‹ Napoléon et la paixChapitre 45 sur 148 · LES AGISSEMEXTS DE L'AMBASSADEUR RISSE · texte numérisé non relu

LES AGISSEMEXTS DE L'AMBASSADEUR RISSE

liale à n'ajouter aucune foi aux bruils ridicules qu'on fait circuler sur la tranquillité inférieure de la République. Il faut Vous dire que ces bruits avaient leur source dans de misérables bulletins, à la composition desquels il s'est trouvé que M. de Morkoff n'était pas étranger, car le libelliste Fouilboux a déclaré dans sou interrogatoire qu'il avait été excité, payé, dirigé par le ministre de Russie. Sans mettre à ces petites intrigues plus d'importance qu'elles n'en méritent, le Premier Consul n'a pu s'empêcher de s'en exprimer avec quelque moquerie vis-à-vis de M. de Morkoff. Si l'on voulait traiter la chose plus sérieusement, on pourrait observer combien cette espèce d'encouragement, accordé à un écriiailleur qui ne cherche qu'à provoquer du trouble, est contraire aux termes formels du traité qui a été récemment conclu et par lequel on s'est promis les plus grands égards pour les gouvernements respectifs. Mais il suffira que, dans une conversation, vous vous attachiez à relever légèrement avec mesure et finesse toutes les inconséquences de la conduite de M. de Morkoff, conduite évidemment opposée aux sentiments connus et proclamés de sa Cour (I). ^

Il faut avouer que, si l'empereur de Russie avait eu le sincère désir de vivre en bonne intelligence avec le gouvernement consulaire, son ambassadeur à Paris était singulièrement choisi. « On doit reconnaître, dit dans ses Mémoires le prince Adam Czartoryski , ancien grand chancelier de Russie, que le choix du comte de Morkoff n'était pas de nature à cimenter pour longtemps la bonne harmonie entre les deux gouvernements (2). » Au physique comme au moral, d'après les témoignages que nous ont laissés les contemporains, le personnage n'inspirait guère de sympathie. Le comte Arcadi-Ivanouitch Morkoff était d'une laideur amère. « Son visage, lacéré par la petite vérole, exprimait constamment l'ironie et le dédain ; ses yeux ronds

(1) Archives du ministère des Affaires Étrangères, 141, 76.

(2) Mémoires du prince Czartorijski, I, 357.

et sa bouche aux coins abaissés tenaient du tigre. Sa parole était en général acerbe, tranchante et désagréable; elle ne trahissait jamais une ombre de sentiment, v Mélange de souplesse et d'audace, il était «faux comme un jeton « , disait Slrogonoff à Joseph de iMaistre. Il avait été sous Catherine II la cheville ouvrière de la première coalition, l'inventeur delà plupart des combinaisons imaginées pour combattre la Révolution. Disgracié par Paul I" au moment du rapprochement avec la France, ce lui fut nu titre près d'Alexandre. Il était donc à peu près le moins qualifié de tous les Russes pour entretenir des relations durables avec la France. Dès son arrivée à Paris il remplit ses rapports de toutes les calomnies que lui suggérait sa haine irréductible des institutions républicaines. A Pentendre, la France était dans le même état que sous la dictature de Robespierre, cl il faisait les plus noirs tableaux de l'ambition effrénée du Premier Consul, qu'il accusait d'une immoralité scandaleuse. Accusation au moins hardie chez un homme qui vivait avec une Mme Hiiss, jadis femme de théâtre, et dont il eut plusieurs enfants quoiqu'elle fût mariée. « Si le comte de Morkoff retourne à Paris, écrivait Joseph de Maistre, les espérances que nous y aurons doivent absolument se pendre aux jupons de cette femme. En cela il n'y a rien contre les règles; il faut offrir à chaque chancellerie l'appât qui lui convient; si l'on a besoin d'un corbeau, quel mal y a-t-il à lui présenter une charogne (I)'?» Comme suite naturelle à son système de dénigrement du gouvernement consulaire, Morkoff, dans ses rapports, prenait constamment fait et cause pour les ennemis de la France, quels qu'ils lussent, se faisant tour à tour l'avocat de l'Angleterre et de PAulriche, des Bourbons et des Emigrés (2).

(1) Mémoires de Joseph de Maislre. 102.

