JUBILATION GENERALE A BERLIN
d'abandon, et Napoléon, accoutumé aux conquêtes, vient d'en faire une par un trait de plume (1). «
Quant au parti de la jeune Cour, composé de tous les turbulents qui escomptaient d'avance la victoire des Prussiens sur l'armée française le jour où celle-ci oserait accepter le combat, il triomphait encore plus bruyamment. Il voyait dans la reculade de Napoléon la confirmation de ses pronostics. Suivant lui, la peur des troupes invincibles du Grand Frédéric avait inspiré une sage prudence à l'arrogant devant qui l'Europe tremblait. Ces illusions s'enracinèrent chaque jour davantage et la plupart des officiers devinrent des fanfarons applaudis. Ils piaffaient d'orgueil en attendant l'heure de cueillir les lauriers. Il semble bien que, sous l'influence de cette folle confiance qu'on partageait tout près de lui, Frédéric-Guillaume prit petit à petit, dans ce courant d'idées, une certaine assurance qui, grandissant chaque jour, le conduisit, en 1806, à se croire, comme le lièvre de la fable, lui aussi, un foudre de guerre.
A l'élan d'amitié de Napoléon il répondit avec une sorte de froideur majeslueuse, comme pour rappeler au monarque de date récente la dislance qui les séparait. En prescrivant au colonel Knobelsdorlf de rester à Paris jusqu'au moment du sacre qui devait avoir lieu un mois plus tard, il lui recommande de garder une certaine réserve dans l'expression de ses sentiments: « Vous ne pourrez à cette époque, dit-il, vous dispenser de saisir l'occasion pour faire verbalement à l'Empereur un compliment convenable, quoiqu'en termes généraux, sur la part que je prends à son élévation au trône. Si cependant vous vous étiez déjà acquitté d'un compliment pareil, à la remise de ma lettre, cela pourra suffire et vous vous en tiendrez là (2). »
Napoléon de son côté comblait de prévenances Penvoyé de
(1) Archives roijales prussiennes, etc., II, 315.
(2) IbicL, 315.
Prusse. Ou en jugera par le compte rendu qu'en fait celui-ci à sa Cour: «Je crois de mon devoir, écrit-il, de rapporter à Votre Majesté quelques détails sur mon séjour à Fontainebleau, la manière extraordinairement distinguée dont j'ai été traité ne pouvant être envisagée que comme une marque que l'empereur des Français a voulu donner du cas qu'il faisait d'un iiomme qui a l'honneur d'être chargé près de lui d'une commission particulière de Votre Majesté. Je reçus, le 26 au matin, une lettre du maréchal Berthier par laquelle il m'invitait, au nom de l'Empereur, de me rendre le lendemain à Fontainebleau pour y chasser avec le souverain. Je suis Je seul des étrangers et du corps diplomatique qui ait reçu une pareille invitation. Arrivé le 27, à huit heures du matin, à Fontainebleau, je fus engagé de me rendre à neuf heures et demie au château pour y déjeuner. Ma femme fut invitée pour déjeuner avec l'Impératrice; en sortant de son cabinet, l'Empereur vint à moi pour me dire quelque chose de très agréable. Le grand maréchal m'indiqua la voiture dans laquelle je me rendrais jusqu'à l'endroit de la forêt où la chasse devait commencer, et le grand écuyer me remit un papier sur lequel se trouvaient les noms des cinq chevaux de l'Empereur qui seraient à ma disposition. Ma voiture précédait immédiatement celle de l'Empereur; les maréchaux Soult, Ney et le général Duroc y étaient avec moi ; ils me forcèrent de prendre une place au fond. Ma femme se trouvait dans celle de l'Impératrice, qui eut la bonté de lui donner une place entre elle et la princesse Joseph. De retour de la chasse, nous reçûmes de M. de La Rochefoucauld l'invitation de dîner chez l'Impératrice. En nous mettant à table, l'Empereur me dit de m'asseoir à côté de l'Impératrice, vis-à-vis de lui. Après le dîner on arrangea deux parties de whist; l'Empereur, qui ordinairement ne joue pas aux cartes, eut la bonté de jouer avec ma femme. J'eus l'honneur de faire la partie de l'Impératrice. Après le jeu, qui ne dura guère au delà d'une demi-heure, l'Empereur fit
L'AMBASSADEUR PRUSSIEX^ A FOXTAIXEBLE AU 233
d'une manière très intéressante le récit de ses campagnes d'Egypte... Vers dix heures du soir, l'Empereur et l'Impératrice se retirèrent; je partis la même nuit encore pour Paris (1). 5>
Cependant, tout en répondant presque du bout des lèvres à des protestations si chaleureusement dispensées, le roi de Prusse, qui n'oubliait pas le côté pratique des choses, tenta de profiter des bonnes dispositions de Xapoléon pour obtenir la remise intégrale du Hanovre. Mais, à moins de garanties formelles que seule pouvait assurer une alliance effective, la France n'entendait pas aliéner le gage précieux de compensation dont elle était détentrice. Le Roi dut donc se contenter d'un accord par lequel le nombre des troupes françaises d'occupation serait diminué de manière à ne pas inquiéter les frontières prussiennes (2).
