‹ Napoléon et la paixChapitre 50 sur 148 · CONSPIRATIONS DES DIPLOMATES ANGLAIS · texte numérisé non relu

CONSPIRATIONS DES DIPLOMATES ANGLAIS

que l'agent secret envoyé à Munich écrive à Drake et que, pour lui donner confiance, il lui fasse connaître qu'en attendant que le grand coup puisse être porté, il croit pouvoir promettre de faire prendre sur la table même du Premier Consul, dans son cabinet secret et écrites de sa propre main, les notes relatives à sa grande expédition et tout autre papier important ; que cet espoir est fondé sur un huissier du cabinet qui, ayant été membre des Jacobins, ayant aujourd'hui la garde du cabinet du Premier Consul et honoré de sa confiance, se trouve cependant dans le comité secret, mais que l'on a besoin d'abord de la promesse qu'on aura cent mille livres sterling si véritablement on réussit... »

Afin de mieux tenter cet Anglais assez naïf, on l'avait persuadé que le Premier Consul passait son temps à tracer des plans machiavéliques, conservés dans son cabinet aussi secrètement que le serait un trésor de l'Inde, et qu'indubitablement la publication de ces pièces, si elle était possible, tournerait à la honte et à la confusion de Napoléon, leur auteur.

Intéressé et sans doute amusé par cette énorme mystification, Napoléon fit, à l'usage de son émissaire, une description fantaisiste des précautions employées à la garde de ces documents aussi précieux qu'imaginaires. Quant aux moyens propres à se les procurer, il s'ingénia à tracer une sorte de scénario dramatique dont l'invraisemblance presque puérile est atténuée par une peinture exacte, et faite par lui-même, de ses habitudes de travail. La note est ainsi conçue : ce Bonaparte n'écrit presque jamais. 11 dicte tout en se promenant dans son cabinet à un jeune homme de vingt ans, appelé Méneval, qui est le seul individu non seulement qui entre dans son cabinet, mais encore le seul qui approche des trois pièces qui suivent et approchent le cabinet. Ce jeune homme a succédé à Bourrienne, que le Premier Consul connaissait depuis son enfance, mais qu'il a renvoyé pour s'être mêlé dans des affaires d'argent.

Méneval n'est pas de nature à ce qu'on puisse espérer rien de lui, et d'ailleurs il n'oserait parce que le soupçon, au moindre dérangement qu'il y aurait dans le cabinet, tomberait d'abord sur lui. Mais les notes qui tiennent aux grands calculs, Napoléon ne les dicte pas, mais les écrit lui-même. Il a sur sa table un grand portefeuille divisé en autant de compartiments que de ministères. Ce portefeuille, fait avec soin, est fermé par le Premier Consul même. C'est la seule clef qu'il garde et, toutes les fois que le Premier Consul sort de son cabinet, Méneval est chargé de placer ce portefeuille dans une armoire à coulisse, sous son bureau, et vissée au plancher. Ce portefeuille peut être enlevé, mais il n'y a point à se cacher. Méneval ou l'huissier qui seul allume le feu et approprie l'appartement peut être seul soupçonné; il faudrait donc que Thuissier disparût. Dans ce portefeuille doit être tout ce que le Premier Consul a écrit depuis plusieurs années ; car ce portefeuille est le seul qui voyage sans cesse avec lui et qui va sans cesse de Paris à la Malmaison et Saint-Cloud. Toutes les notes secrètes sur ses opérations militaires doivent s'y trouver et, puisque l'on ne peut arriver à détruire son autorité qu'en confondant ses projets, on ne doute pas que la soustraction de ce portefeuille ne les confondît tous (1). »

L'homme qui apportait des renseignements aussi précis prouvait assurément qu'il avait à la Cour consulaire des accointances peu ordinaires. Il ne pouvait manquer d'inspirer une large confiance au diplomate, dont la candeur n'avait d'égale que la fourberie. Drake tomba en plein dans la supercherie, et l'agent français devint son confident intime. Il lui remit près de deux cent mille francs pour un comité imaginaire (2). Dix lettres, dont l'authenticité ne put être contestée, arrivèrent aux mains de la police. Elles révélèrent l'existence de conjurés que

(1) Correspondance de Napoléoii l\ IX, 74.

