiers jours de janvier 1796, notre chargé d'affaires à Berlin signalait que « le Roi était en grande liaison avec les ministres d'Angleterre, de Russie, d'Autriche et toutes les personnes connues pour leur hostilité envers la France (1) ". L'année suivante, le même diplomate disait encore : ' Pour peu que la Russie paraisse se radoucir envers la Prusse, je m'attends à voir la cour de Berlin s'occuper par-dessus tout du soin de renouveler son alliance avec la Russie, quelles que puissent être les dispositions de Paul \" à notre égard. 55 Et ces dispositions n'étaient rien moins qu'amicales alors. Au reste, en pactisant avec les ennemis de la France, la Prusse ne faisait que rentrer dans sa tradition, car depuis la Révolution elle avait rarement laissé passer une occasion de contrarier les vues du gouvernement français. Déjà sous Louis XVI, Frédéric-Guillaume II prescrivait à son ambassadeur à Paris de se mettre en rapport avec les meneurs de l'Assemblée de 1789, et plus tard il subventionnait les terroristes par l'entremise d'Ephraïm, espèce de courtier louche qu'il entretenait à Paris (2). Enfin, sous le Directoire, il encourageait les menées des émigrés, de sorte que la Cour de Berlin devint un des centres les plus actifs d'opposition à la République française (3j.
Ce fut donc une véritable illusion de la part des hommes politiques français que d'espérer une alliance avec la Prusse tant que régna Frédéric-Guillaume IL La mort de ce prince ne modifia pas sensiblement l'état de choses, et le Directoire, qui n'abandonna jamais cette idée d'alliance prussienne, se heurta constamment, de l'autre côté du Rhin, à la même indifférence.
(1) Archives du ministère des Affaires Etrangères. Correspondance de Gaillard.
(2) Albert Sorel, l'Europe et la Révoluliunfrançaise, II, 26 et 156.
(3) Archives du ministère des Affaires Etrangères, rapports de Gaillard ; A.-H. Dampaiartix, maréchal de camp, Mémoires sur divers événements de la Révolution et de Vémigralion, passim.
10 jVAPOLKOiV ET LA PAIX
Dès son avènement, en novembre 1797, le nouveau roi, Frédéric-Guillaume m, de mœurs austères et pures, se prononça énergiquement contre les licences de la Cour. L'un de ses premiers actes ordonna d'arrêter la comtesse de Lichtenau et de la dépouiller de sa fortune scandaleuse (1). Alais, si les mœurs furent revisées de fond en comble, les sentiments antifrançais demeurèrent à la mode. Le changement de règne venait à peine de s'opérer qu'un diplomate russe écrivait à son gouvernement : « L'horreur qu'inspirent au roi actuel les principes suivis par les républicains français ne lui permettra jamais de prêter l'oreille à leurs propositions et de favoriser leurs projets (2). »
Six mois après son accession au trône, Frédéric-Guillaume III donnait la mesure de sa répugnance pour le gouvernement de Paris. 11 s'opposait à ce que Sieyès, accrédité par Je Directoire, — par les ci7iq sirrs^ ainsi qu'on disait alors sur les bords de la Sprée, — vînt à Berlin avec le titre d'ambassadeur. Et non seulement le représentant de la France dut se contenter du titre d'envoyé extraordinaire (3), mais, durant son séjour dans la capitale prussienne, il se vit tenir à l'écart, au point que le monde officiel refusait de lui faire des visites (4), tandis que les agents de la coalition contre la France, AI. Grenville pour l'Angleterre, le comte Panine ou M. de Kriidner pour la Russie, étaient l'objet des plus affables égards.
Qu'ils connussent ou non l'hostilité de Frédéric-Guillaume III, les politiciens français n'en continuèrent pas moins — et avec un infatigable empressement — à renouveler les propositions qu'ils avaient faites au père du nouveau roi pour l'agrandissement de la Prusse et la solide union entre les deux pays. Le 28 mars 1798, Sandoz-Rollin mandait au gouvernement de
{i) Archives du prince Worontzoff, XI, 7 ; Dampmartix, op. cit., p. 374-394.
(2) Ibid., XI, 5.
(3) Ibid., 21.
