LA PKISSK A\ A\T AI AU EN GO
d'eiiranls de France? Par fidélité à ce programme, devenu pour lui immuable et sacré, Napoléon aura, durant de longues années, les yeux fixés sur la Prusse, et, quand il ne pourra trouver en elle l'alliée effective, il voudra toujours douter de son hostilité plus ou moins habilement dissimulée, mais pourtant réelle ; il suppliera le Cabinet de Berlin de prendre l'initiative d'une médiation des Cours du nord en faveur de la paix.
L'Autriche, ayant reconstitué ses forces pendant l'hiver 1799, se préparait à reprendre les armes; la guerre était imminente. Avant de se mettre à la tête des troupes et de les conduire sur le chemin glorieux qu'il allait tracer d'une extrémité à l'autre de l'Europe, le Premier Consul fit un nouvel appel à l'intervention de la Prusse. « Quel parti, mande-t-il à Talleyrand, le 21 janvier 1800, quel parti serait-il possible de tirer de la Prusse pour accélérer la paix générale continentale ou partielle, avec quel- (ju'une des puissances belligérantes? Quelle espèce de notification pourrait-on lui faire pour l'engager de plus en plus en notre faveur (1)? » Cette note tendait à obtenir delà Prusse, faute de mieux, qu'elle voulût bien s'employer à la réconcilialion de la Russie et de la France, (jui, depuis le règne de Catherine 11, avai<>nt vécu en une sorte d'état de guerre permanent. Des communications à cet égard avaient déjà été faites par 1 alleyrand à la fin de l'année précédente, mais n'avaient été accueillies à Berlin que par de vagues réponses. Au lieu d'intervenir près de l'empereur Paul î", on se bornait à transmettre rr.)idemcnt à M. de Kriidner, l'ambassadeur russe, les désirs du i'rcniier Consul, auquel on demandait en même temps de spéciliei' tout d'un coup quelles seraient les prétentions que la France apporterait au moment de conclure la paix. Napoléon ne pouvait se conformei" à celte exigence sous peine de commettre une maladresse; car, ce qu'il voulait, c'était que les puissances
(I) Curresjjoudaiice de .\ui/Jol(Oii I ' , VI, KM.
se réunissent, non pour statuer sur un ultimatum émanant de lui, mais pour examiner de concert les justes demandes des uns et réduire les revendications excessives des autres. C'est à maintes reprises que Talleyrand dit à Sandoz-Rollin, Tambassadeur prussien : « Nous n'avons point d'ambition politique, et ce mot dit beaucoup pour votre Cour, qui saura l'entendre. Tout ce qui a fait des difficultés à Rastatt n'en fera plus aujourd'hui. " Et, quand son interlocuteur insiste pour obtenir une déclaration précise sur tel ou tel point de la ligne du Rhin, Talleyrand réplique : « Affirmer comme nous le faisons que nous n'avons point d'ambition, c'est disposer les puissances belligérantes à traiter (1). "
Quelques jours plus tard, le Premier Consul lui-même dit à l'ambassadeur prussien : « ... Le roi de Prusse voudrait-il opérer une réconciliation utile entre la France et la Russie? Je m'engagerais alors à ne faire la paix avec l'Autriche que sous les conditions qui seront jugées les plus convenables au maintien de l'équilibre général... En Allemagne, je tiens à la ligne du Rhin dans le sens déterminé par le traité de Campo-Formio, mettant de côté tout ce qui a été dérogé par l'ancien Directoire... Je laisserai encore au roi de Prusse le choix de rentrer, à la paix, en possession de ses provinces transrhénanes, s'il préférait de les conservera les échanger... (2). 5)
Pensant probablement amener plus de bon vouloir de la part de Frédéric-Guillaume III en se montrant personnellement aimable. Napoléon, au cours de ces pourparlers, chargea le général Beurnonville, notre ambassadeur, de demander au Roi un buste du Grand Frédéric pour les galeries du Louvre. Cette icquête, flatteuse pour l'amour-proprc prussien, ne reçut pas l'accueil enthousiaste qu'en attendait Napoléon : « Je suis on ne peut plus sensible, répondit le Roi, à celte preuve particulière
(t) Archives roijales prussiennes, etc., I. 3G6. (â) Ibid., I, :37'o.