(2) S. Tatistcheff, Alexandre I" et Napoléon, 8, 24, 42 ; J. de Maistre, Mémoires, p. 82 à 102; Archives impériales russes, etc., LXX, 325 à 376; Correspondance de Napoléon /"■, W\,passim ; Mémoires d'un homme d'Etat, VIII,

AMABILITE DE XAPOLEOX POUR LE TSAR 183

Xapoléoii ue pouvait être le seul en Europe à ignorer que Morkoff détestait la France, le régime, le gouvernement, et principalement le chef de l'Etat, mais il pensait que la duplicité s'arrêtait aux marches du trône et qu'Alexandre ne partageait nullement les idées de ses ministres. 11 ne perdait aucune occasion de laisser connaître la distinction qu'il faisait entre le Souverain et ses ministres. « L'empereur Alexandre, écrivait-il au Pape, est juste et bon, mais son Cabinet est immoral, divisé et arrogant (1). « Sous toutes formes il ne savait de quelles prévenances le flatter. Naguère, il avait fait écrire au général Hédouville, notre ambassadeur : « Entretenez Alexandre de Texcellence des armes que l'on fabrique en France et insinuezlui que ce serait pour le Premier Consul une occasion fort agréable d'envoyer à ce prince, qu'il estime et qu'il affectionne tout particulièrement, tout ce qui sera sorti de plus beau de la manufacture de Versailles (2). » Et maintenant il aurait été disposé à lui faire bien d'autres cadeaux. « X'y a-t-il pas en Russie quelque héritier présomptif du trône de Constantinople? « dit un jour à Morkoff le Premier Consul, qui s'appliquait en toute circonstance à montrer son amabilité; l'ambassadeur russe lui-même est obligé de le constater de temps à autre dans sa correspondance avec sa Cour (3).

Napoléon ne négligeait aucune occasion de manifester son empressement à l'adresse d'Alexandre. Un officier, nommé Schoubiu, ayant été arrêté à Saint-Pétersbourg sous prétexte de complot contre la vie de l'Empereur, le Premier Consul écrit aussitôt : « Nous avons été ici un moment fort inquiets d'un attentat contre Votre Majesté. Je la prie de me permettre de Lui dire, pour l'atlachemeut que je lui porte, qu'un peu de pompe et d'entourage est une des charges que doit supporter une per-

(1) Correspondance de Xapoléon I", VIII, T.

(2) Archiies du ministère des Affaires FArangères^ 147.

(3) Arc/lices impériales russes, etc., L\X, 485 et passim.

sonne qui est dans le rang où elle se trouve (I ). v Avec un parfait dédain Alexandre, trouvant sans doute trop familière cette expansion d'amitié, ne songea même pas à marquer par un mot qu'il en avait eu connaissance.

L'erreur du Premier Consul était grande sur les dispositions personnelles du Tsar. Si dans les rapports officiels celui-ci savait s'en tenir aux limites les plus strictes de la courtoisie obligatoire, il n'en partageait pas moins toute l'aversion de son entourage pour la France et pour le Premier Consul. Le fond de sa pensée se retrouve dans ses paroles comme dans ses actes. Une lettre adressée par lui à La Harpe, son ancien professeur, montre que tous les prétextes — même le plus inattendu sous sa plume — étaient bons à ce prince pour jeter le blâme sur \aj)oléon : « Je suis bien revenu avec vous, mon cher, de notre opinion sur le Premier Consul. Depuis son Consulat à vie le voile est tombé. Depuis, c'est allé de mal en pis. Il a commencé par se priver lui-même de la plus belle gloire réservée à un humain et qui, seule, lui restait à cueillir : celle de prouver qu'il avait travaillé sans aucune vue personnelle, uniquement pour le bonheur et la gloire de la patrie, et, fidèle à la Constitution qu'il avait jurée lui-même, remettre, après les dix ans, le pouvoir qu'il avait eu main. Au lieu de cela il a préféré singer les Cours, tout en violant la Constitution de son pays. Maintenant c'est un des tyrans les plus fameux que l'histoire ait produits [2). ;>

Le jour où par un coup de force Napoléon s'empara d'un pouvoir républicain, qu'il tâcha d'assimiler aux monarchies européennes, il ne pensait guère qu'il serait dénoncé comme un méprisable tyran par l'autocrate de Russie, par le descendant des despotes les plus violents dont l'histoire fasse mention. Dans son excès ce jugement montre bien l'état presque haineux

(1) Archives iinpciiales russes, etc., LXX, 523. (^2) S. Tatistcheff, Alexandre l'^^ el Xapoléon, 43.