Knobelsdorff rapporte qu'à son audience de congé, après le couronnement, l'Empereur remit de nouveau sur le tapis la question de l'Electorat et lui dit que, '; maître actuel du Hanovre, il ne pensait pas à le garder, mais qu'il verrait avec plaisir que le Roi en fît l'acquisition, moyennant un arrangement; que du reste il désirait l'agrandissement de la Prusse qui, à proportion de ses voisins, n'était pas encore assez puissante... (3). «
Devant ces traits d'une sollicitude si constante, la Prusse ne pouvait demeurer tout à fait glacée. Les rapports sont excellents à la surface entre les deux puissances, à la fin de 1804 et dans la première partie de 1805. L'Empereur et sa Cour faisaient parade de leur admiration pour la force et la sagesse de la Prusse, les journaux mêlaient leur voix au concert des compliments. Le Moniteur soutenait que deux cent mille Prussiens étaient encore deux cent mille soldats de Frédéric et que personne n'était en droit de ne pas considérer l'armée prussienne comme l'une des plus redoutables de l'Europe. Par réciprocité les jour-
(1) Archives royales prussiennes, etc., II, 322.
(2) BiGNOX, IV, 42.
(^3) Archives royales prussiennes, etc., II, 330.
naux allemands étaient pleins de grâces pour Napoléon. On ne pouvait assez parler de sa douceur, de son humanité, de ses égards pour les veuves, les orphelins et les opprimés ; de ses bonnes intentions poin- les peuples, pour les Allemands en particulier, de son amitié et de ses intentions pour la Prusse, de son goût pour les Arts et les Sciences. L'opinion publique ellemême, entraînée sans doute par la presse, était complètement favorable à Napoléon. Dans ses cours le professeur Hegewiscb, de Kiel, voyait en lui l'égal de Charlemagne (1).
C'était l'époque où le Tsar, contrarié dans ses projets de coalition, voulait voir tout le monde vendu à la France : Lombard, le secrétaire du Roi, d'abord, puis Lucchesini, l'ambassadeur à Paris, qui aurait été gagné au moyeu de participations financières dans des opérations louches avec Talleyrand et Mme Grant. Il aurait eu sa part du million versé à propos de l'accord de la République batave avec le prince d'Orange ; Mme de Lucchesini elle-même aurait profité des tripotages de Flachat, fournisseur des armées (2).
Alais l'attitude irritée du Tsar ne pouvait qu'exciter Napoléon à renchérir sur ses démonstrations amicales envers la Cour de Rerlin. Son désir de se rendre agréable passait au même rang que les plus hautes affaires gouvernementales. Quand il reçut la nouvelle du décès de la reine douairière de Prusse, on le vit presque s'effarer par suite de l'absence, en sa nouvelle Cour, des règles d'étiquette qui s'imposent à l'annonce de pareils événements. Par l'inclination souvent remarquée déjà de son caractère, il tient essentiellement à ce qu'on n'ait pas l'air de gens mal élevés, ignorants des convenances monarchiques. Comment s'habillera-t-il? Quels costumes prendra-t-on à la Cour? Que feront les fonctionnaires sur tout le territoire de l'Empire? Autant de questions qui deviennent une véritable
(1) C. vo\ i)ER GoLTz. liosbach et léna, -331-332; Moniteur du 5 avril 1804.
(2) Ranke, Hardenbergs Eigenlitindige Memoiren, II, 163.
