LA LEGENDE DE LA MONARCHIE UNIVERSELLE
avec des démonstrations d'enthousiasme et d'amitié. Enfin pour mettre le comble à la félonie on chargea du commandement général de toutes les troupes combinées, actuellement présentes dans le royaume de Naples, le général Lacy, sous les ordres duquel étaient déjà placés les douze mille Russes (1). Cette incroyable conduite de la Reine de Naples fut stigmatisée par le 37" Bulletin de l'Armée, daté de Schœnbrunn, dans des termes dont on peut, malgré la gravité de la situation, regretter l'extrême véhémence: « Le général Saint-Cyr marche à grandes journées sur Naples, pour punir la trahison de la Reine et précipiter du trône cette femme criminelle, qui avec tant d'impudeur a violé tout ce qui est sacré parmi les hommes. . . Une si atroce perfidie ne peut être pardonnée. La reine de Naples a cessé de régner. Ce dernier crime a rempli sa destinée. Qu'elle aille à Londres augmenter le nombre des intrigants et former un comité d'encre sympathique avec Drake, Spencer, Smith, Tailor, etc. (2). »
Des griefs semblables à ceux qui attirèrent le ressentiment de Napoléon sur la reine de Naples déterminèrent plus tard le sort de la dynastie espagnole. Alliée naguère de la France, lui ayant même fourni toute sa flotte, l'Espagne se rangea du côté des ennemis de Napoléon aussitôt que l'Europe retentit du bruit de la guerre de Prusse en 1806. Par une duplicité peu pardonnable, la Cour de Madrid, en appelant ses sujets sous les drapeaux, faisait allusion, pour justifier cette brusque levée d'hommes, aux menaces d'un ennemi qu'elle ne nommait pas. Elle parlait à la France d'une marche contre le Portugal; piège grossier auquel se prit cependant M. de Beauharnais, notre ambassadeur, qui fut assez longtemps le seul à ignorer que ces préparatifs étaient dirigés contre ses compatriotes.
C'est à Charlottenbourg, au moment de faire son entrée
(1) Comte DE Garden, Histoire des traités de paix, VIII, 365; IX, 61.
(2) Bulletins de la Grande Armée, I, 135
triomphale à Berlin, que l'Empereur fit la découverte d'une lettre du roi d'Espagne qui s'engageait envers celui de Prusse à se déclarer contre la France. « Inconcevable aveuglement qui conserve de semblables lettres ! » s'écrie Joseph de Maistre (1). Napoléon, mettant la main, dans ce même tiroir, sur la correspondance de l'ambassadeur de Prusse à Madrid, acquit une nouvelle preuve des agissements de la Cour d'Espagne.
Il fut dès lors, cela se conçoit, pris d'une méfiance profonde envers cette Cour. Néanmoins il essaya de remettre les choses dans l'ordre régulier par un traité signé à Fontainebleau, le 29 octobre 1807. Vers ce temps, commencèrent à s'étaler au grand jour les scandales de la maison royale espagnole, scandales qui font époque dans l'histoire des Cours sans moralité. Un père détrôné par son fils n'est pas un fait assez rare pour éveiller les susceptibilités européennes ; mais la mère, indigne créature, se fit la délatrice de son enfant pour sauver son amant ramassé dans une guérite de corps de garde et pour amener cet amant au rang de chef effectif du gouvernement de l'Espagne. Furieuse d'amour, oubliant sa pudeur de femme, sa dignité de reine, ses devoirs de mère, elle dénonça elle-même son fils à Napoléon, l'accusa des vices les plus bas, des sentiments les plus malhonnêtes, en un mot représenta comme une sorte d'être abject, sans loyauté, indigne de la moindre considéra tion (2), l'héritier présomptif qui était en même temps un prétendaut actif, capable de s'emparer du trône par un coup de main. Le Roi ne comptait plus depuis longtemps dans les affaires de l'Etat. Il s'élait arrangé de sou ménage à trois ; il y vivait très heureux, s'y délassait des fatigues de la chasse, sa seule occupation. 11 remerciait du fond du cœur sa femme et l'amant de celle-ci qui géraient les affaires entre deux accès de libertinage, pendant que lui-même se déchargeait des soins de la majesté
(1) Mémoires de Joseph de Maislre, p. 311.
(2) A. Lefebvrk, III, 318 à 450.
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royale. De plus l'Espagne était devenue en quelque sorte un point de mire pour l'Angleterre, qui, dès la fin de 1804, s'y exerçait à des coups de main hardis. Sans déclaration de guerre, quatre galions venant de la Plata et convoyés par quatre frégates furent pris et conduits en trophée dans les ports britanniques, trois cents hommes avaient péri dans le combat par suite de l'explosion des poudres de l'un des galions. De son côté, Nelson attaquait et incendiait devant Barcelone trois navires de commerce espagnols. Enfin une croisière anglaise enlevait un régiment d'infanterie qui se rendait, par mer, à Majorque (1). Ces événements n'émotionnèrent que médiocrement la Cour espagnole, car l'ambassadeur anglais restait à Madrid et celui d'Espagne était à Londres, communiquant tous les jours avec le Cabinet (2).
