‹ Napoléon et la paixChapitre 58 sur 148 · LA COIROXXE IMPERIALE OFFERTE A LA PRISSE · texte numérisé non relu

LA COIROXXE IMPERIALE OFFERTE A LA PRISSE

Mais d'autre part on ne perdait pas de vue que les agissements prussiens, en ces derniers temps, avaient été vus d'assez mauvais œil par la Russie et l'Autriche. Malgré l'opinion des meilleurs serviteurs de l'Etat, des principaux chefs de l'armée prussienne, le vieux maréchal de Alollendorff en tête, le Roi se retrancha encore une fois dans son attitude préférée : l'ajournement de toute affaire un peu épineuse. Finalement M. de Hardenberg déclara qu'il fallait en cette circonstance " attendre avec patience que l'esprit de Sa Majesté se fût familiarisé avec les idées qui y sont entrées, qu'il était persuadé que le Roi d'Angleterre prendrait, à la paix, le titre impérial et que ce moment serait le plus favorable pour y songer (1) ;' .

La perspective de voir un empereur d'Angleterre n'avait rien de séduisant pour Napoléon. Une augmentation de puissance ou seulement de prestige n'était guère ce qu'il rêvait pour son ennemie im placable. L'insinuation du Cabinet prussien prouvait une fois de plus que le Roi ne voulait rien faire que d'accord avec les ennemis déclarés de la France. Cependant il fallait des remerciements directs à la démarche de Napoléon. Le Roi eut la préoccupation de s'acquitter de ce devoir sans trop de dépense, ce qui était assez conforme à ses habitudes d'économie, mais aussi sans trop de bruit, afin de ne pas éveiller les susceptibilités des nations étrangères. Il donna les instructions suivantes : « Fidèle à la règle de ne rien outrer dans mes relations avec l'empereur des Français, mais aussi à ne pas rester eu arrière quand il vient au-devant de moi, je lui dois quelque démonstration après le compliment dont le comte d'Arberg a été porteur. Je ne puis choisir, pour le rendre, une époque qui le flatte davantage que celle de son couronnement, ni un organe qui soit plus sur de lui plaire que le colonel Knobelsdorff, connu avantageusement en France par les services qu'il a fréquemment

(1) Archives du ministère des Affaires Etrangères, Prusse, 235.

rendus aux ministres français à Constantinople, Cet officier d'ailleurs fait avec ma permission un voyage en Hollande. Il sera aux portes de la France et pourra s'y rendre sans beaucoup de frais; et, comme vers ce temps-là il sera absent de Berlin depuis qtiatre semaines, personne ne supposera un but politique à son voyage (1). »

Un incident grave suspendit momentanément la marche de Knobelsdorff vers Paris. Le 28 octobre 1804, il était prescrit au colonel prussien, s'il en recevait l'ordre en deçà du Rhin et de Mayence, « de rester ou de retourner à Francfort et d'y attendre les ordres du Roi sous prétexte d'une indisposition. « Pour le cas où le courrier ne l'atteindrait que sur le territoire français, il poursuivrait son voyagea Paris, mais n'y ferait aucune démarche « jusqu'à ce que de nouvelles instructions lui fussent parvenues (2) » . Ce contre-ordre subit venait des circonstances suivantes : Malgré le scandale qui avait éclaté six mois auparavant au sujet des manœuvres criminelles du ministre anglais, Drake, et de certains autres de ses collègues, l'Angleterre n'en continuait pas moins, par l'organe de ses agents à l'étranger, de fomenter des complots. Depuis longtemps la police française était sur la piste des deux frères Daniel et Charles Thum, déjà célèbres, lors des dernières guerres, dans les archives de l'espionnage contre la France. Ils furent enfin arrêtés et convaincus de connivence avec Taylor, ministre britannique à Cassel, dans une conjuration qui avait pour objet de soulever une partie de la France et au besoin, selon leur aveu, « de trancher par un seul coup les difficultés présentes (3). •' Il est facile de deviner que par cette solution rapide on entendait la suppression de la personne de Napoléon. Au même moment celui-ci apprit que Al. de Rumbold, consul anglais en résidence à Hambourg, venait de s'éta-

(1) Archives royales prussiennes, etc., \\, 303.

(2) Ihid., II, 307.

