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LES TORTS DE L'A\'GLETERRE

Faisant même abstraction du caractère impulsif de Napoléon, si 1 on veut tenir compte des conditions plus générales qui ont présidé à la conduite respective des deux parties, peut-être trouvera-t-on que l'Angleterre, une fois encore, est la moins excusable. Ne suffit-il pas de mettre en parallèle la silualion politique de cet Etat, dont tous les actes étaient régis par une organisation séculaire, et la situation du Premier Consul qui venait à peine de remettre sur pied l'énorme machine gouvernementale dont le Directoire avait disloqué presque tous les rouages combinés et engrenés par la Révolution. Et sans doute on inclinera vers l'indulgence à l'égard d'un homme d'autant plus avide de considération que toutes les têtes couronnées d'Europe la lui refusaient, et d'autant plus soucieux de tranquillité qu'il avait plus besoin de toute son attention pour mener à bien l'œuvre gigantesque qui lui incombait; enfin l'on s'étonnera moins de le voir prendre plaisir à triompher bruyamment de l'Angleterre, comme il le fit dans cette soirée de Saint-Cloud avec le concours poétique de Fontanes.

Par l'attitude de Lucchesini, l'ambassadeur prussien, l'Europe put voir qu'aucune complication n'était à redouter du côté de la Prusse, bien résignée à laisser la France maîtresse d'agir à sa guise en Hanovre. Peu de jours après, le Roi disait luimême : « Devant l'état des choses dans le pays de Hanovre et la soumission volontaire de TElectorat, je ne vois plus pour le moment, dans la position des Français, que le voisinage de troupes amies... (1). "

Mettant en action ses paroles, la Prusse accordait aux détachements et convois français allant en Hanovre le droit de traverser son territoire en suivant la route de Dusseldorf choisie d'un commun accord; et recommandation expresse aiait été faite au général Mortier de passer, à chaque gîte d'étape, des

marchés avec les habitants du pays, afin qu'ils n'eussent aucune charge à supporter (1).

Pendant que la capitulation de Suhlingen était envoyée à la ratification du roi d'Angleterre, Mortier avait fait son entrée, le 5 juin, dans la ville de Hanovre, à la tête de trois divisions de hussards et de deux bataillons d'infanterie. Il y trouva quinze mille fusils neufs, cinq mille paires de pistolets, cent pièces d'artillerie, soixante fourgons neufs attelés de bons chevaux. Les fourgons attelés surtout lui furent très utiles, car on a vu par son rapport qu'il était dénué de moyens de transport. Mais il ne put rien découvrir des caisses royales, des chevaux et des objets précieux appartenant à l'Electeur. Ils avaient été enlevés au premier signal des mouvements de l'armée française (2). Dès son arrivée Mortier adressa aux habitants une proclamation se terminant ainsi : « La discipline la plus sévère régnera parmi les troupes que je commande. Vos personnes, vos propriétés seront respectées; mais en retour j'exige de vous des procédés tels qu'on a le droit d'en attendre d'un peuple paisible (3). 55 En même temps il prévenait les corps de toute l'armée « que, s'il arrivait qu'un habitant fût spolié par un individu faisant partie de l'armée, il serait immédiatement accordé à cet habitant une indemnité sur la solde de la brigade ou division à laquelle appartient le coupable (4) " . Fidèle à sa promesse et voulant à tout prix assurer le repos et la sécurité des Hanovriens, Mortier fit un exemple terrible parmi ses troupes : " Je tiens la main, écrit-il au ministre de la Guerre, à ce que la discipline la plus sévère soit observée. Trois grenadiers de la 48'' demi-brigade ont été fusillés pour crimes de pillage et de viol. Cet acte de rigueur produit le meilleur effet parmi la

(1) Archives du ministère delà Guerre. (Dossier du 28 juin.) (2; Ibid. (Dossier du 8 juin.)

(3) Journal de Paris des 15 et 17 juin.

(4) Le Publiciste du 24 juin.

EXTRÉK DU GEXERAL MORTIER E\ HAX'OVUE I V7

troupe et parmi les habitants; partout uous avons été parfaitement accueillis (1). " Le jugement qui avait condamné ces grenadiers fut affiché dans tout l'Eleclorat en français et en allemand |2).

