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L'EUROPE ET L'AFFAIRE DU DUC D'EMGHIEX

qui lui était tout, Alexandre I" se montra affligé, comme personne ne le fut jamais, par la mort d'un homme qui ne lui était rien. Il continua de faire retentir l'Europe de ses cris de désespoir. Cet interprète si bruyamment inconsolable des chagrins qui selon lui auraient dû abîmer le cœur des souverains fut ramené vertement à de plus justes convenances par Napoléon. Celui-ci, avec une ironie sans doute un peu brutale, fit demander à la chancellerie russe « si, lorsque fut perpétré l'assassinat de Paul I", on ne se fût pas empressé de faire saisir les auteurs du complot, à supposer qu'on eût eu connaissance qu'ils se trouvaient à une lieue des frontières russes (1) '?

Faisant étalage complet de sa souffrance, l'empereur de Russie alla porter ses plaintes à la Diète de Ratisbonne, afin de soulever l'Empire germanique contre la France (2). On a cru longtemps que c'était ainsi par un sentiment de noble révolte et sous le coup d'une profonde affliction que le Tsar, bouleversé par la condamnation du duc d'Enghien, se décida à sortir de sa neutralité et conclut, après ses démarches à Ratisbonne, l'alliance avec l'Autriche, qui amena la guerre de 1805. Le malheur pour la franchise et la beauté des émotions d'Alexandre veut que la preuve soit restée d'une tout autre conduite de sa part.

Le 9 avril 1804, selon la relation de Czartoryski, chancelier de l'empire russe (3), on venait à peine d'apprendre à Saint- Pétersbourg la nouvelle de la mort du duc d'Enghien; or, dans une lettre écrite ce jour même à François II, empereur d'Autriche, le Tsar expose les dangers imaginaires que cet événement fait courir à l'Europe; mais les premières lignes de cette lettre démontrent péremptoirement que ces doléances ne sont point le commencement des pourparlers entre ces deux puissances : « D'après la nature des communications, dit Alexandre, que

(1) Dépêche de Tallei/rand du 3 tnai 180V; A. Lebebvre, I, 369

(2) A. Lefkbvrk, I, 36T.

(3) Mémoires du prince Czartoryski. I, 378.

j'avais ordonnées à mon minisire des Affaires Etrangères défaire à celui de Votre Majesté Impériale et Royale et dans lesquelles je lui communiquais sous réserve mes appréhensions sur le sort que prépare la France au reste de l'Europe et sur les moyens que je croyais propres à mettre des bornes à ses envahissements, je devais m'attendre à ce que Votre Majesté accueillît mes propositions avec un sentiment égal à celui qui me les a dictées. . . Mais autant j'ai été empressé à vous offrir, Sire, un accord des mesures qui devaient naturellement sauver l'Europe dans la crise actuelle, autant je suis sensiblement peiné du peu d'accueil que mes offres ont trouvé près de Votre Majesté... Le peu de succès des démarches que ma mission à \ ienne a faites d'après mes ordres auprès du ministère de Votre Majesté m'a prouvé la nécessité de m'adresser directement à Elle, pour l'engager à mettre fin à mes incertitudes sur la détermination qu'Elle croit devoir prendre. J'attends sa réponse avec impatience, en faisant des vœux pour qu'elle soit conforme à sa gloire, à ce que l'Europe est en droit d'attendre de sa sollicitude, et à la sûreté future de la monarchie autrichienne (1). i'

C'est donc parmi les comédies politiques qu'il faut ranger les lamentations tumultueuses d'Alexandre. Par ce qui précède il est irrétutablement établi que l'exécution du duc d'Enghien ne fut nullement la cause déterminante des négociations de la Russie avec la Cour d'Autriche, en vue d'une action combinée contre la France. Le Tsar trouve simplement là une occasion de revenir sur des sollicitations demeurées sans réponse et antérieures « de plusieurs mois >» ainsi qu'il le reconnaît lui-même dans une autre lettre du lendemain, 10 avril, et adressée à l'archiduc Charles d'Autriche (2).

Tout le reste ne fut chez lui qu'un bon prétexte, dont hypo-

(1) Archives de la Cour et de l'État d'Autriche.

(2) Archives du ministète des Affaires Etrangères de Russie. (Lettre de S, M. I. Alexandre I" à l'archiduc Charles, en date du 10 avril iSOIi-.)

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