‹ Napoléon et la paixChapitre 62 sur 148 · LE CORDOX DE L'AIGLE NOIR · texte numérisé non relu

LE CORDOX DE L'AIGLE NOIR

permettait alors de faire tout ce qu'on voulait pour hâter ou retarder la marche d'un voyageur. En Italie, on trouva des prétextes pour entraîner Lucchesini jusque dans la capitale lombarde.

Enfln, le 13 mai, il fut admis à une audience de l'Empereur, « La remise de la boîte contenant les marques des grands ordres de Prusse et de la lettre de Votre Majesté, dit-il dans son rapport au Roi, fut précédée d'un petit compliment de ma part, auquel l'Empereur répondit avec une extrême affabilité. La lecture de la lettre et l'examen des insignes de ces ordres donna lieu à un entretien marqué par des témoignages éclatants de joie, de reconnaissance, d'égards et d'un attachement bien prononcé pour l'auguste personne de Votre Majesté. Ce souverain me recommanda à deux reprises. Sire, de vous en transmettre promptement l'expression à Berlin. Immédiatement après l'audience Sa Majesté parut à cheval, à la grande parade, avec l'étoile de l'Aigle noir et le grand cordon jaune, seul sur son uniforme; et, le soir, s'étaut rendu, pour la première fois eu public, au grand théâtre de l'Opéra, il s'y montra avec la même décoration (1). )' On reconnaît là le système de cajoleries dont Napoléon était coutumier vis-à-vis de la Prusse et qui cadraient d'ailleurs avec ses calculs politiques.

Avant tout il avait besoin que la Prusse restât immobile et il cherchait à faire oublier le mauvais effet qu'avait produit à la Cour de Berlin l'arrestation du consul Rumbold. Bien qu'il eût donné ample satisfaction à cet égard, les personnes qui embrassaient contre lui le parti de l'Europe, celles qui étaient enflammées par l'espérance orgueilleuse d'une victoire certaine sur les Français, profitaient du prétexte de cette arrestation pour insinuer avec quelque apparence de raison que Napoléon avait cédé uniquement parce qu'il se trouvait en état de guerre avec l'Angleterre, mais que plus tard les complications les plus inattendues

(I) Archives royales prussiennes, etc., II, 339 à 345.

étaient à redouter du caractère violent qu'on lui attribuait ; on s'obstinait à ne pas vouloir remarquer que ces infractions aux conventions internationales étaient toutes issues de l'espèce d'ostracisme dont l'Europe entendait frapper la France et son chef.

Certes il eût été préférable d'éviter de donner prise à des jugements même entachés d'une partialité évidente; mais, si l'on regarde avec sincérité la situation exceptionnellement critique à laquelle l'Angleterre et la plupart des souverains avaient acculé Napoléon, surtout en cette période de 1803 à 1805, c'est-à-dire depuis le moment oîi la guerre d'Angleterre devint inévitable jusqu'au jour oii il leva le camp des côtes de l'Océan pour faire face à l'Autriche et à la Russie, peut-être sera-t-on étonné qu'il n'ait donné lieu qu'à un nombre aussi infime de griefs, tous expliqués par des nécessités impérieuses, tous réparés proinptement comme dans l'affaire Rumbold. Peut-être aussi admettrat-on que, pour n'avoir suscité que ce minimum de plaintes, il lui fallut souvent une pondération d'esprit, une longanimité que beaucoup d'autres à sa place n'auraient pas eues. Avec cette constatation naîtra probablement un sentiment de haute admiration pour l'un des efforts de volonté et d'intelligence les plus énormes qu'ait encore entrevus l'humanité.

L'œuvre était immense. L'homme, au moral comme au physique, se montra digne de l'accomplir ; ni son activité, ni son application, ni son énergie ne connurent de défaillance. Son corps était d'acier ; son cerveau inépuisable.

Improviser des ports, créer une marine là où il n'y avait même pas d'ateliers de constructions navales ; faire sortir ceuxci de terre, les remplir d'ouvriers ; ériger chaque promontoire en un fort avancé ; tenir en respect les redoutables forces marilimes ennemies ; électriser tout un peuple, lui inspirer un enthousiasme belliqueux, lui donner la résolution de vaincre ou de mourir ; réunir en face de l'agresseur une armée formidable et menaçante, visible pour ainsi dire à l'œil nu des côtes

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d'Angleterre ; tenir cette armée en haleine dans l'impatience du combat ; enflammer les imaginations ; faire chez tous du courage un devoir, de l'audace une règle, de l'béroïsme une habitude ; pendant deux ans être là, sur le rivage, inattaquable et inattaqué, soufflant au contraire l'effroi sur la Grande-Bretagne ; puis, comme par magie, voiturer toute une armée, eu une course à fond de train, des bords de la Manche aux portes de l'Orient ; battre deux empereurs ; détourner le mouvement à revers d'une armée prussienne ; et, comme récompense de ces beaux efforts militaires, voir, suprême jouissance d'orgueil, le César germanique en personne qui implore la paix pour éviter la perte de sa couronne; se trouver triomphant dans la capitale de l'Autriche ; entre temps, fonder ce que la France n'avait pas vu depuis dix siècles, une nouvelle dynastie; se faire couronner empereur des Français et roi d'Italie; restaurer la religion catholique ; créer des institutions qui s'agrègent dans un peuple, telles que la Légion d'honneur; et par-dessus tout rendre l'ordre, la vie normale à un pays hier encore noir de boue, de sang, de brigandage, de haines et de désordres ; ce fut la tâche du Premier Consul et du nouvel Empereur. Il fit en trois ans plus qu'il n'en fallait pour illustrer trois règnes mémorables.

A quel prix ces résultats furent-ils obtenus ? 11 ne se contenta pas d'être l'inspirateur ou le commutateur de mouvements savamment étudiés dans les bureaux méthodiques. Non, par son exemple il a déterminé toutes les volontés, il a stimulé toutes les énergies, il a tout entraîné avec lui. Il a prouvé, pour ainsi dire, que les forces humaines n'avaient pas de limites. S'attelant lui-même à tous les labeurs, sur terre, sur mer, de jour, de nuit, il est partout, sur la Manche, sur le Rhin, en Hollande, en Belgique, en Italie, et partout il emporte dans sa tète l'administration de l'Etat. Prêt à toute heure pour les moindres besognes, il dicte sur une nacelle, au cours d'une manœuvre navale, une lettre diplomatique à un souverain aussi bien qu'il interrompt

une audience d'ambassadeur pour ordonner de transporter trois canons de Valence à Boulogne.