Attentif à tout ce qui pouvait lui assurer la sympathie dans le pays conquis, Mortier prit sous sa protection l'Université de Gœttingue, dont les professeurs s'étaient d'antre part adressés au Premier Consul par la |)lume de leur prorecteur, M. de Martens (3). Toutes ces mesures d'ordre et d'apaisement, dont le général Mortier recevait évidemment de Paris l'impulsion, ne témoignent pas d'un esprit de conquête particulièrement violent. Xapoléon voulait atteindre l'Angleterre et non les habitants. Toutefois, ainsi que cela avait eu lieu en 1 757 quand le roi d'Angleterre ne voulut pas adhérer à la convention conclue à Closter-Zeven entre le maréchal de Richelieu et le duc de Cumberland, le même refus se renouvela en J 803 à propos de la convention de Suhlingenj c'est alors qu'il fallut envoyer à Mortier l'ordre de faire désarmer les houpes hanovrienues et de les envoyer en France comme prisonnières.

L'armée de Hanovre occupait la rive droite de l'Elbe, très escarpée, couverte de bois. Les quelques endroits qui pouvaient se prêter à un débarquement étaient très faciles à garder. De plus, l'ennemi plongeait sur notre rive; mais, à forces numériques égales (neuf à dix mille hommes de chaque côté), sa démoralisation devenait un facteur important. Croyant que Mortier se trouvait à la tête d'au moins cent mille hommes et persuadée qu'elle serait écrasée, l'armée hanovrienne devait se débander au premier choc.

Le 1" juillet, Mortier disposa ses troupes en vue d'effectuer le passage à Arlenburg, d'où il pouvait déployer son infanterie

(1) Archives du ministère de la Guerre. (Dossier du 8 juin.)

(2) Le Pitbliciste A» oQ \\i\u.

(3) Archires du minislère de la Guerre. (Dossier du 31 mai 1803.)

pour s'emparer des hauteurs. De fausses attaques étaient prévues simultanément afin de forcer l'ennemi à garder toute la ligne. Ayant ainsi préparé son mouvement, Mortier expédia son chef d'étaf-major, Léopold Berthier, au feld-maréchal de Walmoden, qui commandait l'armée hanovrienne. Berthier était chargé de remettre à Ualinoden un ultimatum qui le sommait de rendre son armée prisonnière pour être transférée en France. L'ultimatum se terminait par ces mots : « Il est évident, monsieur le maréchal, que l'Angleterre sacrifie indignement vos troupes, dont la valeur est connue de l'Europe entière, mais il ne l'est pas moins que tout projet de défense de votre part serait illusoire et ne ferait qu'attirer de nouveaux malheurs sur votre pays. Je dois insister pour que Votre Excellence veuille bien me faire dans les vingt-quatre heures une réponse catégorique. L'armée que j'ai l'honneur de commander est prête et n'attend que le signal du combat (1). »

Léopold Berthier rend compte ainsi de sa mission près du feld-maréchal : « J'ai vu un vieillard respectable qui a quarante-neuf ans de services... Après avoir lu la lettre du général, il m'a dit : « Je vois que dans une situation aussi critique, je ne puis répondre à M. le général Mortier sans assembler les officiers supérieurs et généraux de nos armées. Je dois observer à M. le général, et je lui en donne ma parole d'honneur, que depuis l'entrée des Français dans l'Electorat je n'ai reçu aucune lettre, aucun ordre de l'Angleterre, que je ne puis en recevoir de la Régence de Hanovre, puisqu'elle a été dissoute depuis l'arrivée des Français, et que, dans une position aussi cruelle, l'armée seule peut agir comme se gouvernant par elle-même; dans vingt-quatre heures je ferai savoir la décision qui aura été arrêtée. « Léopold Berthier eut ensuite une conversation courtoise avec les officiers hanovriens et, quand il

(1) Archives du ministère de la Guerre. (Dossiers des 30 juin et 1" juillet.)

