‹ Napoléon et la paixChapitre 63 sur 148 · LA LÉGENDE DE LA MOXARCHIE UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE LA MOXARCHIE UNIVERSELLE

la Morée, le Hanovre, les Flandres, la Toscane, la Lombardie, montraient assez bien que depuis longtemps les nationalités n'étaient pas chose absolument sacrée. A l'aurore de sa carrière le général Bonaparte n'avait-il pas vu l'Aulriche, Naples et la Toscane qui voulaient, sous son égide, se partager les Etats pontificaux? La Cour de Vienne avait reçu de lui l'Etat de Venise et la Dalmatie, qui ne lui appartenaient certainement point. Elle lui avait même demandé le Piémont qu'il n'était pas plus en droit de donner, A Lunéville plus récemment cent et quelques princes, y compris les souverains d'Autriche et de Prusse, dépeçaient PAlîemagne, en tiraient à eux les morceaux, en lotissaient les habitants, se les donnaient, se les reprenaient, se les troquaient, se les repassaient parfois pour de l'argent, comme on eijt fait de marchandises en foire. Ils « s'arrondissaient 5' , selon l'expression du temps. On ne se préoccupait guère, dans ces partages, des convenances des habitants. Napoléon, suivant les coutumes, ne s'en soucia pas davantage lorsque, pour la sûreté do la France, il eut à choisir les titulaires de certains trônes. Sous ce rapport, qu'on ne l'oublie pas, les membres de sa famille ne furent pas seuls à bénéficier de ses faveurs. Les maisons de Wurtemberg, de Bavière et de Saxe lui doivent les couronnes royales qu'elles possèdent encore aujourd'hui. D'autres personnages étrangers, tels que le duc d'Alberg, tenaient également de lui des dignités quasi royales. Ces élévations, il convient de Pobserver, n'eurent pas lieu quand les princes de la famille impériale furent tous munis et mieux partagés que les indifférents; aucun des frères de Napoléon ne possédait encore de couronne, et déjà les Electeurs de Bavière et de Wurtemberg étaient faits rois; et cependant cet Electeur de Wurtemberg, Frédéric II, se trouvait placé aussi loin qu'on pouvait l'être des affections personnelles de Napoléon. Il était le très proche parent des plus grands ennemis de l'Empire français, le propre gendre du roi d'Angleterre et l'oncle de l'empereur de Russie. Et cette

transformation des Electorals de Wurtemberg, de Saxe et de Bavière en royautés ne fut pas un simple changement de dénomination. Ce fut en majeure partie sur de nouveaux sujets ajoutés aux leurs, que les monarques de récente promotion furent appelés à régner par la grâce de l'empereur des Français. Comblant de bienfaits des étrangers auxquels ne le rattachaient aucuns liens de parenté, il se crut le droit, peut-être le devoir, de se montrer aussi généreux vis-à-vis des membres de sa famille, quand les circonstances l'y sollicitaient. A part la Hollande, érigée en royaume au profit de Louis Bonaparte, avec la pensée que ce pays maritime, si voisin de l'Angleterre, devait être en des mains sûres autant à cause de sa flotte que de sa position géographique, aucun trône ne fut créé avec le parti préconçu d'assurer une position brillante aux parents de l'Empereur. Le Grand-Duché de Berg attribué à Murât et le royaume de VVestphahe donné à Jérôme furent institués à la suite de négociations dont Napoléon n'eut pas l'initiative. « La Prusse, écrivait en 1804 l'ambassadeur de cette puissance, ne se trouverait-elle pas plus libre dans le choix de ses alliances si, par la formation d'un petit Etat intermédiaire entre l'Ems et le Rhin, elle parvenait à établir avec la France un voisinage sans continuité (1)? » Le jour où l'Empereur reçut le duché de Berg en partie de la Bavière et en partie de la Prusse, il suivit exactement l'exemple de l'Electeur de Bavière. Il le donna à Murât, son beau-frère, tout comme l'Électeur en avait investi jadis, à titre d'apanage, Guillaume de Bavière, également son beau-frère. Le royaume de Westphalie dont bénéficia Jérôme Bonaparte ne fut pas non plus une conception française. Dès 1804 aussi, Hardenberg, premier ministre prussien, écrivait à son ambassadeur à Paris : « Veillez à ce que le Hanovre ne tombe jamais en partage qu'à la Prusse, si les événements le font changer de maître .

(1) Archives royales prussiennes, etc., II, 327

Page 1