‹ Napoléon et la paixChapitre 36 sur 148 · PRETEXTE DU VOYAGE EX BELGIQUE · texte numérisé non relu

PRETEXTE DU VOYAGE EX BELGIQUE

beaucoup Frédéric-Guillaume, les écrits supportant moins de circonlocutions, moins de réticences que les paroles. Le hasard servit fort à propos le Roi dans sa répugnance à se prononcer catégoriquement. Ayant appris que le Premier Consul partait pour un voyage en Belgique, il résolut d'envoyer près de lui à Bruxelles son premier conseiller Lombard.

Pour quitter à cette heure critique le siège du gouvernement, il fallait à Napoléon un motif bien sérieux. Celui qu'on donnait ostensiblement était de raffermir dans l'obéissance les populations des Flandres, qui avaient été plus intimement rattachées à la France par les victoires du Premier Consul, et d'obtenir leur confiance, au moment où éclatait une guerre dont leurs intérêts commerciaux auraient tant à souffrir. Ce prétexte, tout considérable qu'il soit, ne paraît cependant pas suffisant pour justifier l'absence du chef de l'Etat, alors que des complications de toutes sortes pouvaient se produire inopinément. On aurait pu sans doute atteindre un résultat semblable, soit par l'influence des préfets, soit par le déplacement de Cambacérès ou de Lebrun, les deux autres consuls, soit par la visite du ministre de l'intérieur par exemple.

C'est donc dans des questions où la personnalité de Napoléon jouait un rôle exclusif qu'on doit chercher les vraies raisons de ce voyage. 11 en est qui ressortent clairement de ses occupations journalières lors de ses passages successifs à travers les villes fixées par son itinéraire. Ce sont les occupations qui ont rapport à ses fonctions de commandant en chef de l'armée de débarquement en Angleterre : l'inspection et la mise en défense des ports, places fortes et forteresses de la région du Nord, l'installation, sur les points les plus favorables, de chantiers de constructions navales si nécessaires au relèvement de notre marine.

Mais il est permis de présumer qu'à côté de la surveillance de ces travaux urgents. Napoléon vit une occasion d'en imposer à l'Europe en révélant au grand jour la considération dont il

élait l'objet. A l'Angleterre, d'abord, il s'agissait de prouver que la France n'était pas dupe de ses calomnies, ne croyait nullement, ainsi qu'on cherchait à l'en persuader, que la guerre actuelle était l'œuvre de l'ambition d'un seul, militaire heureux et affamé de gloire, il importait de la convaincre que, tout à l'opposé, le peuple entier acceptait résolument et courageusement de défendre son honneur national, de relever et de venger les longues humiliations qu'on lui avait iniligées. Vis-à-vis des autres puissances, notamment de la Prusse, près de laquelle il continuait à être en coquetterie d'alliance, Napoléon pensait peut-être vaincre ainsi les résistances dont il ne devinait que trop le motif. Par les hommages publics qui allaient lui être rendus il n'était pas fâché de démontrer que le soldat d'aventure, qu'on persistait à voir en lui, élait à tous égards un chef respecté et honoré à l'égal des souverains légitimes. A cet effet, il crut devoir ne négliger aucune des apparences pompeuses dont le récit éblouit les imaginations de ceux mêmes qui savent le mieux à quel prix reviennent ces mises en scène d'opéra.

Du reste il eut essentiellement, à toutes les époques de sa vie, le souci de ce que pensaient de lui les rois par droit de naissance. Tous les moyens lui étaient bons pour détruire leurs préventions. Par atavisme ou par esprit militaire imbu de respect pour toutes les hiérarchies, celui qu'on a appelé le générai de la Révolution manifesta, dès le début de son pouvoir, des tendances à restaurer le cérémonial monarchique, acheminement naturel vers l'abolition des mœurs républicaines. Ce n'est pas (lue la France désirât pour le héros des campagnes d'Egypte et d'Italie l'estime des têtes couronnées; elle le jugeait assez grand par lui-même; mais, lui, l'ambitionnait, cette estime, soit que, ne se sentant pas l'audace d'instituer un nouvel ordre de choses, il crût indispensable au bonheur de l'Etat les rapports sympathiques entre chefs d'empires ; soit, ce qui est plus pro-

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bable, qu'il se sentît froissé par le dédain de gens aux bonnes grâces desquels il attachait un très haut prix.