CAPITULATIOX DE L'AIHIEE HAXOVHIEWE iV.)

leur démontra rinutilité de leur résistance, ils lui répondirent : «Général, nous sommes de lieux militaires. Nos troupes sont de braves gens. Si nous sommes réduits au désespoir, nous succomberons; mais au moins nous conserverons notre honneur et nous voulons être dignes de mériter l'estime de l'armée française. »

Ces paroles dites sans fanfaronnade et rapportées par Berthier; le récit de la mort du général Hammerstein, qui, inconsolable de voir ternir son honneur et sa réputation militaire, s'était brûlé la cervelle après la capitulation de Sidilingeu [l); tout enfin ce que Mortier entendait lui donna la conviction que, si on poussait les Hanovriens au désespoir, les bords de l'Elbe seraient témoins d'une épouvantable et inutile scène de carnage. Se rappelant qu'au sujet de la première capitulation il avait été félicité surtout « pour avoir épargné du sang et beaucoup de tracasseries diplomatiques (2) « , il prit sur lui de ne pas brusquer une attaque qui i'orcément lui coûterait beaucoup de monde et à la suite de laquelle, tout compte fait, il n'aurait probablement guère, connue prisonniers, que des cadavres à diriger vers la France. 11 crut avoir mieux rem|)li les instructions de son gouvernement lorsque, avant de courir les chances d'un combat, il accéda à une convention par laquelle les soldats hanovriens rentreraient dans leurs foyers sans uniformes et après avoir livré leurs armes aux Français. Mortier pensa qu'aucun général à sa place, pas même le Premier Consul, n'aurait exigé davantage d'une armée minuscule de dix mille hommes, vouée fatalement à l'extinction, même si, contre toute probabilité, elle faisait reculer les troupes françaises. Celles-ci n'avaient-elles pas derrière elles, prête à les venger, toute l'armée de la République, tandis que le pauvre Hanovre était abandonné de tous ses protecteurs, même de l'Angleterre?

(1) Journal de Paris, 9 juillet 180.!.

(2) Correspondance de Sapoléon i\ VIII. ?)T).

Pour arriver à son but Mortier, durant les journées du 1" au 5 juillet, recevait les nombreux messagers du maréchal de Walmodeu et renvoyait des ultimatums qui n'étaient jamais les derniers. Après maintes allées et venues d'un camp à l'autre, voyant qu'il n'obtiendrait pas mieux, il déclara, le 5 juillet à midi, qu'il acceptait la soumission de l'armée hanovrienne, avec son engagement de ne plus servir contre la France, et qu'il acquiesçait à son renvoi dans ses foyers après que les hommes auraient versé à l'intendance française leurs armes et leurs équipements militaires.

Esquissant alors la mise en scène de ce qui devait se passer quatre ans plus tard sur le Niémen, entre Napoléon et Alexandre, Mortier reçut le maréchal de Walmodeu sur une barque amarrée au milieu de l'Elbe. Par une insuffisante préparation des détails de cette rencontre soleunclle, le prologue faillit eu être un dénouement tragique et démontra que l'ennemi était bien résolu à vendre chèrement sa vie. L'officier d'artillerie de Lunebourg, mal informé, voyant s'avancer sur le bateau qui se dirigeait vers lui le général Mortier et son état-major en grande teuue, ainsi que la garde qui l'accompagnait, s'imagina que c'était le commencement de l'assaut. Sans hésiter il fit tirer dessus ; fort heureusement le mat et la voile seuls furent atteints (1). Ce fut du côté hanovrien que cette petite pluie de boulets causa le plus graud émoi; habitués aux dangers, les commissaires français y firent à peine attention. Ils comprirent de suite qu'elle était le résultat d'une méprise et se bornèrent à exiger que l'officier hanovrien ne reçût ni blâme, ni punition. Le calme rétabli, les deux chefs d'armée conclurent la capitulation.

C'est la mort dans l'àme que le vieux feld-maréchal deWalmoden signa cet acte : « Ecrivez à Bonaparte, dit-il, que je ne suis pas un lâche et que, si je capitule sans me battre, c'est que la politique

(1) Journal de Paris du 18 juillet 1803.

