DECOUVERTE DES COMPLOTS
une fruitière, Mme Lemoine, rue de la Mootagne-Sainte-Genexjiève, où il avait trouvé asile, sautait dans un cabriolet, qui fila d'autant plus vite que le conducteur se sentait poursuivi par des agents. Place de TOdéon, un de ceux-ci parvint à rattraper le fuyard; il se jeta à la tête du cheval; d'autres policiers cernèrent la voilure et un combat terrible s'engagea alors. Dans sa résistance désespérée, Georges tua d'un coup de pistolet l'inspecteur de police Buffet (1). Arrêté, garrotté, le chef des chouans fut mis en prison. Interrogé le lendemain, il avoua qu'un prince français devait venir à Paris pour prendre la tête du mouvement qui ne pouvait manquer de se produire aussitôt que serait consommé l'attentat contre le Premier Consul.
Pendant qu'on prenait les mesures rigoureuses qui allaient aboutir à cette arrestation de Georges, l'enquête s'était naturellement étendue. Par Querelle on avait déjà appris que Georges et ses acolytes avaient été déposés sur la rive française par un brick de la marine royale anglaise. On sut en outre qu'un ordre du Conseil privé de Londres, en date du 14 janvier 1804, avait enjoint aux émigrés de se rendre sur le Rhin avec une solde réglée par le même ordre (2). Enfin on trouvait sur Joyau, dit Villeneuve, l'un des aides de camp de Georges, un passeport anglais illimité (3). Partant de ces indices, il ne fallait pas être grand clerc en matière d'instruction judiciaire pour remarquer que la présence du duc d'Enghien sur la frontière immédiate de France, à Ettenheim, en duché de Bade, avait un rapport certain avec le complot tramé à Londres contre la vie du Premier Consul. Le duc avait sa place de combat toute marquée en ces parages. Huit ans environ auparavant (1796), il y commandait une avant-garde qui harcelait l'armée de Moreau, essayait de
(1) Journal de Paris du 26 mars 180'*'.
(2) A. Lefeburk, I, 3V2; Thibaudkau, III, 510 à 550.
(3) Mémoires du duc de Hovigo, II, 27 ; Bii;xo\, III, 312.
lui couper la retraite sur le Rhin (1). Si les déductions tirées à Paris contre les menées secrètes du duc d'Enghien avaient besoin d'une confirmation, elle serait fournie par un des plus chauds défenseurs de ce prince et des plus ardents contempteurs de Napoléon : « Le duc d'Enghien, petit-fils du prince de Condé, dit Walter Scott, dans son Histoire de Xapolérm, fixa son séjour, sous la protection du niargrave de Bade, au château d'Ettenheim, afin sans doute d'être toujours prêt à se mettre à la tête des Royalistes de l'Est, ou même, si l'occasion se présentait, de ceux de Paris... Pendant que les princes français attendaient sur la frontière l'effet des soulèvements intérieurs, Pichegru, Georges Cadoudal et trente autres Royalistes déterminés débarquèrent secrètement en France. Nul doute que ces agents, et Georges en particulier, ne vissent dans Napoléon le plus grand obstacle à leur entreprise et qu'ils n'eussent résolu de l'assassiner tout d'abord (2). 5>
L'illustre écrivain anglais expose avec non moins de clarté la participation du gouvernement de son pays aux effroyables machinations perpétrées contre la vie du chef de l'Etat français : « L'Angleterre, dit-il, poussa les partisans de la royauté à de nouvelles attaques contre le gouvernement consulaire. Les ministres accueillaient avec trop de facilité les promesses et les plans d'individus qui, trop exaltés pour apprécier le véritable état de choses, exagéraient leurs espérances auprès du gouvernement britannique (3). "
Figurons-nous un instant Napoléon suivant depuis six mois, jour par jour, les agissements perfides des Anglais avec qui il est en guerre, ne connaissant encore que les intrigues des diplomates; puis tout à coup, par un trait de lumière providentiel, il voit jusqu'à l'évidence qu'un complot, dont les ramifications s'éten-
(1) Baron de Coaieau, Souvenirs des guerres dWllemagne, 103 et suiv.
(2) Walter Scott, Histoire de Xapoléon, V, 110-111.
(3) Ibid., V, 109.