XAPOLEOX ET LE CONSEILLER PRUSSIEN
presque impossibles à remplir. Jusqu'où en effet Napoléon laisserait-il menacer par les voies fluviales les flancs de son armée de Hanovre? Enfin le Roi paraît avoir oublié que, de date récente cependant, l'Angleterre a déclaré l'Elbe et le VVeser en état de blocus. La sanction à ces paroles eût été que le Roi expliquât les mesures qu'il prendrait le jour où l'Angleterre inquiéterait les armées françaises. C'est ce qu'il ne veut pas faire, on sait pourquoi.
Le diplomate cbargé de cette commission illusoire. Lombard, était d'origine française, quoique né à Berlin, où son père exerçait la profession de perruquier. Celui-ci, désireux de donner une bonne instruction à son fils, le plaça au collège royal. Par sa facilité à tourner avec grâce le vers français, le jeune Lombard fut bientôt remarqué dans le milieu assez élégant où il fréquentait. Sa connaissance parfaite de la langue française le fit attacher au cabinet de Frédéric II en qualité de rédacteur des pièces diplomatiques (l). Plus tard il sut garder sa place et ne fut pas un des moins joyeux convives des orgies de la comtesse de Lichtenau. L'art assez difficile de traduire en français et eu style brumeux les pensées confuses et circonsjjectes de Frédéric-Guillaume III le rendit précieux à ce roi, qui le nomma en 1800 son conseiller de cabinet. De tous les Prussiens il était le mieux choisi pour la mission en Belgique ; son érudition dans toutes les branches de notre littérature était un de ses orgueils et il en faisait volontiers parade ; souple d'esprit il pouvait, qualité si nécessaire aux diplomates, intéresser encore son interlocuteur quand il parlait de choses indifférentes à l'objet principal de la conversation; traducteur d'Ossian,le barde gaélique dont Napoléon était un lecteur fervent, il avait là un talisman qui, seul, lui valait bien des sympathies.
Le Premier Consul fut assez intrigué quand, en arrivant à
(1) Galerie des caractères prussiens. (Paris 1808.)
Bruxelles, il apprit qu'un envoyé extraordinaire du roi de Prusse l'y attendait. Il indique ses préoccupations en écrivant à Ciimbacérès : « J'ai trouvé ici AI. Lombard, secrétaire intime du roi de Prusse, chargé de me rcmellre une lettre dont on dit l'objet important. Je le recevrai demain (1). » Rassuré, le lendemain il s'empresse d'annoncer à Paris que « la mission de M. Lombard paraît n'avoir pour but que de resserrer davantage nos liaisons avec la Prusse (2) 5' .
Le 23 juillet 1803, Lombard eut donc du Premier Consul la première de ses audiences qui furent fréquentes et dont on peut lire le compte rendu complet dans les rapports de Lombard au Roi, son maître. La plus importante eut lieu le 25 juillet. Le Premier Consul ne sortit pas de la Préfecture et passa une partie de la journée avec l'envoyé de Prusse (3).
Dès les premières conversations Lonibard fut litléraiement séduit par les manières courtoises, par les procédés charmants de Napoléon à son égard. Il est d'accord sur ce point avec presque toutes les personnes qui ont noté leurs imjjressions au moment où elles furent reçues aux Tuileries, à quelque époque du règne que ce fût. Ces personnes ont, à quelques rares exceptions près, toutes éprouvé le même étonnement de se trouver en face d'un des hommes les plus sociables, les plus aimables qu'elles eussent rencontrés. C'élail l'effet en relour des innombrables et abominables calomnies propagées par les détracteurs de Napoléon.
« J'ai beaucoup vu Bonaparte, rapporte Lombard à son Roi. Je l'ai vu à des dîners ou audiences qui n'étaient que pour moi. Je l'ai plus entendu dans ce court espace de temps que je n'aurais entendu tout autre; car c'est un des hommes les plus
(1) Correspondance de Napoléon I", VIII, Vil.
(2) Ibid., VIII, 412.
(:>) L.-B. SiJiowi.v, Histoire du voyage du Premier Consul dans les départements de la ci-devatit Belgique.