(2) J.-B. Salgue, Mémoires pour servir à l'histoire de France, V, 277.

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le ministre anglais engageait à s'emparer d'abord de Huaingue et de Besançon (1). A cet effet « le point principal, expliquait-il, est de chercher à gagner des partisans dans l'armée, car je suis fermement dans l'opinion que c'est par l'armée seule qu'on peut raisonnablement espérer d'opérer le changement tant désiré (2) » . Se laissant aller à sa fureur grossière, il disait dans une autre lettre : « Il importe fort peu par qui l'animal soit terrassé; il suffit que vous soyez tous prêts à joindre la chasse (3). » Cela est écrit de Munich le 9 décembre 1803.

Des menées tout aussi odieuses étaient dirigées à Cassel et à Stuttgart par les ambassadeurs anglais Taylor et Spencer Smith. Celui-ci ne fut pas plus perspicace que Drake. Un homme dévoué à la poUce française, le capitaine-adjudant-major Rosey, du 9' de ligne, l'ayant circonvenu, il lui remit cent treize mille francs de lettres de change (4). Enfin, de juillet à décembre 1803, la seule Correspondance de Napoléon ne contient pas moins de vingt-huit communications relatives à des manœuvres de conspirateurs agissant sous l'influence de l'Angleterre (5).

Malgré le secret gardé autour de ces machinations, il en perça quelque chose dans le public. Vers la fin de 1803 et au commencement de 1804, il n'était pas de jour où l'on ne fît courir à la Bourse le bruit de l'assassinat du Premier Consul (6).

Habitué à cette rumeur, on ne s'en émotionnait plus, et volontiers on eût pensé que ces craintes n'étaient qu'un roman inventé pour passionner le public et aqgmenter son intérêt en faveur du chef de l'Etat. Le hasard, qui est eu toute affaire le meilleur serviteur de la police, se chargea de démontrer qu'on était bien en face de la réalité, d'une conspiration savamment combinée,

(1) Journal de Pcnix du 26 mars 180V.

(2) Ibid. du 24. murs 1804.

(3) Ihid. du 24 mars 1804.

(4) Correspondance de Napoléon I", IX, 317.

(5) Ihid., VIII, 386 à 544; IX, 9 à 173.

(6) Thibaudeac, III, 518.

avec des ramifications dont le réseau partait de Londres pour s'étendre des côles de Bretagne jusqu'aux frontières d'Allemagne.

On avait arrête à Paris quelques individus jadis compromis dans l'affaire de la macbine infernale et qui, à force de précautions, avaient échappé aux investigations de la justice. Par un pressentiment étrange le Prenuer Consul demanda, un soir, qu'on lui apportât les dossiers de ces hommes. Rien ne le frappait encore dans cet examen, quand tout à coup ses yeux se fixèrent sur le nom Querelle, qualifié élève en médecine. Eionné sans doute de voir en si mauvaise compagnie un homme d'une éducation et d'une instruction relativement supérieures, il se dit que celui-là ne pouvait être un instrument aveugle et devait savoir beaucouj) de choses. Enfin, poussé par un instinct mystérieux, il ordonna de traduire de suite l'étudiant Querelle devant un conseil de guerre, de le questionner avec soin et de recueillir toutes ses paroles (1). Condamné à mort, Querelle, pour obtenir sa grâce, fit des révélations stupéfiantes, à la suite desquelles la recherche des conspirations trouva une direction utile qui amena l'arrestation des généraux Aloreau et Pichegru. 11 avoua que depuis quatre mois, sans que la police se doutât de rien, des affiliés de Georges, le plus implacable et le plus décidé des conspirateurs, avaient débarqué sur une falaise normande, à Béville ; que Georges lui-même était depuis plus de deux mois à Paris, où il n'attendait que le moment favorable de réaliser son projet criminel. On juge de l'émoi qui s'empara des pouvoirs publics. Les mesures les plus radicales furent prises pour arriver à se saisir de Georges et de ses séides. Les portrs de Paris furent fermées; la surveillance la plus étroite fut organisée dans tous les quartiers, dans toutes les rues, dans toutes les maisons. Enfin, le 9 mars, Georges, sortant de chez

(1) MoNTHOLON, Bécit.1 de la captivité, I, 141.

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