LES FRANÇAIS EM HANOVRE
si renommée pour ses montures. Ils étaient destinés aux grenadiers à cheval de la garde des Consuls (1). Une commission executive, composée de fonctionnaires hanovriens, fut instituée. Elle se divisa en quatre sections : Affaires secrètes de l'Etat. — Finances. — Approvisionnement. — Règlement des comptes. Dans le même temps il se forma une garde banovrienne. A ceux qui voulaient s'y enrôler on donnait une prime d'engagement de dix-huit francs, s'ils étaient de taille ordinaire; aux plus grands on accordait un louis [2). Pour l'escorte du général en chef on avait adopté l'habit rouge à collet et aiguillettes bleu ciel, pantalon de même couleur, bonnet de feutre noir avec grand plumet rouge et bleu ciel (3).
Les bourgeois et les troupes françaises vivaient dans une parfaite cordialité. Le général en chef donnait des concerts auxquels assistait toute la noblesse du pays. Le chef d'état-major Berthier, qui avait trouvé moyen de se marier pendant cette période assez agitée, passait tranquillement sa lune de miel à Hanovre et, désireux de procurer des distractions à sa nouvelle compagne, il allait parfois au théâtre à Hambourg, en société du général Mortier. Ils y sont signalés tous trois un jour à la représentation du Calife de Bagdad et de Ma Tanle Aurore joués sur demande spéciale (4). Le 15 août 1803 fut célébré à Hanovre par des réjouissances enthousiastes de toute la population en l'honneur de la naissance du Premier Consul (5).
Ces rapports de l'armée française avec les habitants du Hanovre, la tranquillité que semblent dénoter certains de ces petits faits nous placent loin des tableaux de désolation exposés journellement par les journaux anglais. A les en croire, il n'y aurait eu en Hanovre que crimes sur crimes commis par les
(1) Archives de la Guerre. (Dossier du 2V juillet 1803.)
(2) Ibid. (Dossier du 10 août 1803.)
(.3) Journal de Paris du 26 juillet 1803.
(4; Ibid. du 18 juillet 1803.
(5) Mémoires de Madame de Rémusat, I, 25".
soldats français. C'étaient des villes dévastées, les propriétés saccagées, les citoyens lésés et oppressés de toutes façons; c'étaient des femmes et des filles violées en plein jour dans les rues, sous les yeux des pères et des maris; les villages livrés au pillage et brûlés (i). La seule infraction commise avait été dénoncée publiquement, on Ta vu, par le général Mortier, qui en avait fait l'objet d'un châtiment exemplaire, dont l'effet fut immense et salutaire. Aucun méfait semblable ne se renouvela. A part les déclamations pathétiques des journaux de Londres, sans citation d'un seul incident précis, on ne trouve nulle trace d'indiscipline dans l'armée d'occupation. Au contraire toutes les relations nous montrent les Français accueillis amicalement dans les ménages, oii ils relrouvaient eux-mêmes l'image de leur propre famille (2).
Cependant, malgré ses clameurs de colère, malgré son refus de reconnaître la capitulation de Suhlingen, l'Angleterre abandonnait le Hanovre aux mains de la France, sans essayer même de lui porter secours. Quels étaient donc les motifs de cette insouciance à l'égard d'un pays qui, en somme, appartenait à sa Couronne? Elle se dit sans doute que le séjour des armées françaises en plein territoire germanique, sur la lisière du royaume prussien, ne manquerait pas de porter ombrage à celuici et de servir de thème à la Russie pour entraîner quiconque voudrait la suivre contre ce qu'on appelait les empiétements de la France. Ces prévisions ne tardèrent pas à se réaliser. La mainmise opérée par le Premier Consul sur le Hanovre n'était en réalité que la première application du u système continental » , seul moyen de représailles dont il put disposer vis-à-vis de l'Angleterre. Le roi de Prusse avait largement encouragé Napoléon dans cette voie, lorsqu'il lui faisait dire qu'il ne pouvait contester
(1) Thibaudkau, m, 313.
(2) L.-L. ScHELVKR, Das Kurfurstenthum Hannovcr unter den Fraiizoscn in den Jaliren, 1803, 1804, 1805, p. 117 etsiiiv.