Et toutes ces choses, petites et grandes, il les lait sous la malveillance humiliante et inexorable des Cours de l'Europe qui décuplent les difficultés internationales ; sous le fer acharné des assassins royalistes, stipendiés par l'Angleterre ; sous l'oppression des anxiétés que suggèrent inévitablement des résolutions telles que l'exécution du duc d'Eughien, l'arrestation du général Moreau; sous la terrible inquiétude, pendant qu'il est retenu sur les rives de la Manche, de se voir à chaque instant attaqué dans le dos par l'Europe coalisée.

Entouré d'ennemis, les uns s'inlroduisant clandestinement en France, les autres postés à toutes les frontières qu'ils sont prêts à franchir au premier signal de sa défaillance, ou bien attiré traîtreusement, par des provocations de guerre, dans cette vaste arène qui s'appelle l'Europe, il ressemble au taureau harcelé ; le salut est pour lui dans les résolutions rapides, foudroyantes, dans les coups brusquement décisifs de l'animal traqué qui fonce sur l'adversaire et le désarçonne. C'est dans cette lutte sans merci, rendue plus difficile par les complications d'un immense labeur, qu'on doit se le représenter pour comprendre qu'il était inévitablement réduit à des actes défensifs, peut-être irréguliers et contraires aux usages conventionnels, mais impérieusement commandés par sa sécurité personnelle si nécessaire au maintien de l'ordre intérieur, à la conservation du territoire national et, tranchons le mot, à l'honneur, et — il pouvait le croire — à l'existence de la patrie française.

Certains historiens s'évertuent à vouloir prouver que Napoléon ne créa tout le mouvement maritime des côtes, « n'inventa » le camp de Boulogne et les grandes manœuvres de l'embarquement que pour se procurer un puissant argument contre l'Autriche, qu'il pourrait accuser ainsi de le détourner de sa grande entreprise en le forçant à reporter la guerre sur le continent.

SINGULIERE COMCIXAISON PRETEE A NAPOLEON 241

Et voici par quels artifices ils soutiennent leur théorie : « Le 23 août 1805, disent-ils, Napoléon ordoone à Talleyrand de préparer le manifeste de la guerre avec l'Autriche. Il devait y développer cette idée que l'empereur François II avait porté la plus grande partie de ses forces dans le Tyrol et en Italie précisément au moment où les troupes françaises étaient embarquées pour attaquer l'Angleterre. Cela n'était pas vrai, car l'Autriche armait depuis des mois et Napoléon était au courant, tandis que l'embarquement de l'armée de Boulogne ne fut résolu qu'en août. Les derniers ordres datent du 20 au 22. Au surplus il avait, dès la mi-juillet, négocié avec la Prusse afin d'en obtenir que les troupes de Frédéric-Guillaume relevassent les siennes dans le Hanovre, ce qui prouve bonnement qu'à ce moment-là déjà il songeait à faire marcher son armée à l'est (1). »

Nous reconnaissons volontiers que Napoléon était au courant des intentions de l'Autriche ; du reste les archives de ce pays sont pleines d'avertissements très explicites, même comminatoires, émanant de Paris, et dont un, daté du 4 août 1804, c'està-dire treize mois avant la levée du camp des côtes de l'Océan, fait remarquer combien l'altitude ambiguë du Cabinet de lienne est intolérable pendant qu'une armée française de trois cent mille hommes se trouve retenue « les bras croisés sur les bords de la Manche » . A celle remontrance, comme à d'au.t.res non moins sévères que nous reproduirons également, l'Autriche répondait toujours par des attestations pacifiques et en donnant de ses armements des prétextes parfois puérils tels « qu'un cordon sanitaire •' dont nous parlerons à son heure.

El Napoléon, tenant à ne pas s'écarter de son programme qui était de viser à Londres pour décapiter la coalition, acceptait les explications de Vienne, feignait d'être tranquillisé, proclamait sa quiétude en affirmant que le souverain autrichien et

(1) D' A. FoLRMER, membre de la Chambre des députés autricbienne, profeseur à l'Université de Prague, Xapoléon I", II, 67.

lui ne songeaient qu'à faire piofilei- leurs peuples des bienfaits de la j)aix.

L'assurance si complète dont l'Empereur fait parade semble de prime aboid assez étrange, mais, au lieu d'un piège tendu à l'Autriche et auquel il courait grand risque de se laisser prendre lui-même, il faut y voir une pensée plus haute et plus digne d'un esprit peu enclin à s'égarer dans des spéculations baroques; Napoléon avait la conviction, très exacte d'ailleurs, que les puissances continentales n'étaient que des comparses et qu'elles quitteraient la scène dès que l'Angleterre, la protagoniste de l'intrigue, serait rentrée dans l'ombre ; et c'est seulement le jour où il se verra dans l'impossibilité de terminer d'un seul coup toutes les guerres par l'opéiatiou maritime, qu'il se croira le devoir de contraindre les alliés de l'Angleterre à se disperser.

