NAPOLÉON ET LE CONSEILLER PRUSSIEN
peu contre une armée brave et désespérée, et, lors même que le refus (lu roi d'Angleterre risquait d'ensanglanter la scène, cette célèbre armée de réserve, dont on a tant parlé, n'était que de six à sept mille hommes. J'aurais pu dans le temps vous en faire le premier la confldence et vous auriez sûrement reconnu avec quelque plaisir le motif qui me fit ainsi borner mes moyens. Mais vous savez ce que c'est que le secret militaire; il importait, pour épargner le sang, que la terreur marchât devant mes troupes, et c'est elle qui en a grossi le nombre. Aujourd'hui il ne s'en trouve pas davantage dans l'Electorat que ce qu'il faut strictement pour l'occuper. Je conçois et j'excuse les alarmes qu'une levée de boucliers doit partout produire. On ne lit pas dans le cœur des hommes. D'ailleurs mes ennemis sont si infatigables à répandre un faux jour sur mes intentions que je ne suis point surpris de ne pas trouver partout la même confiance. C'est la suite inévitable des grands armements et, à l'heure qu'il est, je fais acheter pour l'expédition d'Angleterre dix mille chevaux d'artillerie. On va crier encore et imaginer je ne sais quels projets vastes... Je ne puis empêcher ni les bruits faux, ni les interprétations fausses. Je n'ai d'autre but que celui que j'ai annoncé. N'est-on pas allé jusqu'à dire que j'inviterais le Danemark à fermer le Sund? Sans doute je serais charmé qu'il le fût; sans doute je suis convaincu que la réunion des quatre puissances du Nord pour une mesure grande et vigoureuse serait le seul moyen d'écraser le despotisme de l'Angleterre; mais c'est leur affaire et non la mienne. Je n'ai aucun droit à l'exiger et je ne demanderai jamais rien que je n'aie le droit de demander. Je ne me suis écarté un moment de la sévérité de ce principe que pour cette malheureuse affaire de Cuxhaven dont l'on a beaucoup trop parlé. Une malheureuse bicoque, oii les Anglais exerçaient impunément leurs vexations et qui était nécessaire pour assurer mon flanc gauche contre les tentatives de leur marine, ne valait pas la peine qu'on élevât la
voix. Aîais je Irouve partout un malheureux penchant à mai inter[)rcler tout ce qui vient de moi, sans que jamais je le retrouve quand il s'agit de rAnfjjleterre. Elle opprime le commerce de tout le monde, et tout le monde se lait... J'occupe un village, et tout le monde crie... L'Angleterre manque à l'engagement essentiel de son traité en refusant de rendre Malte, et la Russie ne lui adresse aucun reproche. Quel prix peut avoir Cuxhaven? Et encore je suis tout prêt à m'entendre pour vous ôter ce dernier objet de mécontentement! Que les Anglais lèvent le blocus de l'Elbe, et je suis prêt à retirer mes troupes du territoire hambourgeoisî Mais que du moins, dans les propositions qu'elles m'adressent, les Puissances soient assez justes pour ne pas demander toujours à la France et jamais à son ennemie! Qu'elles exigent que cette dernière renonce à la mesure arbitraire et violente qu'elle s'est permise contre lesaulres! Qu'en général on lui impose des lois auxquelles la prospérité de l'Europe pui^'Se gagner. Et l'on verra si je resterai en arrière et si, pour tous les sacrifices justes qu'on ariacheia à une rivale, je ne serai pas prêt, à mon lour, à en laire d'équivalents. 55
Revenant plus spécialement sur ce qui regardait Cuxhaven: « Je ne conçois pas qu'on ait pu s'imaginer un moment que le pavillon britannique flotterait sous la portée du canon français sans que celui-ci put Talleindre. Ceci est une affaire d'honneur sur laquelle il est de toule impossibilité de reculer. Vous ne me ferez jamais croire que, si le roi de Prusse était à ma place, il pût en agir autrement. Ici l'effet est tellement inséparable de la cause qu'il n'est pas vrai que j'aie fermé l'Elbe aux Anglais, mais qu'eux, les premiers, en ont présumé l'inévitable intention et ont déclaré le blocus avant qu'aucune déclaration de ma part les eût formellement exclus de ces parages. 11 ne serait même pas en mon pouvoir d'agir autrement. Jamais les troupes ne verraient tranquillement sous leurs yeux ce pavillon délesté et, malgré mes ordres, les soldats français et les matelots de l'An-