L'OCCUPATIOX DE CIXHAVEX 155
à la France le droit d'iuquiéler son ennemie partout oii elle pourrait l'atteindre (1).
Fort de cette approbation, le Premier Consul avait prescrit au général Mortier d'occuper le petit port de Cuxhaven, afin d'interceplcr le passage des bâtiments anglais qui naviguaient sur l'Elbe. D'autre part, du moment qu'une armée française occupait le Hanovre, il devenait indispensable de posséder Cuxhaven, afin que le flanc gauche de cette armée fût assuré contre les incursions maritimes de l'Angleterre. Cuxhaven et le Hanovre, c'était tout un. La Prusse, deux ans auparavant, l'avait démontré elle-même en mettant une garnison à Cuxhaven, lorsque, sur l'injonction du Tsar, elle était entrée en Hanovre pour y faire pièce à l'Angleterre. Elle avait alors considéré que ce port formait une sorte de dépendance de i'Electorat, autant pour le commandement que les Anglais y avaient toujours exercé, que pour l'utilité dont il était pour couvrir les positions de l'armée occupante (2). Ayant simplement à suivre l'exemple de la Prusse, Napoléon se crut, sans doute, dispensé de la prévenir de la nécessité où il se trouvait d'envoyer un détachement à Cuxhaven. Ce fut assurément un tort, aftendu que par une déclaration préalable il eût évité de donner prise aux insinuations malveillantes du parti hostile de la Cour de Berlin. Ce parti faisait au Roi une sorte d'humiliation de ce qu'il appelait la marche envahissante des Français; il prétendait que petit à petit, les troupes françaises se répandraient bientôt dans tous les Etats avoisinants, y compris la Prusse.
Si Frédéric-Guillaume pensait réellement, comme cherchait à le lui faire croire son entourage, que les empiétements de Napoléon allaient continuer, il n'avait pas d'autre parti à prendre que celui dont son Cabinet lui donnait le conseil : « Couvrir ses frontières et au besoin s'opposer à tout envahissement qui
(1) Aixhkes royales prussiennes, etc, II, 105. (2} Archives impériales russes, etc., LWVII, 268.
menacerait celles-ci ou les Etats circonvoisins qui le touchent de près, 5> ou bien « entrer jusqu'à un certain point dans les vues de liaison du Premier Consul en lui offrant la conclusion d'un engagement réciproque (1) 5). Telles étaient les deux solutions que lui proposait AI. de Haugwitz, son premier ministre. Il n'en adopta aucune, les décisions énergiques n'étant pas de son fait. Il préféra porter la question sur le terrain diplomatique. Sa conception était celle-ci : garder lui-même toute sa liberté d'action, louvoyer jusqu'à ce que l'avantage se dessinât pour la France ou pour l'Angleterre, mais, en attendant, lier le Premier Consul par des engagements formels. Celui-ci ne se laissa pas abuser. Soucieux de ne pas enchaîner l'avenir de la France au profit de quelqu'un qui entendait ne contracter en retour aucune obligation, il fit répondre aux premières observations qui furent présentées à Paris par M. de Lucchesini, l'ambassadeur prussien, « qu on verrait avec plaisir que la Cour de Berlin exerçât sur les villes hanséaliques et leur territoire une sorte de protection bienveillante, et qu'il dépendait de la Prusse de proposer tout de suite tels articles de convention à conclure avec le gouvernement français qui conviendraient le plus à Sa Alajesté et aux intérêts de sa monarchie (2). v C'était toujours, on le voit, la même et infatigable proposition de Napoléon. Il voulait un pacte, quels qu'en dussent être les avantages pour la Prusse.
Rien de plus fastidieux pour le Roi que cette répétition d'une demande d'alliance. Il ne voulut pas comprendre. Il feignit de croire que le Premier Consul se figurait « qu'à Berlin on avait besoin d'un engagement de sa part, et que sa loyauté était la première à l'offrir 55. Puis le Roi, qui parlait ainsi dans ses instructions à son ambassadeur, ajoutait avec iugénuité : « Il nous suffira parfaitement que vous remettiez au ministre des
(1) Archires royales prussiennes, etc., H, 17".
(2) Ibid., 1G3-1G4.