LA HAIME DU NOM FRANÇAIS
Un document nous a conservé la note des sentiments que tout près du Roi on portait à la France, un an à peine avant l'arrivée de l'aide de camp de Bonaparte. Pressé par les puissances de se joindre à la deuxième coalition, un moment triomphante, Frédéric-Guillaume III avait demandé à ses conseillers de lui donner leurs opinions par écrit; voici celle de son secrétaire intime : « Une haine mortelle est certainement tout ce qu'on doit aux Français, et si, en prenant les armes, on pouvait calculer leur ruine, on ne pourrait trop tôt y recourir... De toutes ces considérations il ne surnage qu'une vérité bien claire : horreur du nom français et besoin de l'écraser tôt ou tard (1). « Si Frédéric-Guillaume ne suivit pas les conseils belliqueux et impatients de son plus proche entourage, c'est uniquement parce qu'il trouva plus sage, on pourrait dire moins fatigant, moins périlleux, de garder la neutralité avec l'espoir de se faire adjuger quelque bon morceau au moment du partage des dépouilles du vaincu.
L'état des esprits n'avait pas varié quand Duroc vint séjourner dans la capitale prussienne. Il s'y trompa sur place, comme tout le monde se trompait à Paris depuis cinq ans. « A peine aperçutil une certaine hostilité dans la haute noblesse (2). ^■> Il rentra à Paris, grisé des marques de coidialité qu'il avait reçues, satisfait de la famille royale, des ministres, de tout le monde. Il était porteur de la réponse du Roi à la lettre des Consuls. Cette réponse ne contenait que les félicitations banales et les civilités onctueuses qui sont le canevas des épîtres royales. On y lisait entre autres cette phrase : « Mes vœux sincères pour le bonheur de la France ont été manifestés à chaque occasion qui s'en est offerte (3). »
Bonaparte ne se dissimula point que la lettre du Roi était un
(1) Archives royales prussiennes, etc., I, 288-289.
(2) Archices nationales, A. F., IV. 1G90.
(3) Archives royales prussiennes, etc., I, 353.
échec pour la politique personnelle qu'il voulait inaugurer. Il n'avait, en fin de compte, rien obtenu de plus que les belles assurances toujours platoniques, toujours les mêmes, que la Prusse ne se lassait de donner depuis cinq ans. Il n'en conlinua j)as moins tous ses efforts pour transformer en amitié réelle une neutralité qu'on pouvait croire sympathique. Il pensait, comme ses devanciers, qu'à l'aide de l'alliance prussienne l'Anglelerre serait facilement amenée à faire la paix, car cette alliance permettrait : 1 ° de contre-balancer la puissance de l'Autriche, salariée ouvertement par l'Angleterre; 2" d'avoir la possibilité d'occu|)er ou de faire occuper le Hanovre, seul point vulnérable de l'Angleterre sur le continent ; 3" de fermer les ports du nord au pavillon anglais.
Aucune de ces idées n'est de l'invention de Bonaparte. Au Comité de Salut public, à la Convention, depuis le député Kersaint jusqu'à Brissot, Danton, Barrère, d'autres et les membres du Directoire, tons ont réclamé avec énergie la descente en Angleterre, la prise du Hanovre, déjà indiquée sous Louis XV par M. d'Argenson; tous aussi avaient proclamé le blocus continental comme suprême moyen de forcer l'xAugleterre à rendre la paix à l'Europe (1). Contraindre l'Angleterre à cesser le commerce de subsides qu'elle exerçait depuis huit ans, faisant des marchés, tant par homme, tant par cheval, pour armer l'Europe contre la France ; réduire le cabinet de Londres à signer une paix honorable, ne voir que le but, ne pas s'arrêter une minute pour l'atteindre, mépriser les obstacles sur la route qu'il n'avait pas choisie et qu'il se croyait forcé de suivre, ce fut l'obsession de Napoléon, peut-être sa folie ; mais n'était-ce pas une noble folie que de se refuser à laisser la France tomber au rang de puissance secondaire, que de ne pas se reconnaître le droit d'abandonner les frontières arrosées du sang de milliers
(1) Albert SoiiKL, l'Europe et la Hévolution. I, 339; IH, 2W, 245, 201, 344, 367, 473, 476 ; Archives royales prussiennes, etc., I, 172-174.