(4) Mémoires tirés des papiers d'un homme dÈtat, t. VI, 143.
SOLLICITUDE Dl DIRECTOIRE POIR LA PRUSSE 11
Berlin : « Le sieur Talleyrand et le général Bonaparte m'ont dit que rien n'assurerait mieux le repos de l'Allemagne et n'affermirait la paix du monde qu'une alliance entre Votre Majesté et la République française (1). » D'autre part, le 10 mai 1798, Gaillard, ambassadeur de France à Berlin, formulait au cabinet du Roi la demande d'une alliance positiie : « En ce moment décisif pour la paix ou ia guerre, si la Prusse prend enfin son essor, si elle choisit justement cet instant pour former son alliance auec la République, il est évident que la guerre devient impossible... L'alliance avec la République, réalisée dans le moment actuel, est un moyen infaillible d'empêcher absolument le renouvellement de la guerre. Notre proposition n'a donc pour but que la paix, rien autre que la paix (2). » Sieyès, avant son départ de Paris, avait dit : a De tout temps je n'ai vu qu'une liaison et ime alliance naturelle pour la France : c'est celle avec le roi de Prusse. Je vois de même aujourd'hui et je serais très flatté si je parvenais k l'établir et à la cimenter (3)j » et Rewbell, membre du Directoire, désireux de prouver que ce n'est pas uniquement un sentiment personnel que Sieyès a exprimé, dit à Sandoz-Rollin : « L'abbé Sieyès a été chargé de répéter formellement combien l'attachement du Directoire pour la Prusse est franc, loyal et sincère, et il ne tiendra qu'à elle d'en ressentir les effets (4);« enfin Barras déclarait le 14 juin au même diplomate : « Si la Prusse ne veut pas la guerre, ainsi qu'elle nous en a donné l'assurance à différentes reprises, elle devrait intervenir pour conjurer l'orage prêt à bouleverser l'Europe ; le Directoire ne sera pas éloigné de faire quelques concessions. » « Le sieur Treilhard, ajoute Sandoz-Rollin, a tenu le même langage (5). w Malgré l'accueil réservé que leurs
fl) Archives royales prussiennes, etc., I, 182.
(2) Ihid . I, 195-196.
(3) Ihid.. I, 208.
(4) Ibid., I, 211.
(5) Ibid., I, 218.
ouvertures reucoutrent à Berlin, tous persistent à exprimer leur sollicitude pour la Prusse. En janvier 1799, c'est Larévellière-Lépeaux qui dit à l'envoyé prussien : « Votre nation voudrait-elle toujours laisser à la maison d'Autriche le rang de première puissance et la dignité impériale? \e serait-il pas bientôt temps que le roi de Prusse s'occupât de donner un plus vaste essor à sa puissance et de terminer ce que son aïeul a commencé si glorieusement (])? 5j Au reste la correspondance de l'ambassadeur prussien, Sandoz-Rollin, enregistre journellement les témoignages de bienveillance manifestés à l'égard de la Prusse par des personnages jouissant à Paris d'influence et de considération.
Napoléon, revenu d'Egypte, ne trouva donc rien de changé dans la politique extérieure de la France vis-à-vis de la Prusse. Il s'empressa de reprendre sa place parmi les zélateurs de l'alliance prussienne. Quinze jours environ avant le 18 Brumaire, il louait devant Sandoz-Rollin les qualités de Frédéric- Guillaume III : '1 Rien n'atteste mieux la vérité des grands éloges que l'on donne au roi de Prusse que sa conduite politique dans cette guerre. Il conserve sa puissance, tandis que d'autres la perdent ; il sait rendre ses peuples heureux et il servira de ralliement, au besoin, pour le retour de l'ordre et de la paix. 5» Quelques jours plus lard, Bonaparte n'hésitera pas, devant le même interlocuteur, à qualifier Frédéric-Guillaume III de digne successeur de Frédéiic le Grand (2), compliment dont l'exagération fait suspecter la sincérité, car pouvait-il songer sérieusement à mettre en parallèle le chef d'Etat incomparable, organisateur à la main de fer, audacieux capitaine, politique résolu, qu'avait été Frédéric II, et le prince lymphatique, débonnaire, timide, qui régnait actuellement en Prusse?
