L'AFFAIRE DU DUC D'EXGHIEX
daient sur les frontières françaises, a déjoué la surveillance la plus active, et, au même moment, la présence du duc d'Enghien est signalée dans un village, sur ces mêmes frontières ; comment ne se serait-il pas établi dans son esprit une corrélation entre la situation du prince et les plans des conjurés ? Le duc d'Enghien n'avait aucune raison d'habiter Ettenheim, que ses amis avaient, à plusieurs reprises, essayé vainement de lui faire abandonner et qu'il eût dû quitter, avec ou sans sa maîtresse (1) (car il pouvait choisir une autre résidence pour ses amours), s'il eût voulu éviter de donner prise à toute suspicion de conspiration; mais il persistait à y demeurer parce qu'il était là à la solde de l'Angleterre et prêt, selon toute vraisemblance, à pénétrer en France au premier bruit de succès du complot dont le Cabinet de Londres, les émigrés et les princes étaient les inspirateurs ou les complices.
On a parlé de violation de neutralité à propos de l'arrestation du duc d'Enghien ; on en a fait des reproches amers à Napoléon. On n'a pas eu tort. Mais pourquoi s'est-on soigneusement abstenu de relever que les Anglais avaient, les premiers, violé la neutralité des petits Etats voisins de la France? Etait-ce donc respecter la neutralité du Wurtemberg, de la Hesse, de la Bavière, que d'y organiser l'assassinat du premier magistrat du pays limitrophe. Etait-ce respecter la neutralité du duché de Bade, que d'y installer, en les payant, un prince et son étatmajor, qui, presque sûrement, avaient des attaches avec les criminels poursuivant à Paris la réalisation d'un exécrable forfait? Et n'était-ce pas, d'une certaine manière, transporter les hostilités en pays ennemi, que d'y constituer des rassemblements d'hommes soldés et n'attendant qu'un signal pour forcer les frontières et pour tenter un coup de main sur les villes françaises? Fallait-il attendre, avant d'agir, que ces projets fussent
(1) Welschixger, le Duc d'Enghien, 272.
en pleine voie de réussite? Répondant à l'Angleterre, qui prétendait que personne n'avait rien à voir dans la conduite de ses ambassadeurs, oii qu'ils se trouvassent, Napoléon, en son langage imagé, demandait « si un ambassadeur anglais pouvait pointer un mortier du milieu de la Bavière ou de la rive droite du Rhin, sans que la France eût le droit de le trouver mauvais (1) » .
Sous l'impression du danger imminent qu'il courait, le Premier Consul s'était écrié : « Suis-je donc un chien qu'on peut assommer dans la rue, tandis que mes meurtriers seront des êtres sacrés (2)? " Incapable de juger siles arrestations opérées à Paris suffisaient à enrayer l'œuvre de ses assassins, il crut qu'il y avait urgence extrême à s'assurer de tous les complices, quels qu'ils fussent et où qu'ils fussent, pour les livrer aux tribunaux. L'impérieuse nécessité de sa propre défense ne saurait justifier, de la part de Napoléon, un acte de violation; mais, quoi qu'on en ait dit, c'est à l'arrestation du duc d'Enghien que se borne l'arbitraire; la procédure de condamnation n'est entachée d'aucune manière. Ce fut le tribunal régulier, le conseil de guerre tel que le composait l'ordre de roulement institué parles règlements militaires et auquel il ne fut absolument rien changé, qui jugea le duc d'Enghien et le condamna à mort.
On ignore généralement, ou plutôt beaucoup se plaisent à ignorer que la sentence capitale rendue contre le duc d'Enghien visait en premier lieu cinq cas méritant la mort, indépendamment du chef de conspiration contre le gouvernement français, qui ne venait qu'en dernière ligne. Le duc d'Enghien fut condamné :
1" Pour avoir porté les armes contre la République;
2" Pour avoir offert ses services à l'x'lngleterre, alors en état de guerre avec la France ;
(1) Correspondance de Xapoléon [", IX, 387.
(2) Desmarest, Témoignages historiques, p. 128.