LERRELR I)L PREAIIEH CO.VSl L 185

des senliments du Tsar, dont l'hostililé ne désarmait pas même lorsqu'il s'en donnait l'apparence. Dans une circonslance où Alexandre, ayant Tair de se rendre aux supplications de la France, promit sa médiation, le Chancelier de l'Empire fit dire simultanément à Londres : « Xous sommes aujourd'hui tout à la guerre, et l'Empereur y semble tellement porté qu'il serait, je crois, fâché qu'elle n'eût pas lieu. La jeunesse, le Grand-Duc en tête, ne respire qu'après le cliquetis des armes (1). »

Beaucoup de choses s'expliquent par ces révélations des sentiments secrets d'Alexandre, il devient plus facile de comprendre pourquoi la médiation que la Russie se donna l'air de proposer n'aboutit pas, ne pouvait pas aboulir. Il y manquait la volonté de son agent principal. Eu poussant plus loin nos recherches, et en voyant ce que le chef de son gouvernement lui écrivait, nous serons aussi moins étonnés de l'arrogance de l'ambassadeur russe à Paris : « Moins vous avez su complaire pendant votre mission au gouvernement consulaire, et plus Sa Majesté désirerait vous y garder (2). i> Et peut-être comprendra- t-on désormais l'excitation, la violence même du Premier Consul, le jour où, malgré toute sa force d'illusion, il dut reconnaître qu'il s'était si grandement trompé.

Celte explosion de colère eut lieu à propos de Parrestation du nommé Christin, ancien secrétaire de M. de Calonne. Attaché à Pambassade russe à Paris, qu'il avait dû quittera la suite des révélations du publiciste Fouilhoux, Christin s'était retiré à Vverdun, son pays natal, où il continuait à toucher une pension du gouvernement russe. C'est là qu'il fut appréhendé et écroué au Temple, sous prévention de complot contre la France (3). Morkoff, dont il était l'âme damnée, se multiplia pour le faire

(1) Archives du prince Worontzoff, XVIII, 201.

(2) Archives impériales russes, etc., LXWII, 329.

(3) Archives du ministère des AJJaires Etrangères, 141 ; S. Tatistcheff, Alexandre I" et Xajjoléon, p. 58.

relâcher. Outré de cette ingérence qui frisait l'impertinence, puisqu'elle venait rappeler les agissements antérieurs de l'ambassadeur, Napoléon eut avec lui une altercation des plus vives : u Nous ne sommes pas tellement à la quenouille, s'écria-t-il, que de souffrir patiemment de pareils procédés de la part de la Russie, et je continuerai de faire arrêter tous ceux qui agissent contre les intérêts de la France. « Morkoff sentit où portait la menace et se trouva fort offensé. De son côté le Premier Consul demanda à la Cour de Saint-Pétersbourg le rappel immédiat de M. de Morkoff. Il n'était pas fâché, du reste, de ne pas garder en plein cœur de Paris, au moment de la guerre d'Angleterre, cet homme taré, agent dévoué de la politique anglaise et qui, par ses rapports suivis avec le Cabinet de Londres, prêtait à la suspicion. Après bien des hésitations Alexandre finit par déférer au vœu de Napoléon et assigna une autre destination à Morkoff. Toutefois il donna à cet acte la forme la plus blessante pour le Premier Consul. Non seulement Morkoff ne fut l'objet d'aucun blâme, mais encore le rescrit impérial porta que c'était sur sa propre demande qu'il était relevé de son ambassade. Enfin il reçut, à litre de récompense de ses services à Paris, le collier de Saint-André, la j)lus haute distinction dont pût disposer le Tsar (3).

Avec une ironie triomphante l'ambassadeur russe, revêtu de ses nouveaux insignes, vint présenter ses lettres de rappel au Premier Consul et termina sa harangue par ces mots : " Je suis fier d'emporter, en partant, les marques les plus glorieuses de Tapprobation de mon Souverain (2). » Que Napoléon ait su garder assez de sang-froid pour subir la présence de cet impudent personnage, pour tolérer ce discours d'une insolence révoltante, voilà, nous semble-t-il, ce qu'on est en droit de

(1) S. Tatistchkff, Alexandre I" et Xapoléou, 58-62.