HUMANITE Dl GENERAL MORTIER 151

dans laquelle le ministère anglais met ce pays est trop absurde ( l )• " En termes des plus nobles, des plus simples, empreints d'une émotion sincère, le général Mortier, par la plume de son cbef d'état-major, expose les raisons qui l'ont engagé à ne pas suivre à la lettre les ordres du gouvernement. Eu même temps il expose les pbases par lesquelles a passé son esprit pour s'arrêter à ce qui lui a paru être le véritable honneur militaire, celui qui se laisse guider par les sentiments humains : « Cette capitulalion, citoyen ministre, écrit Léopold Berthier, est absolument la même que celle que vous nous avez envoyée pour modèle, à l'exception de l'exil de ces pauvres malbeureux soldats en France. Voici les réflexions du général en cbef et celles de tous les officiers généraux de l'armée. Nous ne parlerons pas de la perte que ce passage difficile nous eût causée. Pour nos intérêts personnels, nous eussions désiré opérer ce passage de vive force; mais le général en cbef devait regarder les résultats de l'avantage que relire le gouvernement français de la sage mesure avec laquelle il a traité. « Qu'aurait-on dit? L'armée française, maîtresse de tout l'Elbe, ayant tous les moyens de transport et de passage de rivière, a attaqué et battu un reste d'armée de dix mille hommes abandonné dans un pays sans ressources, et a refusé d'entendre des conditions qui sont aussi dures qu'elles puissent être dictées à une armée qui s'est toujours bien battue et qui a montré, prouvé toute la loyauté possible envers ses ennemis. Nous ne pouvions, malgré le mal qu'ils nous auraient fait en passant, trouver aucune gloire dans une telle affaire. »

Dans une lettre adressée directement à Napoléon, Mortier dit : K Citoyen Premier Consul, l'armée hanovrienne était réduite au désespoir; elle implorait votre clémence. J'ai pensé qu'abandonnée par son Roi, vous voudriez la traiter avec bonté.

(1) Journal de Paris du 27 juillet 1803.

J'ai fait au milieu de l'Elbe avec le maréchal de Walmoden la capitulatiou que je joins ici. Il l'a signée, le cœur navré. Vous y verrez que son armée met bas les armes, que sa cavalerie met pied à terre el vous remet près de quatre mille excellents chevaux. Les soldats resteront chez eux, vont se livrer à l'agriculture et ne doivent faire éprouver aucune espèce d'inquiétude. Ils ne seront plus aux ordres de l'Angleterre (1). » Napoléon comprit, ou feignit de comprendre, la répugnance qu'un général avait dû éprouver à l'idée de procéder à une attaque qui n'aurait été en réalité qu'une tuerie d'hommes de part et d'autre, sans grand profit de gloire et sans bénéfice appréciable. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas encore en cette circonstance qu'on trouvera l'homme, tant décrit par ses détracteurs, intransigeant dès qu'il avait parlé, n'admettant aucune initiative de ses subordonnés. A la lecture des émouvantes explications de Mortier, il se hâta de le rassurer en lui disant : " J'approuve la conduite que vous avez tenue et toutes les dispositions que vous avez faites comme conformes aux intérêts et à la générosité du gouvernement (2). •'

Tout en apportant à l'organisation du pays conquis le plus de ménagements possible, Alortier dut cependant prélever tout ce qui, à un titre quelconque, pouvait être regardé comme appartenant au roi d'Angleterre. Il s'était empressé d'envoyer en France soixante pièces de canon, dix-neuf drapeaux, seize étendards pris autrefois aux armées françaises par les Hanovriens, notamment dans les batailles de Malplaquel, Dettingen et Minden (3). Avec ces trophées de notre gloire vengée, partirent pour Paris trois cents chevaux, choisis par le général en chef lui-même parmi les plus beaux du régiment de la garde électorale,

(1) Journal de Paris au lôjuilliît 1803.

(2) Archives de la Guerre. (Dossier du 6 juillnt 1803.)

(3) Mangourit, Vuijags e» .HaMOj;re(1803-l80V), p. 37; Big.no.v, t. III, p. 131 ; Archives de la Guerre. (Dossier du 6 août 1803.)

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