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3" Pour avoir reçu et accrédité des agents anglais ;
4" Pour avoir été à la tête d'émigrés aux frontières ;
5° Pour avoir entretenu des intelligences destinées à soulever des départements français.
Ces chefs d'accusation furent reconnus exacts par le duc d'Enghien lui-même. Avec un grand courage il se déclara prêt à recommencer; il fit mieux, il revendiqua l'honneur d'être le premier à tirer l'épée (l) « contre son pays, durant la guerre de l'Angleterre contre la France î? .
Comment au surplus aurait-il pu nier? Le Conseil de guerre n'avait-il pas entre les mains un hillet écrit par lui et ainsi conçu : « Je vous remercie, mon cher laubarel, de voire avertissement sur les soupçons que mon séjour ici pourrait inspirer à Bonaparte, et des dangers auxquels m'expose sa tyrannique influence en ce pays. Là où il y a du danger, là est le poste d'honneur pour un Bourbon. En ce moment où Tordre du Conseil privé de Sa Alajesté Britannique enjoint aux émigrés retraités de se rendre sur le Rhin, je ne saurais, quoi qu'il en puisse arriver, m'éloigner de ces dignes et loyaux défenseurs de la monarchie. Signé : Duc d'Enghien (2). » Ce papier avait été saisi sur le général Vaubarel, son complice, arrêté en même temps que lui.
Nous l'avons dit, la culpabilité du duc d'Enghien, avouée par lui, prononcée par un tribunal régulier et compétent, laisse cependant à la charge de Napoléon la responsabilité d'avoir pénétré en pays étranger pour s'y emparer d'un ennemi. Certes, au point de vue de la morale stricte, c'est un crime sans excuse, mais assez explicable si l'on tient compte des précédents.
Moins de cinquante ans auparavant, Frédéric le Grand, sur le simple soupçon d'un complot qui se tramait contre lui, avait occupé la ville de Dresde, sans déclaration de guerre préalable,
(1) Welschixger, le Duc d'Enghien, 228.
(2) Desmarest, Témoignages historiques, p. 122.
et fait main basse sur les Archives de l'État (1 ). On peut supposer que, s'il avait rencontré là quelque conspirateur, il ne se serait pas gêné pour le transporter en Prusse.
En 1793, l'Autriche n'avait-elle pas enlevé en territoire neutre les diplomates français Maret et Sémonville, pour les charger de chaînes et les jeter successivement dans les cachots de Alanloue et de Kufstein?
Les commissaires de la République, Beurnonville, Camus, Bancal, Quinelte, qui avaient été délégués près de Dumouriez, ne furent-ils pas faits prisonniers et emmenés en Bohême et en Moravie?
En 1797, le gouvernement français ne correspondait-il pas avec Gaillard, son ambassadeur à Berlin, dans le but de procéder à l'enlèvement du comte de Provence (Louis XVIIl), qui avait alors sa résidence à Blankenburg, en Prusse? « Le grand obstacle que je vois à cet enlèvement, répond Gaillard, c'est que Blankenburg est bien avant dans les terres. Quand on aura saisi l'homme, l'ouvrage sera encore loin d'être terminé, car il restera une grande étendue de pays à traverser... Laissez votre homme arriver à Jewer (où Louis XI III devait se rendre) ; on l'enlèvera là tout aussi facilement qu'à Blankenburg; on n'a que quelques lieues à faire pour le conduire au bord de la mer. Là, on l'embarque sur un bàliment très léger, pour le conduire en toute sûreté jusque sur la côte de Grdningue (2). «
Enfin, quatre ans s'étaient à peine écoulés depuis que les plénipotentiaires français au Gongrès de Rastatt, territoire neutre par excellence, avaient été assassinés par les hussards de Széclers, commandés par un de leurs officiers.
Devant ces exemples multiples, pris un peu au hasard, il est facile d'admettre que l'idée d'une expédition sommaire dans le duché de Bade ne pouvait avoir à cette époque ni aux yeux des
(1) Albert SoREL, l'Europe Pt la Réooltttion, I, 80.
(2) Ministère des Affaires Etrangères. (Rapport de Gaillard, 2 décembre 179",)