Cette dernière liypolhèse s'impose si l'on observe qu'à plusieurs reprises le bien de la France, supérieurement compris, aurait exigé que Xapoléoa brisât les trônes que la victoire avait mis sous ses pieds; mais, pénélré alors d'un saint et presque supersiilieux respect pour la majesté royale, il n'osa pas l'anéantir complètement chez ses ennemis. Il n'a fait d'exception que pour les Bourbons régnant encore en Europe et il a laissé subsisler, pour fmienler de nouveaux complots contre la France, tous les princes qu'il a tenus à merci, qu'il aurait pu reléguer à son caprice dans des îles lointaines, comme ils le firent pour lui à l'heure de sa défaite. II aurait ainsi évité que les coalitions se renouvelassent méthodiquement contre la France. Quand les alliés vaincus terminaient une campagne, ils savaient tl'avance (pi il leur en coulerait quatre années environ pour réparer leurs pertes, relever leurs effectifs et recommencer la guerre. Les chiffres apportent ici une preuve saisissante : 1792, ITOr, — 171)0, 1800 — 1800, 1805 — 1805, 1809 — 1809, 1813.

En le voyant esclave d'un Ici préjugé et animé d'un si grand désir de marcher de pair avec les rois, on conçoit l'amertume de son sentiment intime en présence de leur affectation à maintenir des dislances. C.; seuliment se retrouve nettement fonnulé dans les paroles (jue \apoleoa dira bientôt, à Bruxelles, à l'envoyé du roi de Prusse : « Je sais bien que l'Angleterre n'a jamais voulu traiter avec moi d'égal à égal (1). » Sans doute la réflexion visait également la Prusse toujours rebelle à de si longues et si constantes avances.

C'est, pensons-nous, en vertu de ces préoccupations que durant ce voyage de Belgique il va s'appli(juer à mettre en

(1) Archives royales prussiennes, etr,, II, 187.

relief sa propre grandeur et que, tout en étant l'homme le moins enclin à oublier ses propres origines, il saura faire contribuer à son prestige personnel l'enthousiasme fanatique excité par sa présence. S'inspirant du même souci do l'opinion, il saisira l'occasion de ce voyage pour se réhabiliter publiquement en prouvant l'inanité des horreurs qui s'imprimaient quotidiennement à Londres sur sa vie privée et sur les prétendus débordements de la cour consulaire, représentée comme un antre de perversité.

Peu disposé d'habitude à s'embarrasser d'une femme lorsqu'il avait à s'occuper d'affaires, il emmena Joséphine en Belgique. Afin qu'elle tînt dignement le rôle qu'elle avait à remplir, il ne négligea aucun des accessoires qui peuvent frapper l'imagination des foules; il soigna lui-même les détails de la parure de sa compagne : « Je vous prie, écrit-il au ministre du Trésor public, de faire estimer un assortiment des plus belles perles qui se trouvent au Trésor, ainsi qu'un assortiment de pierres de couleur que ma femme désirerait acheter. Elles lui seraient nécessaires avant mon départ pour la Belgique (1). » Aux dames d'honneur de Joséphine il fit cadeau d'une somme de trente mille francs pour couvrir les frais de toilette qu'il leur ordonnait (2).

Enfin il mit en œuvre tout le faste, toutes les magnificences qui se peuvent imaginer pour qu'à travers l'Europe les échos retentissent du bruit de sa popularité. Que, selon la coutume en pareille circonstance, il ait eu sa part de collaboration dans le programme des manifestations d'enthousiasme qui l'attendaient partout sur son passage, ce n'est pas douteux; mais cette remarque amène à constater que les éloges décernés au Premier Consul, partisan de la paix, étaient ceux qui lui plaisaient le plus. A travers les villes, dont toutes les rues illuminées res-

(1) Lettres inédites de Napoléon l", I, 40.

(2) Mémoires de Madame de Rémiisat, I, 234.

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