(3j Thibaudeac, IV , IW.

L'AFFAIRE RIMBOLD 225

blir dans une maison de campagne, juste en face de nos Iroupes, sur la rive droite de l'Elbe (1). Par la correspondance de deux agents de cet Anglais, déjà détenus au Temple, on avait acquis la preuve évidente qu'en s'installant sur les bords de l'Elbe, il n'avait d'autre but que d'y pratiquer l'espionnage et l'embauchage, à toutes fins qu'il adviendrait. Le 7 octobre 1804, l'Empereur donna l'ordre au général Bernadotte de faire enlever Rumbold par quelques hommes d'infanterie et douze ou quinze gendarmes qui n'avaient qu'à traverser le fleuve. On s'emparerait des papiers du Consul anglais et on les publierait à Paris pendant qu'il serait gardé au Temple.

On a souvent dit, on a même, croyons-nous, été unanime à dire qu'en donnant cet ordre l'Empereur avait cédé à un mouvement d'irréflexion ou d'emportement. C'est un peu méconnaître la légitimité de la colère qu'il dut ressentir devant les agissements du gouvernement britannique. Mais, dans des actes politiques d'une portée telle qu'une violation de territoire, on ne doit pas se borner à mettre enjeu, chez Napoléon, la légèreté ou l'irritation. Il n avait rien d'un autocrate [fantasque et irresponsable et, s'il prenait des décisions rapides, c'était toujours au moment oii, selon ses habitudes de stratège émérite, il voyait un coup droit à porter à son ennemi. Dans l'ordre d'arrestation de Rumbold il expliquait parfaitement au ministre de la police générale les motifs en vertu desquels il agissait : « Immédiatement après l'affaire de Drake, dit-il, lord Hawkesbury eut l'imbécillité de faire une circulaire pour justifier auprès des Cabinets de l'Europe la conduite de ce ministre. Pour faire ressortir davantage le ridicule et l'atrocité des principes qu'il y avançait, mon intention était d'envoyer aux mêmes Cabinets la circulaire avec une réponse. J'ai mieux pensé depuis. Je désire faire enlever le ministre anglais à Hambourg ainsi que ses

(1) BiGNON, IV, 44.

22fi NAPOLEO.V ET LA PAIX

papiers cl immédiatement après je ferai notifier cet enlèvement aux Cours de l'Europe, en le justifiant d'après la note de lord Hawkesbury (1). 55 Ce ministre, au mois d'avril, avait posé en principe que les ambassadeurs, partout oii ils étaient, pourraient commettre les actions les plus déloyales, les plus menaçantes contre les ennemis de leur pays, sans que ceux-ci eussent en aucune façon le droit de s'y opposer.

C'était l'absurde et l'odieux de cette prétention que Napoléon voulait mettre en relief. Cette singulière théorie conduit en effet à ce raisonnement qu'un diplomate, pourvu qu'il soit accoudé congrùment sur un poteau-frontière, peut effrontément et tout à son aise séduire, corrompre, racoler les soldats et les citoyens du pays voisin, les exciter à la révolte, au besoin à l'assassinat du chef de l'État, sous les yeux mêmes de celui-ci! Certes, par une interprétation jésuitique de la lettre des traités internationaux, on peut à la rigueur soutenir une telle doctrine; mais, au-dessus des règlements, si respectables, si nécessaires soient-ils, de l'inviolabilité des territoires étrangers, n'y a-t-il pas, en tête des lois qui régissent les relations sociales, le droit imprescriptible de légitime défense, quand en « n'importe quel lieu 55 on n'a qu'à étendre le bras pour se saisir du criminel qui est en train d'aiguiser ses armes destinées à consommer notre ruine et notre perle? C'est d'un fait de cette nature, prouvé pièces en main, que l'Empereur entendait faire juge l'Europe entière.

En tout cas, sous peine d'illogisme flagrant, on ne saurait prêter à Napoléon la moindre velléité d'avoir songé, par cette expédition, à violenter et à humilier Frédéric-Guillaume, qu'il pressait, à la même heure, do rehausser l'éclat de la couronne prussienne en la transformant en couronne impériale. Ce fut cependant, à la Cour de Berlin, le prétexte d'une véritable levée

(1) Correspondance de Napoléon t', X, 17.

Page 1