‹ Napoléon et la paixChapitre 56 sur 148 · LES VOLTE-FACE DU ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

LES VOLTE-FACE DU ROI DE PRUSSE

se montrer plus sévère que l'Autriche, car alors on risquerait de voir se nouer une alliance austro-française dont on ne voulait à aucun prix.

En cette occasion, comme en toute autre, le roi Frédéric- Guillaume III ne trouva d'énergie que pour ne rien faire. L'abstention, l'inertie, c'était sa règle. Il ne s'en serait probablement jamais écarté si sa faiblesse pour la Reine ne l'eût parfois engagé dans des pas compromettants. Cette princesse, dont l'esprit était toujours aiguillé du côté de Saint-Pétersbourg, avait pu considérer comme un triomphe personnel le traité secret conclu avec la Russie et qui avait tant causé de plaisir au jeune empereur Alexandre. Aussi éprouva-t-elle un grand désappointement quand le Roi manifesta le désir de se délier de ses engagements avec le Tsar. Frédéric-Guillaume avait été pris d'une terreur subite quand il s'était aperçu que le Tsar conduisait les choses avec vivacité et que le moment de tenir ses promesses s'approchait plus vite qu'il ne l'avait pensé d'abord. Cette éventualité venait de lui être révélée par les démarches de l'empereur de Russie qui menait avec précipitation les pourparlers avec l'Autriche, en vue d'une action contre la France. Alors il s'était mis à écrire à Alexandre I" « pour le prier de ne provoquer en aucune façon une guerre avec Napoléon. Il émettait la conviction que l'Empereur partageait entièrement son opinion qu'il y aurait folie à vouloir combattre Napoléon, et il ajoutait que, par considération pour la situation géographique de son territoire, il devait chercher de toutes ses forces à garder la neutralité (1) " .

Après cette contremarche le Roi fit un autre mouvement en sens inverse. Il était comme ces bouées fixées au fond de l'océan et qui, ballottées à la surface, semblent aller et venir au caprice de la vague et ne changent pas de place en réalité. Cédant aux

(1) F. DE AIartexs, Recueil des traités de la Russie, VI; Allemagne, 351.

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sollicitations de sa femme, il avait congédié M. de Haugwitz, son premier ministre, qui savait se soustraire aux influences russes ; il le remplaça par M. de Hardenberg, que tout le monde, à son arrivée au pouvoir, saluait comme le défenseur des idées de la Reine au Conseil (1). C'était, au dire de l'ambassadeur russe à Berlin, «l'bomme loyal, l'homme de nerf, « bien disposé pour la Russie, qui avait de tout temps regardé le système d'union entre les Cours de Russie et de Berlin comme la base sur laquelle reposaient la tranquillité et la sûreté du nord, par conséquent celle de l'Europe entière (2). »

Et, tandis qu'il était en veine de volte-face, Frédéric-Guillaume, qui, pour un pas fait vers la France, en avait fait un autre vers la Russie, reprit son élan dans la première direction. Ce fut à l'occasion d'une question délicate qui se posait devant la décision des souverains. En présence des complots meurtriers que les récents procès avaient dévoilés, les hommes d'Etat français pensèrent que le meilleur moyen d'y mettre un terme était de prouver aux assassins que la disparition de leur victime n'entraînerait pas la chute du régime sous lequel le pays entendait vivre. Dans ce but, le 18 mai 1804, le Sénat promulgua la loi par laquelle le Premier Consul était proclamé empereur, avec hérédité dans sa famille. On se demandait avec anxiété quel accueil serait fait par les Cours étrangères à l'avis officiel de cet événement considérable. Napoléon, pour sa considération personnelle aussi bien que pour celle de la France, devait attacher une haute importance à la façon dont se comporteraient les souverains. Son impatience et ses appréhensions furent comblées par le roi de Prusse avec un empressement des plus flatteurs. Deux jours à peine, 26-28 juin, s'écoulèrent entre la remise de la notification du

(1) Mémoires du p}-ince Czartoryski, I, 401.

(2) F. DE Martens, Recueil des traités de la Russie, VI ; Allemagne, 351-

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nouvel empereur et la réponse du Roi à son « bon frère et ami » ( 1 ) .