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affaire d'Elat, dont il prend lui-même la direction. La nouvelle lui parvient à Troyes, où il était de passage. Aussitôt il écrit à Cambacérès : « Le roi de Prusse vient de me notifier la mort de la reine douairière; il est donc nécessaire de prendre le deuil. On le prend à Berlin pour Irois semaines. Je ne sais ce que faisait dans de telles circonstances la Cour de Versailles, dont je veux suivre l'usage. M. de Ségur, qui avait fait un travail sur les deuils, n'est pas ici. Cependant il faut se décider promptement afin que le deuil soit fixé avant mon arrivée à Milan. Réunissezvous à M. l'archi trésorier pour me proposer un projet sur la manière dont je dois porter le deuil et sur celui que doivent prendre les grands officiers, l'Impératrice, les dames, etc. Examinez s'il doit s'étendre aux généraux et aux préfets, s'il doit être donné à la livrée et de quelle manière... Etant dans l'usage de porter l'uniforme, je ne crois pas devoir changer d'habit. Lorsque vous aurez déterminé le deuil que doit prendre l'Impératrice, informez-en Aime de Lavalette, afin qu'elle ait à préparer sur-le-champ les vêtements et les ajustements nécessaires et qu'ils soient envoyés dans les vingt-quatre heures (1). "
Il y eut des échanges gracieux entre Paris et Berlin. Le roi de Prusse fut le premier souverain décoré de l'ordre de la Légion d'honneur. Furent aussi promus à cette dignité le prince Ferdinand, seul frère survivant du Grand Frédéric, le duc de Brunswick, le feld-maréchal de Mollendorff, le général de Schulenbourg-Kohnert, les ministres Haugwitz et Hardenberg. Par contre il y eut une pluie de décorations de l'Aigle noir : Murât, Cambacérès, Berthier, Talleyrand, Duroc et Bornadotte en furent gratifiés (2). Le marquis de Lucchesini fut chargé par le Roi de remettre lui-même le grand cordon de l'ordre à Napoléon. Les insignes arrivèrent à Paris peu de jours après le départ de l'Empereur, qui allait à Milan se faire couronner roi d'Italie.
(1) Correspondance de Napoléon b\ X, 287.
(2) Ra\ke, Hardenbergs Eigenhàndige Memoiren, II, 151.
Napoléon, comme on le sait, était, en même temps que Premier Consul de la République française, président de la République italienne depuis janvier 1802. Cette qualité lui avait été reconnue par l'Europe, même par l'Angleterre, aussi bien dans les négociations des indemnisations allemandes que dans celles de la paix d'Amiens. La France s'étant transformée en empire, il était assez rationnel que les institutions d'Italie fussent en harmonie avec le nouveau mode de gouvernement. H n'y avait par le fait rien de changé dans les rapports des deux pays. Rien n'était ajouté à l'étendue des pouvoirs de la France; il n'y avait qu'un titre plus étincelant, substitué à une appellation républicaine. Aussi cette modification toute nominale, sorte de nivellement, se fit-elle sans protestations sérieuses en Europe. Elle n'eut lieu que six semaines après l'adhésion formelle du principal intéressé, l'empereur d'Autriche, celui dont les ancêtres, depuis Othon le Grand, étaient titulaires de la couronne d'Italie. François II, par lettre directe à Napoléon, ne faisait de restriction que pour la séparation des deux couronnes (1). Satisfaction sur ce point lui fut donnée par la qualification d'empereur des Français et roi d'Italie, qui fut adoptée.
Los fastes éclatants du sacre de Milan auraient pu contenter les plus hautes ambitions de parade, mais Napoléon, habile metteur en scène, ne négligeait pas les plus petits moyens de frapper l'imagination des foules. Avisé que Lucchesini était chargé par le roi de Prusse de lui remettre le grand cordon de l'Aigle noir, il avait décidé qu'il ne recevrait l'ambassadeur prussien qu'à Milan, où celte cérémonie paraîtrait aux yeux de l'Europe sceller l'accord entre la Prusse et la France, en même temps qu'elle serait une reconnaissance publique de la nouvelle royauté d'Italie. On s'arrangea de façon que Lucchesini ne put joindre l'Empereur sur le territoire français; le service des relais
(1) Archives de la Cour de l'Etat d'Autriche. (Lettre de Fraurois II à Napoléon. Vienne, le 16 .avril 1805.)