Ce n'est donc pas sans raison que Xapoléon fixait ses yeux sur l'Espagne qui avait maintenant un rôle considérable à jouer ; car le blocus continental n'était pas possible tant qu'elle restait ouverte aux produits anglais ; enfin c'est par elle qu'au milieu d'une complication européenne, la France courait le risque d'être prise à revers. En lesquelles de ces mains indignes de la famille royale Xapoléon pouvait-il avoir la moindre confiance pour leur abandonner de telles responsabilités ? La couronne d'Espagne revenait fatalement soit à ce fils perfide et indélicat, au dire même de sa mère, soit à cette reine dépravée, capable en sa verte vieillesse de toutes les turpitudes, sous l'ascendant de son amant de bas étage. En vérité n'y aurait-il pas eu quelque folie d'attendre, aux heures critiques, la moindre sympathie de ces Bourbons dégénérés comme ceux de Xaples ? Ils étaient qualifiés mieux que personne en Europe pour désirer le renversement du régime impérial que la France s'était donné.
Ces réflexions, jointes au ressentiment encore vif de la trahison avortée de 1806, décidèrent Napoléon à supprimer la der-
(1) A. Lefebvre, II, 17.
(2) Thibaudeau, IV, 220.
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nière dynastie bourbonienne qui régnait en Europe. C'est alors qu'il offrit à son frère Joseph la couronne d'Espagne.
On est généralement d'accord que, ni intellectuellement, ni moralement, les Bonapartes n'étaient inférieurs aux autres souverains d'Europe. Peut-être pourrait-on sans trop de peine prouver le contraire, si l'on recherchait ce que valaient en euxmêmes la plupart de ces princes chez qui les qualités éminenles de leurs ancêtres avaient dégénéré en une sorte de crétinisme dynastique. En termes plus vulgaires encore la reine de Naples, regrettant qu'il n'y eût plus de Frédéric, ni de Catherine pour combattre Napoléon, soutenait « qu'il n'y avait plus sur les troues d'Europe que des imbéciles (1 ) 5' . L'égalité si ce n'est la supériorité morale des Bonapartes était l'évidence même. Aussi a-t-on moins reproché la substitution des personnes sur les trônes faite par Napoléon, que la prétention de celui-ci à vouloir s'ingérer dans la direction politique des pays soumis à l'autorité de ses frères.
La politique française n'ayant d'autre fin que de contraindre par tous les moyens possibles l'Angleterre à demander la paix, il [allait bien que tous les gouvernements sur lesquels on avait des prises concourussent à ce but suprême. Partant, on ne pouvait guère laisser chacun agir à son gré, ou selon ce qu'il croyait le plus profitable aux intérêts isolés de son peuple. Il ne s'agissait pas alors, et jusqu'à nouvel ordre, de la félicité momentanée de telle ou telle nation. Seul le repos de l'Europe était en jeu. D'autres que l'Empereur partagèrent cette opinion. Ses actes, tous accomplis, obtinrent à un moment donné l'approbation de la plupart des souverains d'Europe. D'aucuns, et non des moins ardents à le diffamer plus taid, se rendirent même complices de ses combinaisons, soit qu'ils s'y fussent associés, soit qu'ils en eussent fait profiler des membres de leurs familles.
(1) Ministère des Affaires Etrangères (Correspondance de M. Alquier, ambassadeur à Xaples); A. Lefebvhk, II, 40.
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On sait que le premier soin des rois, en 1814, fut défaire disparaître les lettres personnelles qu'ils avaient adressées à Napoléon. Celui-ci les auait confiées à son frère Joseph à qui elles furent volées, dit-on, et elles sont demeurées introuvables depuis cette époque. Malgré cette lacune considérable on peut encore, par des faits et certaines correspondances, assez facilement établir que plus Napoléon commettait de ces prétendues infamies que l'histoire lui a reprochées et plus il gagnait dans l'estime et Tamitié des souverains d'Europe. La réunion d'Erfurl, en 1808, est caractéristique à cet égard; jamais on ne vit tant de princes empressés à aduler, à flagorner un seul homme. Or, en octobre 1808, les fondations d'Etals nouveaux, les attributions de trônes, les protectorats, les annexions, si l'on veut, tout était fait, tout était connu. Dix-huit mois après. Napoléon épouse la fille de l'empereur d'Autriche, qu'il n'a même pas demandée, qui lui a été offerte. Aucune puissance humaine ne pouvait cependant contraindre un père à jeter sa fille dans les bras de celui qui aurait été le bourreau despotique de l'Europe, le persécuteur fantasque des Cours honorables et paisibles.
