L'AFFAIRE RUMBOLD
remis en liberté et l'opinion absolument satisfaite sur ce qui s'est passé (1). » Cette sorte d'ultimatum avait comblé de joie les partisans de la guerre. Il était certain, pour eux, que l'empereur des Français, tel qu'on croyait le connaître, n'obtempérerait pas à la mise en demeure qui lui venait de Berlin.
Contrairement à cette attente, leur espérance fut de courte durée, car l'Empereur n'hésita pas à donner au Roi les plus amples satisfactions. En disant qu'il agit instantanément, nous n'employons pas une figure ; c'est le fait matériellement exact. Il n'y a qu'à lire la lettre de l'Empereur pour en être convaincu : «J'ai reçu la lettre de Votre Majesté du 30 octobre, aujourd'hui à huit heures du soir, et qui m'a été remise par AI. de Talleyrand. J'ai été sensiblement ému des sentiments de confiance et d'amitié qu'elle contient. De premier mouvement et plein de la lecture de votre lettre, j'ai envoyé les ordres nécessaires pour que, dans la nuit même, M. de Rumbold fut relâché, me désistant même de toutes enquêtes et plaintes contre cet individu. Votre Majesté ne souffrira sûrement pas qu'il retourne à Hambourg, ni qu'il y ait dans cette place aucun agent anglais jusqu'à ce que le Cabinet de Londres ait adopté d'autres principes que ceux qui se trouvent dans la circulaire de lord Hawkesbury. Puisque l'événement de Hambourg a si péniblement affecté Votre Majesté, je dois moi-même le considérer comme un des événements les plus malheureux que j'aie éprouvés, car votre contentement personnel fait partie de mon bonheur (2). 55
Les hommes les plus pointilleux en matière de réparations de torts sont appelés à se prononcer sur cette amende honorable et à dire s'il est possible d'en effectuer une avec plus de spontanéité, avec plus de chaleur cordiale et, pourrions-nous presque dire, avec plus d'humilité. Quelle que soit la part qu'on veuille faire au calcul politique, il est difficile d'admettre que \apo-
(1) Archive.'! roijnles prussiennes, etc., II, 309.
(2) Correspondance de Xapoléon l", X, 47.
léon aurait pu revenir de son erreur avec plus d'empressement et plus de sensibilité. De Saint-Cloud, sur-le-champ, un exprès fut envoyé à Paris, avec mission de faire élargir immédiatement Rumbold. Cet ordre donné, l'Empereur se mit sans désemparer à écrire sa lettre au roi de Prusse ; il la termina à (rois heures du matin. Un courrier montait à cheval, à quatre heures, et prenait la route de Berlin (1). Telle était la façon dont cet homme, réputé irréductible dans ses volontés, cherchait à effacer une faute dont toute l'Europe était témoin. Il fit plus, dût son amour-propre en souffrir, son prestige en être diminué, il laissa publiquement au roi de Prusse le bénéfice de son intervention : il fit annoncer par les journaux et informer llumbold lui-même que l'incident n'aurait pas de suite, uniquement par égard aux sollicitations de Frédéric-Guillaume III (2).
Quand on reçut à Berlin la lettre d'excuses (car c'est bien ainsi qu'il faut la nommer) de l'empereur des Français, elle y causa une joie générale, vu que, pour des raisons différentes, elle satisfaisait les deux camps opposés; et d'abord les collaborateurs du Roi, ceux qui connaissaient sa répugnance invétérée pour la guerre, étaient dans le ravissement. « Le Roi est aux nues : j'aurais cru à la chute du ciel avant de croire à ce dénouement, » disait à Hardenberg le conseiller du Roi (3). « Embrassonsnous avec une joie que la crainte ne trouble plus, écrivait le même conseillera l'ambassadeur de France, et soyons orgueilleux de nos patries. Oli ! celte lettre de l'Empereur! La connaissez-vous? L'avez-vous lue? C'est un mélange de noblesse et d'amitié dont l'effet est irrésistible. Le mal que nous avons craint est devenu pour le Roi la source de la satisfaction la^plus pure, et un moyen de confiance à l'épreuve des événements. L'estime a pris tout d'un coup un caractère de cordialité,
(2) Moniteur du 11 novembre 1804.
(3) Ranke, Hardenbergs Eigenliaiidige Memoiren, II, 108.