(^2) Mémoires du prince Czartorijski, I, 359 ; Taiistcheff, Alexandre /" et Napoléon. 62.

IXSOLKXCE DE AI. DE MORKOFF 187

reprocher au premier dignitaire d'im grand pays, et surtout voilà qui nous porte loin des violences d'énergumène qu'on s'est efforcé de lui attribuer à l'état de constante habitude. Excessive dans la circonstance, sa modération fait davantage ressortir l'odieux des agissements de M. de Morkoff, qui en disent long sur les intentions du gouvernement russe.

Si minces qu'apparaissent d'abord ces menus incidents de la diplomatie, ils n'en sont pas moins les lueurs qui peuvent guider dans les obscurs détours de l'histoire, et la connaissance que nous avons aujourd'hui des combinaisons secrètes des Cabinets de l'Europe prouve que Napoléon avait raison quand, selon son expression favorite, il se disait « obligé de se faire une opinion sur les événements extérieurs, attendu qu'ayant déjà beaucoup de mal à lire dans le cœur de sa femme, il lui était impossible de voir ce qui se passait dans l'àme des souverains 5) . Ses appréhensions, fondées sur l'incorrection des procédés de M. de Alorkoff, étaient parfaitement exactes puisque, dès le mois de juillet, nous apprennent les x^rchives russes, i<- la décision du gouvernement anglais de garder File de Alalte fut approuvée par l'empereur Alexandre I'. Au nom de ce Souverain, le Chancelier de l'Empire écrivait à son frère, l'ambassadeur à Londres : « Le sort de l'île n'est pas d'un grand intérêt pour l'Empire, si ce n'est par le sentiment d'amitié que l'Empereur ressent pour le roi d'Angleterre, dont les intérêts seront toujours préférés par Sa Majesté, eu considération du lien mutuel qui unit la Russie et l'Angleterre (l). »

C'est à ce moment précis que la Prusse venait demander de faire intervenir la Russie dans ses arrangements avec la France. Après ces coups d'épingle qui étaient autant de meurtrissures pour son amour-propre et pour sa dignité, mais qui mirent en éveil sa perspicacité, il n'était plus possible à Xapoléon de cou-

(1) l*". DE Martexs, Recueil (les traités delà Russie, XI ; Angleterre, p. T5.

188 \A1'()1,K().\ |;T la PAI\

server le moindre doute sur les senlimenls hostiles d'Alexandre. C'eiit été vouloir à toute force être dupe que de laisser entrer dans des nc<|Ociations un prince dont la politique s'inspirait exclusivement du jnot d'ordre pris à Londres. Abreuvé de toutes les vexations, alors qn^il n'avait apporté dans les relations que ménagements, empressement amical et presque obséquiosité, le Premier (lonsul relusa énergiquement de traiter avec la Prusse de concert avec la Russie. « \ous n'avons aucun résultat avantageux à nous promettre du concours de la Russie, écrivait Talleyrand à notre représentant à Berlin. Les derniers événements ont assez fait connaître quelles étaient les dispositions du ministère de Saint-Pétersbourg. C'est, au moins pour le moment, une raison suffisante d'éloigner l'intervention de la Russie dans nos arrangements avec la Prusse. Voilà ce que vous devez exprimer : Que nous^ommes prêts h entrer en négociations avec la Cour de Berlin, pour assurer la paix continentale en donnant plus de force à nos relations communes, mais que nous regardons comme inutile et même dangereux pour le succès de ce concert d'y faire entrer la Cour de Russie (1). 55 \e tenant nuUementà faire connaître, pour le cas où elles seraient ignorées, les rebuffades qu'on venait d'essuyer, Talleyrand ajoutait en ])0slscriptum : « Si l'on vous parle de quelque refroidissement entre nous et la Russie, vous le nierez absolument. \ous assurerez que de notre côté il n'existe aucune froideur; que, si l'on écarte l'intervention de la Russie, c'est parce qu'on a lieu de craindre que les lenteurs et la malveillance des agents russes ne relardent une décision qui importe autant à la France qu'à la Prusse. »

Dans cette dissimulation, oîi il y a plus d'humilité que de ruse, on ne trouvera certes pas l'arrogance, le manque de convenances sociales tant reprochés à la politique napoléonienne.

(1) Arc/lices du ministère des Affaires Klrangcres, Prusse, 233.

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