II est présumable que la Prusse, dans sa précipitation à reconnaître à Napoléon la dignité impériale, avait cru de bonne foi discerner qu'un grand changement venait de s'opérer en Europe; qu'un peu de pourpre sur les épaules d'un homme allait le faire agréer d'emblée par les souverains qui le dédaignaient hier. C'était compter sans l'Angleterre et sans la Russie. La première ne voulut jamais rien connaître de l'Empire français, la seconde opposa une fin de non-recevoir qui dura jusqu'en 1806. Dans l'intervalle on vit même le Tsar émettre avec une étroitesse d'esprit vraiment puérile la prétention d'envoyer à Paris un ambassadeur, mais à la condition que Napoléon ne serait pas traité en empereur. Aux yeux d'Alexandre il n'était que « l'usurpateur corse » (2).

L'Autriche, après quelques grimaces, trouva une solution inattendue mais pratique. Son souverain profita de la circons-» tance pour s'arroger le titre d'empereur d'Autriche, afin que Napoléon n'eût pas le privilège d'être seul investi de la dignité impériale héréditaire en Occident. Le 10 août 1804, dans un grand Conseil composé des ambassadeurs, grands dignitaires et ministres, François II se proclama empereur d'Autriche (3).

Napoléon désira pour sou intronisation des cérémonies plus ostensibles. De longues discussions s'établirent en sa présence au Conseil d'Etat afin de régler la manière dont se ferait sur l'Evangile, ainsi que le prévoyait le Sénatus-Consulte, la prestation du serment de l'Empereur au peuple français. On s'arrêta à l'idée d'un couronnement qui serait célébré à Paris, bien que l'Empereur eût d'abord exprimé l'intention de choisir une autre ville que la capitale, dont l'esprit lui avait été désagréable au

(1) Correspondance de Xapoléon I", IX, 39V; Archives royales prussiennes, etc., II, 273.

(2) V. DE AIarte\s, Recueil des traités de la Russie, VI ; Allemagne, 361. (3j Thibaldeau, IV, 101.

moment du procès de Moieau. Puis on écarta aussi la proposition de toute cérémonie à huis clos dans le palais impérial. Quelqu'un ayant parlé du Champ-de-M.irs, en réminiscence de la Fédération, Napoléon s'y opposa et produisit entre autres arguments celui de la température : « Se représentait-on, dit-il, l'effet que produiraient l'Empereur et sa famille, exposés dans leurs habits im|)ériaux à l'injure du temps, à la l)oue, à la poussière, à la pluie? Quel sujet de plaisanterie, ajouiail-ii, pour les Parisiens qui aiment tant à tourner tout en ridicule et sont accoutumés à voir Chéron, à rO|)éra, et Talma, au Théâtre- Français, faire l'empereur beaucoup mieux que je ne saurais le faire ( I ) ! ^

On prit une résolution en faveur de l'église des Invalides, dont le caractère était plus militaire que religieux. Un dé(;ret du 21 messidor an XII fixa la cérémonie au 18 brumaire (10 novembre 1804). Cette décision fut peul-ètre le germe de l'idée d'un sacre à Notre-Dame, à moins (pi'e le n'eût été voulue pour préparera celte consécralion ciinoni(|ue l'opinion généralement encore réfractaire aux actes de dévotion. Depuis que les reliques de la Sainte-Ampoule avaient été brisées à coups de marteau, sur la place publique de Reims, par le conventionnel Ruhl, il n'y avait plus beaucoup de personnes en France pour croire que quelques gouttes d'huile eussent la vertu de légitimer ou de fortifier le pouvoir. En reslaurant cette coutume de consécration royale, Napoléon, ce n'est pas douteux, coinptait plus frapper l'imagination des monarques de Droit divin que celle de son peuple.

La date de la cérémonie fut portée au 2 décembre 1804. On rechercha jusque dans les plus vieilles clironi(|ues ce qui s'était pratiqué en pareilles circonstances. Les splendeurs du sacre présidées par un Pape, ce qui ne s'était j)as vu en France depuis

(1) Thibaudeau, IV, 153.

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