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L'EUROPE ET L'AFFAIRE DU DUC D'EXGHIEX

étrangers, ni aux yeux des Français, le caractère anormal, encore moins monstrueux, qu'on s'est efforcé de lui attribuer. Si le duc d'Enghifin, il faut le répéter, n'avait pas été reconnu coupable de crimes ayant mérité la mort, on l'eût rendu un jour à la liberté, comme le furent jadis ceux de nos diplomates qui n'avaient pas élé assassinés sans jugement d'aucune sorte.

Néanmoins la nouvelle de l'exécution du duc dans les fossés de Vincennes souleva dans toutes les Cours un concert d'imprécations contre le Premier Consul. Ce fut un haro formidable, comme si venaient d'être inventés en Europe la raison d'Etat, voire le crime d'Etat. Cependant l'éionnement des souverains peut s'expliquer dans une certaine mesure : c'était peut-être la première fois qu'un chef de gouvernement faisait couler le sang d'un prince qui ne lui tenait par aucun lien de parenté.

La Russie poussa des cris de vierge effarouchée. Elle oublia qu'elle était par excellence le pays des morts subites pour les princes. Elle détourna pendant un instant les yeux de l'histoire de sa propre dynastie, dont chaque page depuis moins d'un siècle était noire d'infanticides, de séquestrations perpétuelles et de marlyres de pauvres petits héritiers présomptifs, enfin de parricide ou de complicité de parricide datés seulement d'hier. Toute la Cour prit le grand deuil. Les deux impératrices, dont l'une était la veuve de l'empereur récemment assassiné, ne tarissaient pas de larmes, sanglotaient publiquement; ni elles, ni la Cornue voulaient plus voir l'ambassadeur français; on affectait de ne pas lui parler, alors qu'on adressait la parole à tout le monde autour de lui. Des billets d'avis pour un deuil de sept jours furent envoyés à tout le personnel diplomatique, au général Hédouville, notre ambassadeur, comme aux autres. La femme de celuici restait isolée dans les salons; on eût dit une pestiférée (1).

Par ordre du Tsar, le chancelier de l'Empire provoqua la

(1) Mémoires du prince Czartoryski, I, 378; Mémoires de Joseph de Maislre, p. 110-111.

réunion d'un conseil spécial, chargé d'examiner quelle devait être l'altitude de la Russie lorsqu'on osait porter la main sur un prince quelconque de sang royal : « Notre Auguste Maître, dit cet ordre, considérant qu'il est désormais flétrissant et itmlile d'avoir encore des connexions avec un gouvernement qui respecte tout aussi peu l'équité pour le fond que la décence pour la forme, et envers lequel toute représentation en faveur du Droit et contre l'oppression est totalement infructueuse, croit devoir ne plus conserver avec lui de relations et penche à renvoyer d'ici la mission française en même temps qu'il rappellera de Paris celle de Russie. L'Empereur, intimement convaincu qu'il ne convient ni à sa dignité, ni à l'honneur de son empire de rester passif après l'attentat qui a eu lieu, ne se dissimule pas les inconvénients partiels et momentanés qui pourront être la suite d'une résolution dont il voit la nécessité. Sa Majesté désire s'entourer de toutes les lumières dans un moment aussi important, et a voulu à cet effet rassembler les membres de son Conseil, en y adjoignant les personnes dont l'expérience et l'habitude dans ladiplomalie sont connues. ..(1 ). «

Ainsi parlait, dans la douleur de ses mœurs offusquées, le gouvernement de celui qui, aussitôt le crime commis, avait élevé aux dignités suprêmes de l'Empire les assassins de son père. Ce Conseil qu'il appelait près de lui fut admirablement choisi. On ne manquait pas, dans le pays, d'hommes experts en meurtres princiers. On s'empressa, avec un cynisme sans doute inconscient, de faire figurer parmi les membres de l'aréopage le comte Valérien Zouboff (2), qui fut, en personne, non lun des comparses, mais grand premier rôle, portant lacet et poignard, dans l'assassinat de Paul l" Le Conseil délibéra qu'on chasserait de Russie l'ambassade française.

Alors qu'il avait été si peu ému par l'assassinat de son père

(1) Arc/lices impériales russes, etc., LXWII, SW.

(2) Ibid., 563.

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