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Pépin le Bref, dépassèrent les magnificences déployées en ces solennités par l'ancienne dynastie.
Mais ce ne lui pas cette pompe, en dépit de son faste exceptionnel, qui détermina les puissances à donner leur adhésion. Si la Cour de Vienne, au nom de son nouvel empereur, reconnut celui des Français, c'est que, n'étant pas encore prête à entamer une guerre, elle tenait à ne pas s'attirer les foudres immédiates de Napoléon. D'ailleurs, don pour don, en agissant ainsi la Cour de Vienne, par un échange de bons procédés, obligeait le Cabinet des Tuileries à reconnaître la couronne impériale autrichienne au cas où ce Cabinet aurait eu l'intention de la contester. Toutefois, engagé comme ill'était depuis plusieurs mois vis-à-vis de la Russie, François II se rendait bien compte que son adhésion serait sévèrement jugée par le Tsar, qui s'était juré d'ignorer l'Empire français tant que Napoléon ne se conlormerail pas aux injonctions des puissances. De plus avoir deux titres d'empereur, d'Allemagne d'abord, puis d'Aulru lie, c était au regard des Russes une idée singulière. Ainsi que le faisait ressortir leur ambassadeur à Vienne : « Un Corse, d'une main hardie, va poser sur sa tête la couronne de Charlemague, et son audace deviendra légitime s'il daigne assurer une autre couronne sur la tête d'un Prince dont l'illustre Maison, depuis une suite de siècles, a occupé le premier trône d'Europe (1). «
Par son Ion humble, embarrassé, le boniment épistolaire qui fut servi au Tsar par le nouvel Empereur héréditaire d'Autriche vaut d'élre cité en majeure partie : « Monsieur mon frère, ce n'est point à un ami tel que Votre Majesté Impériale, au Prince dans le(|uel j'ai placé toute ma confiance, que je dissimulerai combien m'a coûté le parti que j'ai dû prendre de reconnaître Bonaparte comme Empereur. J'ai différé autant qu'il m'a été
(i) F DE Martens, Recueil des traités de la Russie, II; Autriche, 404.
possible, et ma répugnance n'a pu être vaincue que par ma conviction que le rappel respectif des ambassadeurs qui devait suivre le refus de nouvelles lettres de créance aurait immédiatement entraîné la guerre. Votre Alajeslé Impériale connaît la situation de mes Etats et en général les circonstances oii je me trouve. Je ne lui ai rien caché à cet égard et, quelque confiance que j'aie dans ses pressants secours, la position des armées respectives est telle que Bonaparte pourrait tourner contre moi les forces nombreuses qu'il destinait à son expédition contre l'Angleterre, et me porter les coups les plus sensibles avant que mon armée et celle de Votre Majesté Impériale aient été à portée de l'empêcher; en sorte qu'il aurait fallu non seulement employer à réparer le mal les mêmes moyens que nous destinons à rétablir l'équilibre en Europe, lorsque l'occasion favorable s'en sera présentée. Cette guerre, dans laquelle les succès de Bonaparte étaient immanquables au moins dans son début, auraient rétabli par là-même sa réputation chancelante, lui auraient rattaché son militaire (s/V) et fait cesser dès l'origine tout ce qui se prépare, dans l'intérieur de la France, de propre à présager un avenir plus favorable. . . Tels sont les motifs qui m'ont guidé et que j'expose à Votre Majesté Impériale avec ma franchise ordinaire. Soyez bien persuadé, monsieur mon frère, que cette mesure qui est encore une des tristes conséquences des malheurs que j'ai éprouvés, ne fait qu'augmenter mon désir de voir enfin définitivement arrêté ce concert intime entre nous, qui doit servir de base à une amélioration dans les circonstances générales de l'Europe... J'attends du reste avec impatience d'apprendre la conclusion finale des engagements que la parité de nos sentiments et de nos vues pour le salut commun de l'Europe nous fait désirer mutuellement, et que je remplirai de mon côté avec autant de zèle que de fidélité (1). 5>
(i) Archices du ministère des Affaires Etrangères de Russie. (Lettre de François II à Alexandre I". Vienne, le 22 août 1804.)