Mais, s'étaut assigné la tâche de réussir quand même, Napo-
(1) Archives royales in'ussienne s ^ etc.^ I, 2G3.
(2) Ibid., 350.
NAPOLEO.V ZELATEIR DE LALLIAXCE PRLSSIE.WE 13
léoii, voulant faire plus et mieux que ses deuanciers, ne dédaigna pas les procédés classiques, hommages publics, flatteries indirectes, par lesquels on obtient la faveur des souverains. Et l'un de ses tout premiers actes, dès qu'il eut en main le gouvernement, fut l'envoi de la lettre suivante à Frédéric-Guillaume III : « Grand et cher ami, une de nos premières démarches, en prenant les rênes du gouvernement français, est de faire connaître à Votre Majesté l'intention oîi nous sommes d'exécuter religieusement les traités existants.
u \ous ne doutons pas que vous fassiez de votre côté ce qui dépendra de vous pour resserrer de plus en plus les liens qui unissent les deux Etats. Nous en avons pour garant le caractère de loyauté qui distingue les actions de Votre Majesté.
« Elle a devant elle une grande carrière et un long règne à parcourir. Elle trouvera, dans toutes les circonstances et spécialement lors de la paix générale, dans les Consuls de la République, des sentiments d'amitié qui seront d'autant plus efficaces que Votre Alajesté continuera à se déclarer franchement de son côté l'amie de notre République.
« Nous for/nons des vœux sincères pour la prospérité et la gloire de Votre Majeslé. — Les Consuls de la République :
BOXAPARTE, SlEYÈS, RoGER-DlCOS (1). »
Cette déclaration n'était pas simplement l'acte de courtoisie ordinaire par lequel ou informe une puissance étrangère d'un changement de gouvernement ; elle tendait à obtenir ce qui avait été si souvent réclamé : une |)romesse franche et publique d'amitié envers la République française. Cette promesse, dans Tesprit des Consuls et particulièrement de Bonaparte, devait avoir pour résultat d'assurer la paix de l'Europe. Pour atteindre ce but, rien n'est ménagé; on proclame d'abord le respect des traités, puis on évoque la grande carrière qui s'ouvre devant le Roi.
(1) Archives royales prussiennes, etc., I. 3+7.
« Les traités ;> , cela veut dire les articles secrets du traité de I3àle, par lesquels la France, le jour de la pacification générale, assurait à la Prusse un agrandissement important en dédommagement des provinces rhénanes cédées. « La grande carrière ^ , n'est-elle pas une allusion nouvelle à l'oflre de la couronne impériale formidée déjà en 1796 par le Directoire (1)? Telle était si bien la pensée du gouvernement consulaire, qu'on la trouvera explicitement répétée, à la fin de 1803, en ces termes : « Par un article secret au traité d'alliance, les deux parties devront désormais exercer leur influence pour diriger les esprits des Electeurs, afin qu'à la vacance du trône impérial que l'état valétudinaire de l'empereur François pourrait rendre prochaine, cette couronne allât se placer sur la tête du roi de Prusse (2). »
Désireux de montrer que la lettre des Consuls exprimait bien ses propres sentiments et qu'il était personnellement partisan de l'alliance IVanco-prussienne, Aapoléon — alfirmant déjà sa prépondérance sur ses collègues — chargea son premier aide de camp, le colonel Duroc, de porter la missive consulaire et de la remettre aux mains du Roi.
C'était une heureuse idée. Rien ne pouvait mieux plaire à la Cour de Berlin, que de voir la France revenir en quelque sorte aux usages monarchiques. Ln souverain, en effet, eût de même notifié son avènement par Tenvoi d'un dignitaire de son entourage immédiat.
Le choix du jeune colonel âgé de vingt-sept ans seulement n'était pas moins heureux. Elève de l'École militaire de Pontà-Mousson, Duroc fut olficier en 1793. Ses capacités dans l'arme de l'artillerie l'avaient fait remarquer au siège de Toulon par Bonaparte, qui, bientôt après, l'attacha à son état-major (3). Au passage de l'Izonzo, en Frioul, il accomplit une action
(1) Voir ci-desstis, p. 2.