Rien non plus ne pouvait forcer l'empereur de Rnssieà écrire de sa main des lettres dans le genre de celle-ci : « La lettre de Votre Majesté du 2 février, écrit Alexandre I" à Napoléon, m'a replacé au temps de Tilsit dont le souvenir me restera toujours si cher. En la lisant, je croyais me retrouver à ces heures que nous passions ensemble, et je ne puis assez lui exprimer tout le plaisir qu'elle m'a causé. Les vues de Votre Majesté me paraissent aussi justes que grandes. Il était réservé à un génie aussi supérieur que le sien de concevoir un plan si vaste. C'est ce même génie qui en guidera l'exécution. J'écris aux différents commandants de ma flotte d'être entièrement aux ordres de Votre Majesté. J'espère qu'EUe reconnaîtra dans toute ma conduite le désir constant de lui prouver toute l'étendue des sentiments que je lui ai voués, de même que celui de resserrer les liens qui nous
unissent et qui doivent influer sur les destinées du monde... Si les idées que je propose à Votre Majesté sont d'accord avec les siennes, je suis prêt à me rendre à l'entrevue qu'Elle désire avoir avec moi. Je m'en fais une fête d'avance et il ne me faut que quinze jours pour me rendre à Erfurt... J'envisage ce moment comme un des plus beaux de ma vie. J'espère que dans peu tout sera fini du côté de la Finlande, et le moment où l'Angleterre doit fléchir ne me paraît plus éloigné (1). »
Cette lettre officielle était accompagnée d'un billet par lequel on verra qu'il existait entre les deux empereurs une aimable cordialité qui ne ressemble guère à l'aversion hautaine des premières années du règne de Napoléon : « Monsieur mon frère, je ne puis assez remercier Votre Majesté des différents envois qu'Elle a bien voulu me faire, nommément d'armes magnifiques, d'un charmant tableau peint sur porcelaine, avec deux vases ; de même et en dernier lieu, du superbe ouvrage de l'Institut du Caire. Elle n'oblige pas un ingrat. J'ose aussi offrir à Votre Majesté quelques produits de mon pays ; ce ne sont que des blocs de pierre, mais susceptibles d'être embellis par le goût avec lequel on travaille à Paris. Qu'Elle veuille les accepter comme un souvenir de quelqu'un qui fait profession de lui être sincèrement attaché (2). «
Le traité de Tilsit, signé entre Napoléon et Alexandre, il convient de le signaler, mentionne expressément « que la totalité de leurs forces de terre et de mer serait employée contre l'Angleterre pour assurer le repos du monde et procurer à l'humanité les bienfaits de la paix " et que, si l'Angleterre faisait la paix dans les délais fixés, le Hanovre lui serait restitué (3). Cette seconde condition, rappiochée de ce que Napoléon disait quand
(1) Archives impériales russes, etc., LXXXVIII, 535.
(2) Ibid., etc., LXXXVIII, 537.
(3j Voy. le Traité d'alliance de Tilsit, pul)lié pour la première fois en 1891, par S. T.ïTisTCHEFK, Alexandre /"■" et Napoléon, p. 615 et suiv
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il faisait appel à des médiations, semble assez bien indiquer qu'il n'avait jamais entendu conserver ses conquêtes et qu'il les gardait comme moyen d'amener ses ennemis à composition.
Un j our, Alexandre se laissera reprendre par ses penchants pour la Cour britannique; alors se trouvera compromise l'œuvre du blocus continental. Ce sera la cause déterminante de la campagne de Russie, en 1812. Dans un remarquable ouvrage écrit récemment sur cette campagne, on lit : « Sur l'intention d'offensive d'Alexandre 1", le doute n'est plus permis; les témoignages abondent, précis, concluants; on les verra se succéder dans leur ordre et leur gradation. Dans l'hiver de 1811, dix-huit mois avant le passage du Niémen par la Grande Armée, Alexandre songe à franchir ce fleuve... à soulever la Prusse, à corrompre l'Autriche, à essayer avant 1812 tout ce qu'il devait réaliser après, à reformer contre la France la ligue européenne (1). «
Pour que la thèse défendue ici restât vaine, il faudrait qu'on apportât le document par lequel l'Angleterre, à quelque instant que ce fût, se serait prêtée à la conclusion de la paix, à un arrangement acceptable. Dans les actes officiels du Cabinet de Londres, dans les débats du Parlement britannique, dans les conversations des ambassadeurs anglais, on ne trouvera pas un mot, pas un indice, pas une allusion, pas un geste qui permette de dire : « A tel jour, l'Angleterre, avec un désir sincère de paix, renonçait à réduire la France à ses anciennes limites. » C'est ce dont il faut être bien pénétré en reprenant le cours de celte étude que nous avons interrompue au moment où l'empereur de Russie et l'empereur d'Autriche se mettaient d'accord, en 1804, pour la troisième coalition.
(1) Albert Vandal, Xapoléon et Alexandre I", I, p. xiv.