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L'empereur de Russie, on le devine, ne fut pas satisfait de la condescendance même hypocrite que témoignait François II à l'empereur des Français. II calma son dépit en exerçant sa verue caustique aux dépens de son « frère » , l'empereur des Romains : « Je rends trop justice, répondit-il, au caractère magnanime de Votre Majesté, pour n'être pas convaincu de la répugnance toute naturelle qu'ElIe a du éprouver à reconnaître le nouvel ordre de choses en France, par lequel Bonaparte a consommé son usurpation. Il a dû certainement coûter au cœur généreux de Votre Majesté de donner son assentiment à une innovation qu'Elle était si éloignée d'approuver, et je ne puis à cet égard que partager ses justes regrets... Votre Majesté considérera comme une nouvelle marque de mon attachement pour Elle le chagrin que j'éprouve de voir l'illustre Maison d'Autriche se mettre de quelque façon de niveau avec la famille qui, à force d'audace et d'astuce, prétend former une nouvelle dynastie en France (1). «
Pour écrire ces choses avec tant d'assurance, il fallait évidemment qu'Alexandre eût acquis la certitude que sa propre maison avait été fondée par un fils de Dieu et non par quelque obscur Lithuanien nomade, échoué en Moscovie et dont les successeurs auraient été presque des saints si l'on n'avait eu que l'astuce et l'audace à leur reprocher.
En matière de grossièreté envers Napoléon, on n'était pas en reste à la Cour de Vienne, On s'y délectait à la lecture des insultes les plus basses contenues dans les mémoires demandés à ses conseils par le comte de Cobentzel, le chancelier d'Etat. De ces consultations relatives à l'opportunité de reconnaître le titre impérial de Bonaparte, il est intéressant d'extraire quelques passages qui montreront l'effervescence des esprits à cette
(1) Archives du ministère des Affaires Etrangères de PMSsie. (Lettre de Sa Majesté à S. M. l'Empereur des Romains. Saint-Pétersbourg, le 29 septembre 1804.)
époque : « Bonaparte, disait M. de Gentz, a imaginé de perpétuer son pouvoir fondé sur l'usurpation la plus manifeste, à l'aide de ce nouveau titre, créé par un véritable sacrilège, dans une famille qui, outre l'obscurité scandaleuse de son origine, est certainement composée en partie de ce qu'il y a de plus immoral et en partie de ce qu'il y a de plus abject sur la terre... Si les souverains admettent le litre de Bonaparte et celui de sa prétendue dynastie, la page la plus majestueuse du Code du droit public est impitoyablement déchirée, foulée aux pieds et réduite en poussière, la magie du pouvoir suprême est dissoute à jamais; la Révolution est sanctionnée et presque sanctifiée; les entreprises de tous les scélérats qui tôt ou tard méditeront la chute des empires sont appuyées d'avance, leur triomphe est assuré et proclamé; et rien n'empêchera désormais le premier brigand, doué de quelques talents et de courage du crime, de regarder en lace le premier souverain de l'Europe et de lui dire avec toute la confiance que doit inspirer l'incroyable dénouement de la sanglante tragédie de nos jours : « Dans dix ans, je « serai à ta place (l). »
S'inspirant de documents de cette nature, fournis par ses fougueux et diserts conseillers, l'Autriche avait fait précéder à Saint-Pétersbourg la lettre autographe de François II d'une note diplomatique où l'on s'exprimait avec une libre et rare insolence envers le souverain de la France : « Dans l'impossibilité où l'on se trouve de renverser le gouvernement de cet heureux usurpateur, de l'obliger par la force à se désister du titre par l'éclat duquel il veut flisciner sur l'origine obscure et odieuse de sa nouvelle dynastie, faire jouir la Maison d'Autriche d'un titre impérial, permanent et indépendant de la Couronne élective d'Allemagne, étendre peut-être le même titre encore à une ou deux autres puissances principales de l'Europe occidentale, sont
(1) Comte DE Garden, Histoire des traités de paix, VIII, 227-233.
