L'AFFAIRE RUMBOLD
de boucliers de la part des gens hostiles à la France. L'occasion était belle; le Roi ne pouvait, disait-on, laisser passer une insulte qui lui devenait personnelle, vu son titre de Directeur du cercle de la Basse-Saxe, titre dont peut-être il n'avait encore jamais excipé, tout au moins vis-à-vis des puissances étrangères, car on ne le vit pas s'en servir Tannée précédente , pendant les discussions relatives au port de Cuxhaven. On ne l'avait pas vu non plus s'en soucier beaucoup quand, sur l'injonction de Paul 1", il envahissait lui-même, en 1801, les Etats du Sénat hambourgeois. Pas davantage il ne s'en targua lorsque l'Angleterre intervint directement près des autorités de Hambourg et exigea que lui fussent livrés Napper-Tandy et autres Irlandais, accusés d'être au service de la France (1). Pour relever ses droits en face de Napoléon, il lui fallut donc peser les actes de ce dernier avec d'autres poids que ceux dont il avait jusque-là fait usage. Quoi qu'il en soit, se faisant une arme sérieuse de ce titre tombé en désuétude, tout ce qu'il y avait d'Anglais, de Russes, d'Autrichiens à la Cour de Prusse se mit en devoir d'exercer une pression vigoureuse sur l'esprit du Roi pour le convaincre qu'il était blessé dans son amour-propre et dans sa dignité royale. Avec les idées qu'à la Cour on se faisait du caractère altier et intransigeant de Napoléon, on y était certain qu'on tenait Poccasion tant attendue d'une rupture complète, d'une guerre contre la France.
Ce fut une terrible crise pour Frédéric-Guillaume. Etreint par les excitations guerrières, les reproches de pusillanimité venant de son entourage le plus immédiat, il s'épuisait en arguments spécieux pour s'épargner de pousser les choses à leur irrémédiable extrémité. Il s'efforçait de persuader aux violents que l'affaire ne concernait pas la Prusse de si près, et surtout pas exclusivement, 11 concédait que les procédés de Napoléon
(1) Thibaldeau, IV, 145.
étaient contraires au droit des gens, mais il y voulait voir plutôt une insulte à l'Angleterre qu'un attentat à sa dignité personnelle et qu'une violation proprement dite de sa neutralité : son aversion naturelle pour une action effective, pour une décision formelle, lui fournissait ainsi en abondance des réponses dilatoires aux objurgations qui l'assaillaient de toutes parts. Sans s'arrêter aux scrupules et aux hésitations de son Roi, le ministre Hardenberg prenait toutes les dispositions pour rendre la guerre inévitable. Il fit connaître publiquement que la mission du colonel Knobelsdorff à Paris avait été arrêtée en route; qu'il avait mandé d'urgence à Berlin le duc de Brunswick, le généralissime, « le dieu des batailles. 55 Celui-ci, avec l'assurance propre aux hommes marqués pour la défaite, se portait fort de vaincre aisément l'armée française; en un mot, il a répondait de tout (1) » . Devant l'animation qui régnait autour de lui, le Roi se trouva dans la nécessité de donner satisfaction au parti des exaltés. Le 30 octobre, Frédéric-Guillaume écrivit à Napoléon en lui demandant des explications sur le ton le plus pressant : «Je suis compromis, disait-il, et je le suis de la façon la plus sensible. Je le suis parce que j'ai dû répondre de la sûreté d'un ministre accrédité près de moi et que le maintien de la police générale du Cercle est mon premier devoir comme directeur... Le moment est d'une importance trop alarmante pour n'avoir pas dû appeler directement sur sa nature l'attention de Votre iMajesté Impériale... Je vous demande donc comme la preuve de votre amitié et de votre considération, comme le sceau du passé et le gage de l'avenir, comme une détermination dont le refus ne me laisserait plus le moindre doute sur l'erreur oii je suis tombé en croyant nos sentiments réciproques, de donner des ordres pour que le chevalier Rumbold soit incessamment
(1) Ranke, Hardenbergs Eigenluindige Memoiren, II, 95 et suiv. ; F. de Mar- TE\s, Recueil des traités de la Russie, VI ; Allemagne, 311-313; Archives royales pnissieiiîies, etc., II, 312.