LE lîlSTE DU GRAXD FREDERIC 23
de l'estime du Premier Consul pour le Grand Frédéric. Je vous prie de lui en témoigner toute ma gratitude. J'ai le regret de n'avoir ni buste, ni statue de Frédéric II, mais je me ferai un plaisir de vous faciliter les moyens de vous en procurer. " « Vous savez, ajoute Beurnonville dans sa dépêche, qu'on est essentiellement économe dans cette Cour... Je crois donc devoir m'attendre à acheter ce buste, lorsqu'on l'aura trouvé (1). )5
On finit par aller chercher ce buste à Berlin même. Un ordre de l'Empereur, du 5 novembre 1806, porte : ^i Le général Sansou est autorisé à faire enlever le buste eu marbre de Frédéric II, qui est dans la salle de mes aides de camp, pour être transporté à Paris, au Dépôt général de la Guerre. Le général Sanson fera mettre une inscription qui rappellera l'époque où ce buste a été pris et donné en dépôt par PEmpereur. «
En 1814, les Prussiens pénétrèrent au ministère de la Guerre à Paris, avec ordre de reprendre le portrait en marbre du Grand Frédéric. Leurs recherches furent vaines, attendu qu'à l'approche de l'invasion on l'avait enterré dans les caves du Dépôt. Les officiers prussiens se consolèrent en faisant main basse sur des collections de cartes géographiques et d'albums d'uniformes anciens très précieux (2).
Plus on insistait de Paris afin d'obtenir vis-à-vis de la Russie les bous offices de la Prusse, plus celle-ci s'obstinait à vouloir connaître les bases sur lesquelles la France désirait fonder la paix générale. Au dire du Cabinet, c'était chose essentielle, exigée en quelque sorte par la Russie. Or la chancellerie russe ne se souciait nullement alors des prétentions françaises. On était Id-dessus parfaitement renseigné à Berlin ; on y avait appris depuis longtemps par AI. de Kriidner, que Paul 1" ne voulait
(1) Archives du minislcre des Affaires Ktratigi-res, Prusse, 191.
(2) Archives du ministère de la Guerre.
absolument entendre aucune proposition de celui qu'il aj)pelait «l'usurpateur corse » (1). (30 janvier 1800.)
Saus attribuer à la Prusse une mauvaise volonté décidée, Napoléon fut bien obligé de s'avouer qu'elle n'était pas pressée de contribuer à la conclusion de la paix générale. Si telle n'eût pas été l'intention secrète du Cabinet de IJerlin, pourquoi n'aurait-il pas provoqué cette réunion des puissances que la France demandait avec persistance? Le Premier Consul sentit parfaitement que la politique berlinoise avait pour but de l'enchaîner par des déclarations préalables, discutées, modifiées, agréées par la Prusse. Celle-ci, qui en matière d'agrandissement territorial avait un appétit insatiable qu'elle montra trois ans plus tard, au moment du partage des indenmités allemandes, n'aurait sans doute pas été fâchée de noyer ses revendications exagérées dans un plan général, présenté comme étant de la conception personnelle de Bonaparte. De cette manière on no compromettait que la France; on pouvait même, le cas échéant, faire chorus avec ceux qui auraient trouvé que le Premier Consul refondait arbitrairement la géographie de l'Europe. Est-il besoin de faire remarquer que la voie où la Prusse voulait pousser \c gouvernement français était absolument nuisible à la cause de la paix : apporter un programme rédigé d'avance par une seule des parties appelées à délibérer, n'était-ce pas rendre le Congrès impossible, en limitant d'avance ses droits et son chansp d'opérations?
Aussi, quand il vit que par suite des lenteurs intéressées de la Prusse il n'aboutirait à rien, quand il jugea que l'heure des espoirs pacifiques était passée, Napoléon, qui avait résolu de prendre le commandement de l'armée d'Italie, déclara à l'ambassadeur prussien qu'il déclinait pour le moment la médiation du Roi, naguère tant désirée, et il ajouta : « Je ferai donc la
(1) r. DK Marïkxs, Recueil des traités et consentions conclus par la Russie, VI ; Allemagne, p. 268.