Quant à la combinaison prêtée à Napoléon de concentrer ses troupes à Boulogne en vue d'une expédition en Autriche, il est à peine besoin de la réfuter. A ce compte en effet, si vraiment la stratégie avait commandé de masser à Boulogne une armée destinée à pénétrer en Autriche, il faudrait en conclure que par analogie les rassemblements autrichiens effectués en Tyrol n'auraient eu pour but que l'invasion de la Turquie, et c'eût été certainement, pour le Cabinet de Vienne, le meilleur argument de tous à opposer aux récriminations de Napoléon. En6n avouons que ce serait une idée au moins singulière chez un général ayant cependant parfois donné quelques preuves de sagacité que de dépenser pour des travaux maritimes des sommes incalculables alors que le trésor est presque vide; que de gaspiller son temps et celui des bureaux à rédiger, pendant plus de deux ans, des multitudes d'ordres relatifs à la navigation ; que d'accoutumer par des exercices pénibles ses hommes, non à faire des manœuvres en rase campagne, mais à monter sur des bateaux et à en descendre, afin sans doute de laisser tous les avantages et tous 'es délais à son ennemi qui organise une guerre dont le théâtre

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sera dans les plaines de la Bavière ou de la Champagne, selon que Tindifférence affectée par ce général sera plus ou moins longue ! Nous ne nous arrêterons pas davantage à la déduction tirée des négociations franco prussieunes, au sujet du Hanovre. Il paraît assez naturel que, sur le point de transporter toutes ses forces en Angleterre et ne dùt-il les y laisser que huit ou dix jours, Napoléon se soit soucié de faire contenir par la Prusse, s'il le pouvait, l'armée autrichienne mobilisée sur les frontières bavaroises. Au surplus n'est-ce pas le cas de s'écrier avec un homme d'État prussien : « Le Hanovre consolait de tout, servait de remède à tout (1). » Des négociations de ce genre, nous en avons déjà vu un certain nombre, à tout moment, à toute occasion, avant la guerre. On en verra encore, et de moindres et de pires, après la guerre. 11 serait difficile de trouver, entre 1801 et 1806, un seul événement qui ne coïncidât pas avec des propositions relatives au Hanovre.

Nous le répétons, il nous paraît aussi simple d'attribuer à Napoléon une certaine logique de raisonnement. Le serpent avait sa léle a Londres et sa queue à Vienne ; où fallait-il l'attaquer pour en finir radicalement? L'Empereur voyait tellement juste que, faute pour lui d'avoir pu battre les Anglais chez eux, la coalition ressouda sans cesse ses tronçons épars. Ce qu'il convient de garder de l'argumentation des détracteurs de Napoléon, c'est la preuve que le jour oii il s'est retourné vers l'Autriche, il ne se portait pas au-devant d'un danger imaginaire ; que la coalition avait été menée de longue main, sous la pression du Cabinet de Londres impatient d'apporter une diversion à l'armée française prête à débarquer sur le sol anglais.

Le meilleur agent de l'Angleterre en cette circonstance fut encore l'empereur de Russie ; son dévouement aux intérêts bri-

(1) Lombard, Matériaux, elc, 157

tanniques concorde avec l'altitude méprisante que Napoléon avait jadis tant de peine à s'expliquer. En plus de son antipathie, au moins pour iVapoléon, si ce n'est pour la France, Alexandre s'était grisé aux ardentes incitations de Pitt. Celui-ci faisait briller aux yeux du Tsar le rôle de Guillaume d'Orange qui, sous Louis XIl/, électrisa toutes les Cours. Un nouveau Guillaume d'Orange devait apparaître sur le continent, et de tous les monarques d'Europe, Pitt n'en voyait qu'un seul, l'empereur Alexandre I", qui fût capable de devenir ce second Guillaume d'Orange (1).

Fort enorgueilli par la distinction dont il était l'objet, le Tsar devint le champion déterminé du procès de tendance, s'il en fut jamais, intenté par l'Europe à la France. Il ne négligea aucune mesure, aucun des arguments propres à décider l'Autriche et la Prusse à prendre les armes dix-huit mois avant que Xapoléon entreprît la campagne de 1805.

Nous avons relaté, à propos de l'affaire du duc d'Enghien, nne lettre datée du 9 avril 1804, par laquelle Alexandre refaisait personnellement, à la Cour d'Autriche, la proposition d'alliance qu'il avait d'abord confiée à son ambassadeur et qui était demeurée, à sou gré, trop longtemps sans réponse. Le lendemain 10 avril, il ne croyait pas déroger en appelant à la rescousse l'archiduc Charles, le généralissime des armées autrichiennes, l'adversaire plusieurs fois malheureux de Xapoléon. Chef de l'armée ou, comme le dit plus agréablement Alexandre, « chef de l'administration qui seule offre des moyens dont l'emploi peut promettre un résultat satisfaisant,. » l'archiduc était un homme dont l'avis devait peser d'un grand poids sur les décisions de l'empereur d'Allemagne ; et l'on conçoit que le Tsar, réduit par l'insuccès de ses premières démarches à rechercher un puissant intermédiaire, se soit adressé en ces termes à l'Archiduc : " Monsieur mon frère et cousin, après

(1) F. DE AIautens, Recueil des traités de la Russie, XI; Angleterre, 104.

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avoir attendu vainement jusqu'ici une réponse aux ouvertures amicales que j'ai faites depuis plusieurs mois à Sa Majesté Impériale, j'ai pris le parti de m'adresser directement à elle, la priant de mettre fin à l'incertitude dans laquelle elle me laisse sur sa détermination... C'est agir pour la gloire de l'Empereur et Uoi, et pour le bien de la monarchie autrichienne, que d'engager Son Altesse Royale d'employer le crédit que ses qualités, les services signalés qu'elle a rendus à l'Etat, et surtout l'amitié et la confiance de son auguste frère, lui donnent auprès de Sa Majesté Impériale et Royale, afin de la porter à une résolution analogue à la crise qui menace l'Europe. Les sentiments d'estime toute particulière que je nourris pour Votre Altesse Royale me font ardemment désirer de la voir coopérer efficacement à mettre des bornes aux insolences et aux rapacités de Bonaparte (1). »

Le lendemain du jour oii Alexandre écrivait à l'empereur d'Autriche et à l'archiduc, arrivait à Saint-Pétersbourg la réponse tardive de François II aux ouvertures qui lui avaient été faites par voie diplomatique. Elle était datée du 1" avril. On y lisait: u Monsieur mon frère, je n'ai jamais cessé de désirer que de nouveaux liens étroits cimentent l'amitié que j'ai vouée à Votre Majesté Impériale. Dans l'état actuel des choses je considère notre union, notre concert intime, comme l'unique espoir qui reste à la sûreté future de l'Europe. Pourvoir à cette sûreté n'est pas sans doute l'ouvrage^d'un moment ; des maux produits par une longue suite de malheurs ne cèdent le plus souvent qu'à des remèdes progressifs, aidés du temps et des circonstances. Mais je suis convaincu que cette tâche finira par être remplie par la persévérance de notre zèle et la conformité de nos sentiments. Eu attendant on va mettre sous les yeux de Votre Majesté Impériale le tableau fidèle de ma situation et de mes

(1) Arc/lices du ministère des Affaires Etrangères de Russie. (Lettre de S. \\. L Alexandre I" à l'archiduc Charles, en date du 10 avril ISOl.) -

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moyens, ainsi que de mes idées sur l'état des affaires (1). j) Ces paroles vagues, reculant à une époque indéterminée toute action décisive, n'étaient pas de nature à satisfaire le Tsar qui, sentant la nécessité de préciser les choses, n'hésita pas à donner comme l'engagement « le plus solennel et le ])lus sacré « de sa part le programme de l'union projetée dont il faisait luire les résultats aux yeux de son futur allié.

