PIEGE DE LA PRUSSE
Relations Extérieures une note récapitulant d'une manière précise les assurances que vous auront données ce ministre ainsi que le Premier Consul, et que le ministre vous accuse réception de cette note. » Feinte un peu naïve à force de vouloir être habile. Par cet accusé de réception la France se liait les mains, favorisait la Prusse, tandis que celle-ci, selon les recommandations expresses du Roi à son représentant (1), ne promettait rien du tout, gardait par conséquent la latitude de faire ce qu'elle jugerait convenable d'après les circonstances. Croire que Napoléon accepterait cette combinaison dont la proposition ne manquait pas d'impudence, c'était en vérité porter la politique dans le domaine des billevesées et des attrape-nigauds. Le pauvre ambassadeur, pressé par son Roi, n'en pouvait mais; il quémandait partout l'accusé de réception si désiré, il allait du ministère des Relations Extérieures au cercle de Mme Bonaparte à Saint-Cloud avec l'espoir que toutes les peines qu'il se donnait seraient payées par l'envoi du précieux papier, revêtu de la signature du Premier Consul. Celui-ci, invariablement, assurait Lucchesini c; de son empressement sincère à écarter tout ce qui ne conviendrait pas entièrement aux intérêts de la monarchie prussienne, et de son désir que Sa Majesté veuille bien s'expliquer sur les ouvertures qui lui ont déjà été faites et qui peuvent conduire aux meilleurs nrrangements (2) » . Et ce fut tout. Napoléon, se refusant à tomber dans le piège trop grossier qu'on lui tendait, s'en tenait à son éternelle proposition d'entente, tandis que le roi de Prusse, déjà porté à ne pas y souscrire, continuait à trouver près de la Reine un encouragement à ses propres résistances. Ln diplomate historien, renseigné directement, a défini la situation en ces termes : « On était encore, à Berlin, sous le prestige de l'entrevue de Memel, et la Reine entretenait avec une sorte de culte les rapports de vive sym-
(1) Archives rotjates prussiennes, etc.,\\. 166.
(2) Ibid., I, 169.
pathic qui s'étaient alors établis entre son époux et l'empereur Alexandre. Cette princesse exerçait sur le Roi l'ascendant que peut donner sur un homme de mœurs pures un caractère plein de douceur et de grâces unies aux charmes d'une beauté touchante. Elle n'était occupée dans l'intimité domestique qu'à lui prêcher la circonspection et à lui conseiller de se tenir en garde contre les avances du Premier Consul (1). v
Ainsi plus que jamais l'idée d'une alliance n'était qu'un rêve impossible à réaliser; l'équilibre des relations entre la France et la Prusse ne pouvait être conservé que par la continuation d'un échange de procédés affables et, si Napoléon avait eu le tort de s'emparer du petit port de Cuxhaven sans au préalable en référer courtoisement à la Prusse, du moins, à la première plainte, il se montra très conciliant et ne demanda qu'à régler la situation au mieux des intérêts réciproques des deux nations.
Toutefois, comme l'Angleterre avait déclaré le blocus absolu de TElbe et du Weser à l'égard de toutes les navigations, à quelque nation qu'elles appartinssent, le Premier Consul exprimait aussi le vœu « que Leurs Majestés le roi de Prusse et le roi de Danemark s'interposassent pour faire respecter par l'Angleterre les pavillons neutres, de même que la France était décidée à respecter les territoires neutres « . En réalité Napoléon se plaignait à bon droit, semble-t-il, qu'on pût exiger de lui seul le respect des convenances internationales, alors qu'on paraissait vouloir tolérer sans mot dire les infractions révoltantes que les flottes britanniques se permettaient sur mer.
Cependant la Prusse ne pouvait guère continuer à traiter toutes ces questions d'une façon évasive; Lucchesini avait un peu usé le système. L'instant devait arriver où elle serait obligée de répondre avec plus de précision, et cela ennuyait
(1) A. Lefebvre, I, 318.