L'EUROPE ET L'AFFAIRE DU DUC D'EXGHIEX
critement il s'efforça de tirer parti. Même quand il renvoya outrageusement l'ambassadeur français, ce ne fut nullement son indignation qui lui dicta cette mesure si grave. La vérité est que la présence de nos diplomates devenait gênante à Saint- Pétersbourg, où se préparaient des menées qu'il était bon de c acher; telles étaient les allées et venues des diplomates anglais et autrichiens, chargés de discuter les bases de la troisième coalition, de fixer le prix du concours de chacun. Pour ces négociations insolites qui ne manqueraient pas d'attirer l'attention, il était prudent de se mettre à l'abri des regards indiscrets. Il importait essentiellement de ne pas compromettre l'Autriche, qui était sous ies prises directes de Xapoléon. En dehors de cette considération, le Tsar, par la position géographique de son empire, pouvait offenser la France sans courir de grands risques.
La Cour de Vienne, après quelques clameurs, réfléchit qu'en matière de crime politique elle était liée par un tragique précédent. Par décence, elle n'aurait pas voulu se poser en vengeresse pour le fils du prince de Condé, alors qu'elle ne l'avait pas fait jadis pour son archiduchesse, Alarie-Antoinette. A cette époque elle s'était mise avec résignation au diapason des Cours européennes, « où on fut si peu préoccupé de cette catastrophe que le public en perdit bientôt la trace (1). »
Mais, à défaut du souverain d'Autriche, le roi de Suède ne laissa pas échapper l'occasion de manifester sa haine contre la France. Il fit en tout et partout chorus avec l'empereur de Russie (2), C'était du reste une sorte de fou exalté, dont Xapoléon en maintes circonstances aurait mieux fait de rire que de le prendre au sérieux. C'était celui qui plus tard, dans les documents officiels, ne parlait jamais de l'empereur des Français qu'en l'appelant : Monsieur Napoléon Bonaparte (3).
(1) Albert Sorel, l'Europe et la Récolutîon^ III, 493.
(2) A. Lefebvre, I, 368.
(3) BiGNON, IV, 57.
En Prusse le parti hostile à Ja France trouva un excellent molif de témoigner bien haut ses sentiments. Les faits et gestes (le l'empereur de Russie n'étaient pas indifférents à la belle reine Louise. Il lui plut de se mettre à l'unisson de celui qui était l'auguste inspirateur de sa conduite : « La Reine, écrit alors le conseiller du Roi au premier ministre, meurt d'envie de prendre le deuil pour le duc d'Enghien, et le Roi vient de m'en parler, comme s'il ne convenait pas qu'on pût s'en dispenser (1). 5>
Sous la pression de la Reine, cette question fut longuement disculée dans les conseils. On s'y montra moins audacieux que les Russes. Les gens sages se dirent qu'au cas où le conflit deviendrait aigu, l'on était plus à portée des coups que les amis de Saint-Pétersbourg. « A ceux-ci, observait le ministre d'Etat, il ne coûte rien de déployer leurs sentiments, tandis que nous leur servons de boulevard... »
Finalement on décida qu'il fallait ne rien compromettre et avant tout gagner du temps. Les politiciens tournèrent la difficulté eu invoquant comme toujours les formalités. On exposa que la Cour, n'ayant pas reçu de notification officielle, ne pouvait prendre le deuil. On ajoutait : « D'ailleurs, si l'on doit attendre une notification, de qui viendra-t-elle? Sera-ce de Monsieur, et dans ce cas ne voudra-t-il pas la faire comme roi, ce qui nous forcerait à la regarder comme non avenue? N'aurions-nous pas le droit d'attendre plutôt que le roi d'Espagne nous fît la communication officielle? Il est aujourd'hui chef de la maison des Bourbons. Enfin ne vaudrait-il pas mieux attendre l'exemple que la Cour de Vienne nous donnera, elle que des liens de parenté attachent à la malheureuse famille (2)? 5> La victoire resta une fois de plus au protocole. Il importait de ne pas afficher des idées trop hostiles à Napoléon, et mieux encore de ne pas
(1) Archives royales prussiennes, etc., II, 261.
(2) Ibicl., II, 262.