Ce programme, daté du 25 avril 1 804, contient les passages suivants : « Les mêmes motifs de cordialité et d'intime amitié qui ont déterminé nos augustes prédécesseurs à adopter antérieurement la forme de lettres autographes pour stipuler leurs engagements respectifs, nous portent à suivre aujourd'hui la même forme pour contracter entre nous un concert adapté à l'état de crise et au danger auquel l'Europe se trouve exposée... Je promets et m'engage en conséquence d'établir à ce sujet le concert le plus intime avec Votre Majesté Impériale, et ne faire aucune démarche sans m'entendre avec Elle, ce qui toutefois ne peut gêner en rien les négociations et les concerts que je serais dans le cas de lier avec d'autres puissances... Il est de la plus grande importance pour la cause que nous embrassons d'y intéresser et d'y faire coopérer le plus grand nombre d'autres Etats marquants... Les démarches seront conduites de manière à ne compromettre en aucune façon, avant qu'il ne devienne public, le concert arrêté entre nous... »

Puis Alexandre énonce les articles auxquels il souscrit d'avance et que nous retrouverons identiques au moment de la signature officielle du traité : « En premier lieu, pour espérer de combattre avec succès les forces de l'ennemi et pour le repousser daus ses propres foyers, les forces russes ne seront pas moins de cent mi lie hommes... (non compris mes forces maritimes, que je m'engage aussi à mettre en activité)... et de deux

(1) Archives du ministère des Affaires Etrangères de Russie. (Lettre de l'empereur François II à Sa Majesté Impériale. Vienne, le 1" avril 180V.)

cent mille pour celles de Votre Majesté Impériale, outre un corps d'observation... Je prends sur moi et m'oblige de garantir les États autrichiens de toute attaque de la Prusse, des bonnes dispositions de laquelle je suis fondé de me croire assuré j si cependant contre toute attente Sa Majesté Prussienne venait à agir hostilement contre Votre Majesté pendant qu'Elle serait occupée à combattre l'ennemi commun, je m'engage et promets de venir à son secours avec quatre-vingt mille hommes que je tiendrai prêts à cet effet sur mes frontières.

« En second lieu, il sera porté un juste égard aux dangers imminents auxquels la monarchie autrichienne serait exposée par des démonstrations et des urniemenls, que provoquerait immédiatement une invasion prématurée de leur part. En conséquence, dans la détermination des mesures actives dont on conviendra mutuellement, il sera porté la plus grande attention à en combiner l'emploi avec le temps et la possibilité de mettre les forces et les frontières de \ otre Majesté en situation de pouvoir ouvrir la campagne avec l'énergie nécessaire pour atteindre le but de la guerre. 5'

Par ce qu'on vient de lire, il est donc avéré qu'il s'agit d'ouvrir une campagne contre la France. La chose est parfaitement décidée. L'opportunité du moment reste seule en question. Y a-t-il eu, depuis le règlement des affaires européennes à Campo- Formio, à Lunéville et à Amiens, un fait nouveau qui justifie cette prise d'armes? Aucun. Les traités avaient été longuement discutés, solennellement signés ; il n'existait, pour recommencer les hostilités, d'autre raison que celle de dépouiller la France des conquêtes qu'elle avait faites sur ses agresseurs d'autrefois. Faute de mieux, on qualifiait de « nouveaux empiétements 5' l'occupation du Hanovre par les armées françaises. Mais ce prétexte n'était-il pas d'une injustice flagrante, quand on savait que cette invasion d'une propriété anglaise avait eu lieu en réponse à la déclaration de guerre du gouvernement britan-

nique, la France n'ayant que ce moyen de se garer, dans une certaine mesure, des coups de son ennemi, et Napoléon déclarant, répétant à qui voulait l'entendre qu'il ne gardait l'Éiectorat qu'à titre de gage provisoire? Il eût été plus honorable pour les coalisés d'avouer franchement qu'ils étaient les simples auxiliaires du gouvernement anglais ; ils ont préféré se poser en champions d'une sainte cause imaginaire. C'était peut-être d'apparence plus généreuse, mais à coup sûr c'était moins conforme à la réalité.

L'article 3 du programme veut bien déclarer que « le but de la guerre ne tendrait nullement à opérer une contre-révolution en France...» l'oyez ici le souvenir de l'effet désastreux produit en 1792 par la proclamation du duc de Brunswick, qui avait réussi à grouper en un seul élan patriotique tous les Français menacés dans leur indépendance par l'étranger. Il convenait évidemment de ne pas retomber dans celle lourde faute. Les articles 4 et 5, relatifs aux dédommagements territoriaux promis à la Maison d'Autriche, seront conformes à la note «jointe à la lettre autographe de l'empereur d'Autriche et signée également de sa main w , laquelle note, ajoute Alexandre, « se trouve jointe ici, signée également de ma main .« L'absence de cette note aux Archives de Russie et d'Autriche nous prive du plaisir déjuger de l'appétit de ces deux Cours aux dépens de la France. 11 est permis de supposer que les gros morceaux ne leur faisaient pas peur. L'article 5 stipule le rétablissement du roi de Sardaigne dans ses États avec « quelques agrandissements » . L'article 6 et dernier mérite d'être reproduit presque entièrement. « La guerre, une fois commencée, je m'engage, dit le Tsar, à ne poser les armes et à ne traiter d'un accommodement avec l'ennemi commun que du consentement de Votre Majesté et après un accord ])réalable avec Elle, et j'ai pleine confiance que Votre Majesté remplira, en allié fidèle et loyal, la même obligation réciproque envers moi. « Ces lignes montrent quelle suite, pour ainsi dire