XAPOLEOX ET LE CO.YSEILLER PRUSSIEX 173
gleterre auraient eu peu de jours ensanglanté la rive (l). " La Cour consulaire séjourna une semaine à Bruxelles. Parmi les courts instants qui lui restaient après les fêtes, les réceptions, les visites de tous genres, Xapoléon eut des entretiens presque journaliers avec l'ambassadeur extraordinaire du roi de Prusse. Leur conversation s'étendit aux sujets les plus divers. Ou y causait un peu de tout et de tout le monde. Aapoléon parlait en termes agréables de ce qui pouvait plaire au Roi. Son admiration ne connaissait pas de bornes pour le Grand Frédéric ; il eut des amabilités pour le ministère prussien, pour l'armée royale, et se répandit en éloges sur l'accueil empressé que les Français rencontraient à Berlin. On passa eu revue les dilférenlcs Cours d'Europe : « Là encore, dit Londjard, j'eus occasion d'admirer sou coup d'œil sur et profond. " Après avoir rendu hommage au caractère de Pempereur de Russie, « l'Auguste ami « du roi de Prusse, Napoléon insinua sous une forme plaisante que les démonstrations d'Alexandre n'avaient pas exclusivement le bonheur de la Prusse pour but final. « Jamais, dit en conclusion Napoléon, je n'ai vu un Russe qui ait été Prussien ou Français. Ils sont tous Anglais ou Autrichiens. »
Cette boutade, jetée en passant dans une conversation à bâtons rompus, dénote chez Napoléon une pénétration singulière, quand on la rapproche de cette phrase d'une lettre écrite à Pilt par le chancelier russe Kotchoubey, qui venait de donner sa démission : ci Les plus éclairés de ceux qui sont dans le conseil de l'Empereur sont intimement persuadés, comme le sont les ministres anglais les plus éclairés, de cette vérité incontestable qu'un bon Anglais doit être bon Russe, ainsi que le Russe doit être bon Anglais (2). »
Napoléon ne laissa certainement pas échapper l'occasion de questionner Lombard sur les influences qui environnaient Fré-
(2) Archives du prince Worontzojf. WIII, 302.
déric-Guillaume. Il eut, s'il en était besoin, la confirmalion de l'ascendant de la Reine sur son mari. Alors il s'ingénia à trouver le moyen d'entrer lui-même dans les bonnes grâces de la belle Reine. Lombard, qui savait d'où partaient à la Cour les hostilités contre la France, fut peut-être son conseiller en cette affaire de galanterie; on le croirait du moins à voir le soin que mit Napoléon à reporter sur une autre personne l'inspiration de l'envoi gracieux dont on trouve la trace dans une lettre de la reine Louise à son père. « Le Premier Consul, dit-elle, m'écrit : « Madame de Luccliesini étant aux eaux et m'ayant souvent « parlé des commissions de modes pour Sa Majesté, vous me « permettrez de la suppléer et de vous envoyer des modes de u dentelles de Bruxelles. « J'ouvre le paquet, ajoute la Reine, et je trouve douze cartons et bonnets, un carton plein de plumes, un carton avec une robe en pointes d'une valeur inestimable, une robe en pointes noires, une robe de bal brodée en acier, le tout d'une richesse éblouissante (1). « Dans une relation du temps on voit Joséphine, accompagnée de Napoléon, aller à la manufacture de dentelles de M. de Reuss et choisir les objets destinés à la reine de Prusse, en même temps qu'ils commandaient un rocliet de dentelles « dont la magnificence était digne de Sa Sainteté le Pape (2) » ,
Napoléon en fut pour ses frais. Tous ces falbalas ne modifièrent pas les sentiments de la Reine qui, entre deux chefs d'Etat, avait, depuis Memcl, fixé son choix sur celui du Nord.
Avant de se séparer de l'envoyé du roi de Prusse, Napoléon ne manqua pas de remettre sur le tapis les relations intimes qu'il avait désiré établir entre la Prusse et la France « et sur lesquelles, rapporte Lombard, il n'avait jamais obtenu de réponse à ses ouvertures » . Pour revenir à ce sujet qui lui tenait tant au cœur, le Premier Consul avait fait un long détour; il n'y était
(1) HoRV, Bas liucli ron der Konigiii Luise, p. 119.
(2) J.-B. SnioNxix, Histoire du voyage du Premier Consul, etc.