DIROC A LA COUR DE PRUSSE
le Roi le surlendeiiiain de son arrivée. Admis à une audience particulière, le 3 décembre (1), il fut présenté sans plus de cérémonial par l'aide de camp de service, c; J'ai remis, dit-il, la lettre des Consuls j le Roi m'a reçu et répondu avec beaucoup d'honnêteté. 5>
Il produisit une impression des plus favorables sur Frédéric- Guillaume IH, qui l'invita à dîner avec la Reine, plusieurs généraux et les ministres. « Les deux souverains m'ont beaucoup questionné sur l'Egypte, écrit-il à Bonaparte; tout le monde ici est enthousiasmé de cette expédition ; chacun voudrait l'avoir faite et en demande des détails avec intérêt. 55 Pendant le dîner on posa les questions les plus singulières à cet homme qui venait de si loin. « Avez-vous vu beaucoup de crocodiles? " interrogea la Reine (2). Déconcerté d'abord devant celte demande imprévue, sortie d'une bouche auguste, quelque humilié qu'il se trouvât de laisser paraître par un détail topique qu'il n'était peut-être pas le grand héros que l'on supposait, Duroc avoua bonnement qu'il n'avait jamais aperçu un seul de ces amphibies. Alors, devant un sourire approbatif de la Reine, les convives, en bons courtisans, rivalisèrent d'exubérance dans leurs témoignages d'admiration. Ce fut un concert bruyant d'exclamations élogieuses à l'adresse de ce prestigieux officier qui pouvait facilement s'attribuer les aventures lointaines les plus extraordinaires et se contentait, avec une simple franchise, d'affirmer la réalité des faits. Dès lors militaires et civils se disputèrent l'honneur d'approcher le jeune colonel si distingué, si réservé, le compagnon inséparable des gloires du général Bonaparte, fameux déjà dans toute l'Europe. Les dames elles-mêmes s'empressaient pour lui parler. Aucune d'elles n'étant connue de lui, elles se présentaient l'une l'autre, toutes fières d'échanger quelques paroles
(1) Archives rotjales prussiennes, etc., I, 351.
(2) Archives du ministire des Affaires t.trangères, Prusse, 226, 184. Rapport de I5i;{non.
avec « le prcmior aide de camp du célèbre héros Bonaparte 5) . L'ambassadeur aulrichien, qui rapporte ces détails, dit aussi que Duroc, désireux de ne pas afficher des sentiments trop démocratiques, refusa d'assister au banquet que se proposaient de lui offrir un groupe de commerçants et de journahstes (I). Cette circonspection d'un officier républicain plut infiniment à la Cour et accrut l'estime qu'il avait su gagner.
Pendant ce temps les journaux français, qui n'imprimaient presque rien sans l'approbation du gouvernement, se plaisaient à raconter, en l'exagérant, le chaleureux accueil fait par la Cour berlinoise à l'envoyé de la République française. La Prusse était à la mode. Le mot d'ordre de la garnison parisienne fut, un jour, « Frédéric II et Dugommier. » « La réunion de ces deux noms, dit le Journal de Paris ^ donne la note juste de nos liaisons avec la Prusse; depuis le 18 Brumaire, les liens d'une étroite amitié se resserrent de plus en plus (2). i5
Duroc avait pour mission, s'il ne pouvait obtenir une alliance ferme, de décider la Prusse à opérer une médiation énergique en faveur de la pacification générale. Mais, pas plus qu'auparavant, le terrain sur lequel il se trouvait n'était propice aux combinaisons du gouvernement français. Certes, depuis 1789, aucun représentant de la France n'avait été reçu avec autant de considération que Duroc; toutefois cet effort de politesse doit être attribué à la curiosité des uns, à la fraternité professionnelle des autres, et nullement à la sympathie réciproque de deux nations préoccupées d'intérêts communs. A part de très rares exceptions, parmi lesquelles se rangeaient le prince Henri dont l'influence était plutôt négative, il n'existait chez personne, dans les sphères gouvernementales de Berlin, la moindre bienveillance pour la France. On y entretenait, avec une hypocrisie constante, une haine virulente.
(1) Archives royales prussiennes, etc., I, 352.
(2) Journal de Paris du 8 nivôse an VIII.