LES ALLIES RESOLUS A LA GUERRE DES 1804 2i9

indéfinie, comporterait la guerre si elle devenait favorable aux alliés. Elle devait être continuée tant que l'Autriche l'exigerait. Or il était bien certain qu'en fait de dédommagements cette puissance ne se contenterait pas à moins de la récupération des provinces qu'elle avait perdues sous le Directoire. La lettre de l'empereur de Russie se terminait ainsi : « En bornant pour le moment aux objets et points ci-dessus le présent concert préalable, sur lequel nous nous promettons de part et d'autre le secret le plus inviolable, je me réserve, sans aucun retard et immédiatement, de convenir par des arrangements ultérieurs, tant sur un plan d'opérations pour le cas que la guerre serait inévitable que pour tout ce qui est relatif à l'entretien des troupes respectives, tant sur les Etats autrichiens que sur le territoire étranger. Votre Majesté voudra bien considérer tous les engagements renfermés dans ma présente lettre autographe comme s'ils se trouvaient consignés dans l'acte le plus solennel et le plus sacré, et considérera de même ceux qu'EUe voudra bien contracter en échange vis-à-vis de moi, dans la même forme. Je promets et m'oblige pour moi, mes héritiers et mes successeurs, de les accomplir avec la fidélité la plus inviolable et la plus scrupuleuse (1). 5'

L'empereur de Russie se donnait un mal inutile en mettant au conditionnel les probabilités de la guerre. Ces probabilités étaient cerlaines, du moment qu'on était décidé à attaquer Napoléon s'il ne consentait à rendre, à titre de dédommagements, les conquêtes qui avaient été faites antérieurement au Consulat ; ces conquêtes, Napoléon les avait reçues en dépôt, il n'avait pas le droit d'en disposer sur les réquisitions de qui que ce fut,

L'Autriche, malgré sa fièvre de revanche sur les Français et son ardent désir de recouvrer sa puissance déchue, ne se pro-

(1) Archives du ministîre des Affaires Étrangères de Bitssie. (Lettre autographe de l'empereur de Russie à Sa Majesté Impériale et Royale. Saint-Pétersbourg, le 25 avril 1804.)

noncait cependant pas avec clarté. Dans ses dépêches officielles elle se déclarait d'accord sur le principe d'une action commune et nécessaire, mais elle n'en voyait pas pour l'instant l'urgence absolue. Tels étaient ses arguments ostensibles ; les autres étaient apportés de vive voix par sa diplomatie à Saint-Pétersbourg. Il s'agissait avant tout de régler les questions pécuniaires, dont la comptabilité se tenait à Londres. Tout le monde, sur les bords de la Neva, le savait et se le répétait sans aucune réticence. Le 24 avril, le prince Tatistcheff écrivait au comte WorontzofF, ambassadeur à Londres : « Il y a encore une pierre d'achoppement au traité ; c'est l'article des subsides, et on n'espère qu'en vous pour l'écarter. La Cour de Vienne ne se remuera pas sans argent. Pour nous il y a encore un certain scrupule qui nous retient d'en demander, mais on y sera forcé, car, si les hostilités commencent, les vingt millions que nous avons à peu près en réserve seront bien vite mangés. Ainsi j'espère qu'on parviendra à guérir de la mauvaise honte qui nous fait déraisonner, et, dans ce cas, les deux millions que le ministre britannique avait dit être à sa disposition pour les subsides seraient une somme bien modique à être partagée entre les deux Cours impériales. Si je me rappelle bien, lorsqu'en 1796 l'Impératrice avait concerté d'envoyer soixante mille hommes en Italie, on avait stipulé trois cent mille livres pour les frais d'équipement, cent vingt-cinq mille livres par mois pour les approvisionnements de bouche et les fourrages et trois cent mille après la guerre finie ; à ce taux, il y aurait bien plus de deux millions pour la Russie seule. Quand nous serons dans le cas d'en traiter, qui nous arrangera cela si vous n'êtes plus à Londres (1)? »

Tatistcheff se trompait ; son souverain n'avait éprouvé nulle mauvaise honte à s'occuper de questions d'argent qui déjà avaient été débattues. Seulement « la Cour de Saint-James, dit

(1) Arc/iives du prince Worontzoff, XVIII, 375.

M. de Martens placé aux sources sûres, consentit d'abord à payer les subsides, mais à la condition que les deux puissances allemandes, soit l'Autriche et la Prusse, fassent partie de l'alliance (1)». On comprend dès lors les efforts simultanés que faisait Alexandre à Vienne et à Berlin. La corrélation est évidente entre les propositions reproduites ci-dessus, qui avaient été adressées à François II à la fin du mois d'avril, et le traité secret signé avec la Prusse le 24 mai 1804 (2). Non moins probante est la demande faite au Parlement anglais (20 juillet) d'une somme de deux millions cinq cent mille livres sterling pour usages continentaux {continental uses) (3).

Les chiffres eux-mêmes, ainsi qu'on le voit, servent de contrôle à la véracité des témoins. Nul doute qu'il ne s'agisse des deux millions de Tatistcheff; ils avaient été antérieurement promis par le ministre britannique, maintenant il fallait en faire ratifier l'emploi. Il est facile aussi de rapprocher les négociations secrètes du Tsar et le langage tenu par le roi d'Angleterre en juillet 1804: « Je nourris l'espoir encourageant, disait-il, que les avantages qui résulteront de nos efforts et de nos succès ne se borneront pas à nous, mais que leur exemple et leurs conséquences concourront à rétablir en Europe un système qui puisse la faire sortir de l'état précaire où elle se trouve, et finira par élever une puissante barrière contre les projets d'agrandissement et d'ambition sans bornes, qui menacent toutes les nations du continent dont l'indépendance n'a pas encore été violée (4). )>

Ainsi, le 31 juillet 1804, par celte déclaration publique, les manœuvres artificieuses des Chancelleries et des Cours

(1) F, DE Martexs, Recueil des traités de la Russie, XI; Angleterre, 83.

(2) Voy. ci-dessus, p. 190.