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sans doute les meilleurs moyens d'empêcher que Bonaparte et ses successeurs ne soient exclusivement possesseurs de la dignité impériale dans cette partie de l'Europe... v La note ajoute : (. Il est à supposer que Bonaparte, pressé et impatient, comme il Test, d'obtenir la reconnaissance de Tempereur d'Allemagne, se résoudra à reconnaître eu même temps le titre impérial de l'Autriche, quelque contraire que ce parti puisse être à ses vues ultérieures (1). »
Celte dernière allégation entre autres était dénuée de fondement. Xapoléon fut bien loin de se trouver blessé de la concurrence impériale et dynastique qu'on lui dressait à Vienne. Plus ironique que jaloux, le jour où on lui ht part que François II désirait s'affubler d'un nouveau titre, il s'empressa de répondre sans la moindre hésitation : '. Si la Maison d'Autriche s'érigeait en monarchie héréditaire, en Empire, l'empereur des Français n'y verrait point de difficultés, ayant pour principe d'être facile dans les choses de cette nature (2). " Cette même indifférence, voisine de la raillerie, et assez inattendue chez celui qui pensait ajouter à son prestige en endossant le manteau impérial, lui fit dire encore un mois plus tard à Champagny, ambassadeur à Vienne : « L'empereur d'Autriche a donné pour raison du retardement apporté dans l'envoi de ses lettres de créance, qu'il voulait être reconnu comme empereur de Hongrie et de Bohême. J'ai fait répondre à cela qu'il n'avait qu'à se proclamer empereur de Bohême et de Hongrie et que, quelque bizarre que me parût cette réunion de deux couronnes impériales, je la reconnaîtrais, mais que je ne pouvais reconnaître une chose qui n'était pas déclarée (3). «
Non seulement Xapoléon ne prit pas ombrage d'un deuxième
• (1) Archives de lu Cour et de l' Ktat d' Autriche. (Xotes diplomatiques du 11 juillet 1.S0V.)
(2) Correspondance de Xapoléon I", IX, 423.
(3) Ibid., \\, 449.
empereur héréditaire au centre de l'Europe, mais il s'employa de son mieux à en faire surgir immédiatement un troisième dans la personne du roi de Prusse. Que ce soit pour faire pièce à l'Autriche, ou que ce soit par gratitude de l'empressement aimable de Frédéric-Guillaume à saluer la nouvelle dynastie française, ce n'est assurément pas la faute de Napoléon si le roi de Prusse ne fut pas empereur dès le commencement de ce siècle. Le 4 août 1804, Aapoléon écrivait à Frédéric-Guillaume III : c. En reconnaissant ma Maison comme Impériale héréditaire de France, la Maison d'Autriche a voulu à son tour être reconnue pour Maison impériale d'Autriche. Celte circonstance m'a fait naître le besoin d'exprimer à Votre Majesté combien le procédé de la Prusse a plus de prix à mes yeux, et j'ai voulu lui exprimer directement, par l'organe de M. d'Arberg, auditeur en mon Conseil d'Etal, la ferme intention où je suis de contribuer en tout ce qui m'appartient à l'éclat de sa Couronne, ainsi que le désir constant que j'ai de lui être agréable (1). " Bien que M. d'Arberg n'eût reçu que des instructions verbales, l'objet de sa mission se retrouve dans la correspondance de Laforest, notre ambassadeur, qui écrit à Talleyrand : <■-. M. Portails prévenait Votre Excellence, le 6 octobre, pendant mon absence, qu'il avait transpiré dans le corps diplomatique que M. d'Arberg avait parlé au Roi des dispositions de Sa Majesté Impériale, dans le cas où ce Souverain voudrait se revêtir de la dignité impériale (2), 55 Cette proposition causa naturellement une émotion à la Cour de Berlin. On y convenait qu'il serait flatteur pour le roi de Prusse de sortir du rang de ceux de Suède, de Danemark, de Portugal, de Naples, d'Etrurie, de Sardaigne et même d'Espagne. Le Grand Frédéric, ajoutait-on, a démontré dans ses Mémoires que la Maison de Brandebourg n'est parvenue à former une monarchie puissante qu'en prenant un titre royal.
(1) Co7-respondn>ice de Xapoléon /'% IX, 492.
(2) Archives du ministère des Affaires Etrangères, Prusse, 235.