(3) Mémorial de Sainte-Hélène, I, 55.
DLROC EX MISSIOM A BKRLIX 15
d'éclat que, dix ans plus tard, l'Empereur immortalisa par le titre de duc de Frioul, décerné au fidèle serviteur qui était resté son aide de camp. Au cours de la campagne d'Egypte, les échos d'Europe avaient retenti de sa bravoure. On savait qu'il était entré le premier dans Jaffa et qu'il avait été grièvement blessé à Saint-Jean-d'Acre. Ce qui le rendait plus intéressant encore, c'est qu'il était revenu presque seul des aides de camp du général en chef, quatre ayant été tués.
intrépide jusqu'à la témérité devant les périls de la guerre, mais doué dans la vie privée d'une grande douceur de caractère, mesuré dans ses paroles et dans ses actes, dissimulant sous une modestie pleine de dignité ses mérites et ses talents, Duroc se présentait à merveille pour relever aux yeux des étrangers la réputation des soldats de la République, considérés comme un ramassis d'aventuriers grossiers et in sociables. Brillant capitaine et messager courtois, il devait faire honneur à celui qu'il représentait auprès d'une Cour aristocratique oii figuraient encore les glorieux compagnons de Frédéric II. « Aussi fut-ce avec une sympathique surprise que l'on vit, dit un ministre prussien, débarquer cet officier possédant réellement un ton poli et des formes aimables, choses très rares alors chez ceux qui étaient chargés des relations diplomatiques de la France (I). »
Arrivé à Berlin le 28 novembre 1799, Duroc, im|)atient d'accomplir sa mission, se rendit dès le lendemain chez AI. de Haugwitz, mais il fut assez interloqué quand aux premiers mots ce ministre des Affiiires Etrangères lui témoigna son étonnement de n'avoir pas reçu, selon les lois du protocole, communication préalable de la lettre que l'envoyé des Consuls devait remettre à Sa Majesté. Peu familier avec les formalités des chancelleries, il ne sut que répondre et courut en référer à AI. Otto, notre chargé d'affaires
(I) Mémoires d'un homme d'Etat, etc., VIII, 18
M. Otlo élait un hoiiime de carrière, et de carrière ininterrompue depuis plus de vingt années. Entré dans les légations en 177T il avait, comme bon nombre des fonctionnaires du département des Relations Extérieures, continué son service sous la Révolution (1). Le Comité de Salut public l'avait rappelé d'Amérique pour le placer à la tête de la première division politique du ministère; et, par un singulier hasard, ce diplomate de la Royauté, de la Révolution, du Comité de Salut public, du Directoire, du Consulat et de l'Empire, était destiné à jouer un rôle dans les premiers et dans les derniers rapports de Napoléon avec les puissances européennes. A Berlin, où il était demeuré après y avoir été le collaborateur de Sieyès, il prêta l'autorité de son expérience à l'aide de camp du général Bonaparte ; sous le régime impérial, il remplit divers postes importants , négocia fort habilement le mariage avec Marie-Louise, et enfin lut chargé, en 1815, de la démarche suprême faite en faveur de l'Empereur auprès des autorilés anglaises, au moment de l'embarquement pour Sainte-Hélène.
Otto rassura Duroc et s'occupa d'apaiser la susceptibilité de Haugwitz, à qui il exposa que la secrétairerie du nouveau Consulat n'avait sans doute pas encore eu le temps d'étudier les principes de la bienséance requise par l'étiquette monarchique (2). Le ministre prussien daigna passer outre en annonçant à Sa Majesté la présence, à Berlin, de l'Envoyé extraordinaire des Consuls.
Duroc dut attendre cinq jours le bon vouloir royal. Il en ressentit quelque dépit et, pour masquer le peu d'empressement qu'on mettait à le recevoir, il écrivit au Premier Consul, dont il savait l'amour-propre toujours en éveil, qu'il avait été reçu par
(l) Voyez : Alljcrt Sokki,, l'Europe et la Révolution; Frédéric Massox, le Département des Affaires Etrangères pendant la Révolution.
[%) Archives nationales, A. F., IV, 1690; Arc/tires royales prussiennes, etc., I, :351.