(3) BiGxo.v, IV, 160; A, Lefebvre, II, 32; comte de Gardev, Histoire des traités de paix, VIII, 370.

(4) Message du roi d'Angleterre pour la prorogation du Parlement (31 juillet 1804).

étaient portées à la connaissance du monde entier. C'était plutôt une ruse qu'une imprudence. On espérait exciter l'irascibilité extrême qu'on prêtait à Napoléon, provoquer de sa part des demandes d'explication d'où sortirait la guerre continentale. Et ainsi se trouverait écarté le danger d'une invasion en Angleterre.

Quoi qu'il en soit, on peut fixer à cette date du 31 juillet 1804 le jour où Napoléon eut le vague soupçon que l'Europe s'armait de nouveau contre lui. Huit jours avant, il pensait autrement. La Bourse de Paris s'était alarmée des crédits demandés par le Cabinet de Londres, à titre de dépenses secrètes; elle y voyait le signe avant-coureur d'une coalition prochaine. Napoléon avait alors écrit à son ministre du Trésor public : « La seule cause que je voie des bruits de Bourse, c'est cette demande de soixante millions de francs, soit deux millions cinq cent mille livres sterling, qu'a faite M. Pitt. Peut-être a-l-il en vue de faire voir aux puissances qu'il a en mains de quoi les payer... D'un autre côté, en réfléchissant sur cette démarche, je suis plutôt porté à penser que cet argent est destiné aux dépenses des volontaires (1). v Certes ou peut insinuer que c'étaient là paroles de prince, simplement circonstancielles et destinées à rassurer le monde des affaires. Cependant il faudra bien croire à l'erreur sincère de Napoléon lorsque, sans qu'il puisse en retirer d'autre profit que celui de se diminuer aux yeux de ses collaborateurs^ le jour où il n'y aura plus moyen de douter de l'entrée en campagne des forces coalisées, on le verra dire, le 18 août 1805, à Talleyrand : « Je n'aurais pas cru les Autrichiens aussi décidés; mais je me suis tant trompé en ma vie que je n'en rougis pas (2). v Ceci, nous y insistons à l'usage des personnes qui s'évertuent à voir en toutes choses des calculs machiavéliques, n'était pas contenu dans un document destiné à en imposer à qui que ce

(1) Correspondance de Xapoléon P', IX, 428.

(2) Ibid., XI, 134.

fût; c'est un extrait d'une lettre de service au ministre des Relations Extérieures ; elle était vouée d'avance à rester enfouie dans les archives de l'Etat. L'inaction momentanée de la Cour de Vienne, ses assurances pacifiques puis le mystère dont furent entourés ses préparatifs servirent sans doute à éniousser les premières alarmes de Napoléon. C'est ce qui explique suffisamment sou aveu à Talleyrand.

Cependant, les retards de l'Autriche à se mettre en mouvement provenaient beaucoup moins des scrupules de sa conscience que de ses préoccupations financières. « Les négociations avec l'Autriche durèrent quelque temps, dit le prince Czartoryski, dans ses Mémoires, et ne furent pas sans offrir de grandes difficultés parce que ses exigences paraissaient excessives aux négociateurs anglais (1). jî

Si honteuse que lui parût la déchéance dans laquelle était tombé François H en reconnaissant l'Empire français, Alexandre ne jugeait pourtant pas l'Autriche indigne de combattre la France à ses côtés. Au contraire, après avoir piqué de sarcasmes l'empereur d'Autriche, dans la lettre qu'il lui écrivait au sujet de cette reconnaissance et que nous avons citée, il ajoutait: « Quant à la conclusion finale du concert que je vous ai proposé, Monsieur mon frère, pour le salut de l'Europe, Votre Majesté Impériale me trouvera toujours prêt à y mettre la dernière main et à resserrer de cette façon plus intimement nos liens réciproques (2). 55 Par ces mots : « mettre la dernière main au concert, 35 qu'il faut traduire ])ar ceux-ci : « délivrer le numéraire, » Alexandre ramenait la question sur le terrain des affaires. Là, les susceptibilités ne sont pas de mise. Aussi, allons-nous voir François II, sans grande fierté, feindre de j)rendre les railleries blessantes du Tsar pour une aimable fran-

(1) Méjnoires du prince Czartonjski, I, 396.

(2) Archives du ministère des Affaires Etrangères de Russie. (Lettre de Sa Majesté Impériale à S. AI. l'Empereur des Romains, 29 septembre iSOt.)

chise dont il ne saurait trop le remercier. « Alonsieur mon frère, je regarde comme une preuve de l'amitié de Votre Majesté Impériale la franchise avec laquelle elle s'explique envers moi dans sa lettre du 29 septembre, sur l'accélération de ma reconnaissance du nouveau titre de Bonaparte et sur la déclaration simultanée de mon titre d'empereur d'Autriche. Je conviens volontiers que les déterminations que j'ai prises présentent diverses faces... Je n'aurais j)as hésité un instant de suivre les mouvements de mon cœur, en ne m'expliquant pas sur le titre de Bonaparte, si cela avait pu contribuer avec quelque vraisemblance à nous dispenser d'avoir un tel collègue... L'empereur des Français ayant été^reconnu par le reste de l'Europe, les inconvénients du titre de Bonaparte n'en subsisteraient pas moins. « Donnant ensuite la noie convenable pour le fameux concert en vue duquel les souverains se mettaient d'accord, Tempereur d'Autriche avoue qu'il a agi avec l'idée qu'il fallait bien se garder de donner à Napoléon le moindre prétexte avant qu'on fût prêt à l'abattre. « Nous étions convenus, rappelle François II, de ne risquer la guerre que dans le cas d'une extrême urgence ou d'une apparence suffisante de succès (1). » Donc, par la plume deux fois impériale de François II, empereur d'Allemagne et d'Autriche, se trouve irréfutablement établi que, dès le 16 novembre 1804, presque un an avant que Napoléon se mît en mouvement, la guerre était secrètement mais absolument décidée, sous la simple réserve d'attendre le moment favorable pour prendre la France à revers, pendant qu'elle aurait sur les bras l'Angleterre violatrice d'engagements connus, ratifiés même par les puissances. En cette combinaison les lois de l'honneur profané, les traités foulés aux pieds sont le moindre souci: Lunéville, Amiens, redeviennent pour les souve-

(1) Archives du ministère des Affaires Etrangères de Russie. (LeUrc de S. M. l'empereur François II à Sa Majesté Impériale. Vienne, le 26 novembre 1804.)

rains des noms ignorés. Telle était la conduite des hauts personnages qui présidaient alors aux destinées de l'Europe. Pour satisfaire leur conscience, ils aimaient à se croire les organisateurs d'une croisade dont le but était de « mettre obstacle aux prétendons de Bonaparte, qui voulait renouveler Fempire de Charlemagne à son profit j; , ainsi que le dit l'empereur d'Autriche en terminant sa lettre du 16 novembre à Alexandre l"'.

La nécessité de produire, aux yeux des peuples, des motifs propres à légitimer leurs entreprises belliqueuses entraîna ces monarques à bien d'autres exagérations. Il faut voir à cet égard la proclamation du Saint-Synode ordonnée par ukase impérial et lue en 1806, tous les dimanches et jours de grande fête, dans les églises de Russie. Napoléon y est représenté non seulement comme l'ennemi implacable du peuple russe, mais encore de l'Eglise^ orthodoxe. On lui reproche d'avoir abjuré le christianisme pendant la Révolution, de s'être adonné à l'idolâtrie, puis d'avoir embrassé, en Egypte, la foi musulmane, enlin d'avoir réinstallé en France le sanhédrin juif, celui-là même qui avait condamné au supplice Xotre-Seigneur Jésus-Christ, le Rédempteur du monde. On lui attribuait le dessein de réunir les Israélites, dispersés par la volonté de Dieu, de les lancer à l'attaque de l'Eglise chrétienne et, « audace inouïe, qui dépasse la mesure de tous ses méfaits, 5? de faire proclamer le Messie dans toute sa personne (1).

Sur quels actes, sur quelles présomptions pouvait s'appuyer, en 1804, l'accusation portée contre iXapolébn de travailler à l'institution d'une monarchie universelle ? Il faut se le demander, car l'empereur d'Autriche, au moment oii il lance cette

(1) Collection complète des lois de l'Empire russe, XXIX, 22391i'; S. Tatfst- CHEFF, Alexandre I" et Napoléon, p. 106; Lettres de Madame Reinhard,p. 268. Reinliard, diplomate français, interné à Kremenstschuk, petite ville de l'Ukraine, eut connaissance de cette proclamation quand elle fat lue parle pope dans une cérémonie religieuse.

dénonciation, est lui-même la négation vivante des ambitions prêtées à l'empereur des Français. Vaincu, implorant la paix, ne s'est-il pas déjà trouvé à deux reprises sous les griffes de Napoléon ?

En 1797, loin de s'attribuer le rôle de conquérant populaire et insatiable de domination, c'est le général Bonaparte qui répond favorablement aux ouvertures pacifiques. Il va plus loin : de sa propre autorité, il signe les préliminaires de Léobon, risquant en cela sa position, son existence même, puisqu'il agit contre la volonté formelle du gouvernement directorial. Non seulement il ne songe pas une minute à annihiler la puissance autrichienne, mais il lui fait des conditions avantageuses, « lui donne en compensation de ses pertes » la plus grande partie des Etats de Venise, « afin qu'elle eût — c'est Napoléon qui parle — beaucoup moins de regrets à la paix, et dans l'avenir aucune espèce de haine nationale (j). »

A Lunéville, en 1801, où elle est amenée après la défaite de Marengo, l'Autriche n'a pour plaider en sa faveur que les serments de Campo-Formio déchirés cyniquement, sa mauvaise foi au Congrès de Rastatt, ses exactions stupides et sanguinaires envers nos alliés d'Italie. Aux yeux d'un homme désireux de soumettre l'Europe à son despotisme, les prétextes d'abolir la monarchie autrichienne ne manquaient pas. Que fit alors le Premier Consul ? 11 la laissa forte, forte à telle enseigne que, moins de trois ans après la signature du traité de Lunéville, il n'est question pour elle que de renouveler ses exploits contre la France. Rien donc, pas même des indices symptomatiques, ne justifiait la dénonciation de projets gigantesques prêtés à Napoléon par François II.

Néanmoins cette théorie d'une domination universelle, conçue par l'empereur des Français, a fait fortune. Fondée de nos

(1) Correspondance de Xapoléon /", III, 2.

LA LÉGENDE DE LA MONARCHIE UNIVERSELLE 257 jours sur des faits postérieurs aux temps qui nous occupent, on la rencontre fréquemment, à titre d'explication des principaux événements de l'Empire.

Il est vrai que les guerres presque ininterrompues et portées chaque fois plus loin des frontières de France, que les trônes concédés aux membres de la famille impériale, semblent donner à cette thèse une apparence de raison. Il convient d'élucider sommairement cette question dès à présent, afin qu'on ait la conviction que l'homme dont nous écrivons l'histoire n'était pas un fourbe, un dissimulateur, dont les plans secrets ne se découvriront que beaucoup plus tard. Un coup d'oeil jeté sur l'ensemble de sa carrière permettra , nous Tespérons , de laisser présumer que les faits ultérieurs pourront, après un examen approfondi, être présentés avec les mêmes avantages pour la mémoire de l'Empereur, que le sont les actes antérieurs quand on les étudie impartialement.

Abordant un jour, dans ses entretiens de Sainte-Hélène, le sujet dont traite ce livre, Napoléon, qui ne redoutait pas les critiques de la postérité, s'exprimait ainsi : « Je n'avais vaincu et conquis que dans ma propre défense. C'est une vérité que le temps développera chaque jour davantage. L'Europe ne cessa jamais de faire la guerre à la France, à ses principes, à moi, et il nous fallait abattre sous peine d'être abattus. La coalition exista toujours publique ou secrète, avouée ou démentie , elle fut toujours en permanence. C'était aux alliés seuls à nous donner la paix. « Et avant, il avait déjà dit ; « La France a été l'objet unique et constant de mes pensées et de m( s actions. Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacrifié psur mon peuple dans l'espoir de voir se réaliser la promesse donnée de conserver à la France son intégrité naturelle (1).. "

Ces paroles ne sont point, comme on pourrait le supposer, le

(1) Mémorial; Discours du Champ de mai 1815, Damas-Hiaard, 190-i92.

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plaidoyer habile et toujours possible en faveur d'une mauvaise cause. Elles sont l'expression de cette vérité qu'il y avait quelque chose de changé en Europe depuis 1792.

Poussés par l'instinct traditionnel qui s'empare de quiconque s'élève aux sphères gouvernementales d'un grand pays, les hommes de la Révolution, au sein même de leur détresse la plus profonde, de l'agitation la plus effrénée, avaient réparé les fautes de la monarchie en rendant à la France, par leurs conquêtes, le rang de grande puissance qu'elle avait perdu depuis le partage de la Pologne. C'est pour les frontières gagnées par les Républicains — et non pour autre chose — qu'on se battit durant les vingt-trois années du Comité de Salut public, du Directoire, du Consulat et de l'Empire. Sous peine de lâcheté . et de crime, aucun chef de l'Etat ne pouvait disposer à son gré du patrimoine acheté par le sang de milliers d'enfants de France. Napoléon, particulièrement, ne se crut pas en droit de se défaire d'une parcelle du territoire national que lui avait légué le Directoire. Avec une conscience moins sévère, cet homme, parti de rien, eût pu jouir pour lui et les siens des orgueils, des vanités et des opulences de la souveraineté. 11 le put même encore en 1814 à Chàtillon. Mais il ne cessa de considérer que ses derniers espoirs, ses dernières chances, les dernières gouttes de son sang, s'il le fallait, appartenaient à la grandeur de la patrie. En disant qu'ils combattaient uniquement Napoléon, les étrangers allaient contre la vérité et les faits les plus notoires. La première coalition de 1792 et la reprise des hostilités en 1 794 montrent bien qu'ils n'ont pas attendu un Bonaparte pour se ruer sur la France, et l'on comprend admirablement que les échecs successifs aient engendré les recommencements périodiques de guerre.

Qu'on eût préféré ne pas voir à la tête des armées un général placé déjà par la voix unanime au rang des plus grands et des plus heureux capitaines de tous les temps, cela ne fait pas

LA LÉGEXDE DE LA AIOXARCHIE UNIVERSELLE 259

l'ombre d'un doute. Son intransigeance, fièrement affirmée en toute occasion, lui était d'autant plus défavorable que les Cabinets européens étaient persuadés que les Bourbons se contenteraient à beaucoup meilleur compte que lui. Cela du moins est certifié par Josepb de Aïaistre, non suspect de médisance envers la Royauté et alors placé, en sa qualité de délégué du roi de Sardaigne, au centre des intrigues diplomatiques, c'est-à-dire près de l'empereur de Russie.

La carrière de Napoléon et la renommée qui l'a conduit au pouvoir suprême se sont faites dans des guerres commencées bien avant qu'il eût osé concevoir de telles ambitions. En fait de plan prémédité on en voit un surtout du côté des ennemis. Leurs intentions percent visiblement dans leurs actes; marcher tous contre un seul; ne se tenir jamais pour battus, considérer les traités de paix comme des trêves qui permettent de rallier et de ramener en ligne les armées dispersées, ce fut le système permanent, invariable, des souverains de l'Europe. Devant ces retours offensifs qu'y avait-il à faire ? Fallait-il que le vaincu sortît de l'aventure plus fort, plus influent qu'auparavant, ou bien fallait-il que le vainqueur essayât, par des mesures plus rigoureuses, de mettre un frein aux ardeurs incoercibles de ses adversaires ?

C'est ainsi que chaque coalition nouvelle contraignit Napoléon à étendre ses conquêtes destinées à tenir en respect, loin de France, ses ennemis opiniâtres. De celte manière lurent formés ou agrandis successivement le Grand-Duché de Berg, la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, la Westphalie, l'Italie, la Suisse et là Confédération Germanique médiatisées par la France. Ces États, sous des régimes divers, ne furent point autre chose que des postes avancés ou des tampons contre les invasions des Russes, des Autrichiens, des Suédois et des Prussiens.

La main mise solidement sur la Hollande, sur la Sicile, le Portugal et l'Espagne, n'avait pour objet que de se garantir

260 MAPOLliOM ET LA PAIX

conlre les débarquements possibles des Anglais ou de leurs complices, et de conserver une action sur les mers, dont le Gouvernement britannique entendait demeurer éternellement le maître omnipotent.

Ce n'est ni par une conception subite, ni par une élaboration méditée, c'est pas à pas, attiré par des provocations répétées, que l'empereur des Français se trouvera un jour maître ou protecteur d'une partie de l'Europe et en situation de comprimer le reste. Alors seulement il sera près d'atteindre son but, l'arrangement final qui devait assurer le repos du Continent. Cet arrangement pourtant ne pouvait être ni complet, ni définitif tant que r Angleterre n'aurait pas consenti à déposer les armes. Depuis le désastre de Trafalgar, il était inutile de songer à attaquer sur mer une si puissante ennemie, eùt-on à sa disposition toutes les forces maritimes de l'Europe; autant aurait valu lancer des épaves contre des falaises. Alors, comme devant une ville imprenable. Napoléon, disciple en cela du Comité de Salut public (1), s'appropriera l'idée de réduire l'Angleterre par la lamine, et le blocus continental, ce siège phénoménal, est décidé.

Quant aux fondations d'Etats nouveaux, aux nominations de princes, pour ainsi dire adoptifs, elles n'étaient pas insolites à cette époque. 11 eut été difficile d'inventer quelque chose qui fût de nature à scandaliser sincèrement celte Europe où, selon la parole d'un très éminent historien, « on cherchait alors parmi les principes que les rois invoquaient à tout propos ceux qu'ils n'avaient pas violés la veille, ou qu'ils ne violeraient pas le lendemain (2). '1 Les exemples se dressaient sans nombre au regard de quiconque avait à se disculper de quelque empiétement agréable ou nécessaire.

La Hongrie, la Bohême, la Pologne, la Crimée, la Géorgie,

(1) Albert SontL, l'Europe el la Révolution, III, 478.

(2) Ibid., II, 5J7.

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